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NOUVELLES  -              (  toute reproduction interdite sauf aux ayants droit  )  


Une nouvelle noire  de A.-M. Adrien

Ch'thiois ? Quand  un accent en cache un autre...


 
Pour en savoir plus sur  le nationalisme flamand en France et en Belgique, consultez le petit dossier de documentation constitué  par POLAR  NOIR  :

Documentation  

  


 
 
 
BIENVENUE CHEZ LES CH'THIOIS  !

de  A.-M. Adrien                                                 © 2012  A. M. Adrien




                         Je vois nettement le visage bien détaillé du présentateur, déformé par la haine, à peine caché par le col de cygne du micro. C’est fou ce qu’un zoom permet de rentrer dans les sentiments de la personne observée. Je n’ai pas mis le son. De toute façon je préfère laisser mes oreilles libres de détecter les bruits qui m’entourent le plus longtemps possible. Surtout les inhabituels. Simple prudence.
Ce genre de vociférations grimaçantes est de toute façon prévisible. Comme dans leur propagande incessante : Bruxelles, la Flandre du Sud et la Flandre du Nord ne sont  que des noms ; une Flandre unique et éternelle est une vérité que les agressions de tous bords avaient démantelée. Un complot francophone, une oppression intolérable de l’Etat français dans la Flandre du Sud.
Le coup de l’empire thiois remis au goût du jour. Que des thioiseries !

La mire pointe maintenant sur la tête d’une espèce de gros plouc peu habitué au complet veston, et qui  tortille constamment le cou. Un des gorilles de service. Il me semble l’avoir reconnu : c’est lui que j’avais repéré dans plusieurs des photos prises lors de troubles provoqués dans le Nord de la France et au sud de la frontière linguistique belge. Dans ces milices à tendance paramilitaires de l’extrême droite flamande, agissant pour le compte de tout ce qui était flamingant en Belgique. Des troupes de choc pratiquant intimidation, violences et pressions diverses contre tout ce qui parle français. De préférence contre les citoyens ordinaires, les ploucs de base. Oui, je le reconnaissais bien, Gros Sac, dans ma lunette de visée. Dans la collection de photos, il portait treillis militaire, ceinturon et une espèce de gourdin.
J’ajuste l’élévation d’un demi-click. C’est l’orateur qui m’intéresse.

On m’avait averti. Pour ce coup-ci il fallait que je me renseigne sur celui que je dois épingler. Et sur ceux qui l’entourent. Je suis toujours les conseils des pros. Je me suis payé une vraie plongée dans les années 1930 pour suivre le parcours du héros du jour… Moi qui me fous de la politique.
J’avais quand même découvert une belle bande d’emmerdeurs dans mes recherches. Des ramifications politiques incroyables vers les extrêmes-droites les plus pourries, mais aussi vers des partis dits traditionnels.  Et des distorsions de la vérité historique que même un Goebbels n’aurait pas osées. Des gouvernements belges complices. Surtout après la guerre. Bref, on avait eu raison de m’avertir : valait mieux être sur ses gardes. Savoir à qui j’avais à faire. Que du « sturm und drang » nationaliste dans ce genre de milieu…
Mais je n’avais pas repéré beaucoup de police fédérale dans la salle ni aux abords. Seuls quatre ploucs, en uniformes. Tant mieux. Pas de contre-manifestants non plus. Apparemment les Belges s’en foutent.

J’écoute la retransmission en direct de l’événement sur une radio locale flamande. « Pour une Flandre libre », rassemblement nationaliste à Bruxelles, avec la participation  d’une délégation française menée par Jos Dampremy. La salle de conférence était pleine et vociférait aux bons passages du discours du présentateur, un Belge flamingant notoire, Jan Hesp chef de groupe à la Chambre. Mais ce sont Dampremy et ses acolytes Français qui seront le clou de la réunion. Tout le monde attendait les déclarations qu’il ferait, destinées à narguer l’État Belge et à prouver que l’expansion de la Flandre belge était imparable. Même en France où elle aidera ses fils martyrs, oppressés par le centralisme à la française.

La propagande flamingante belge avait fonctionné à pleins tubes ces dernières semaines, multipliant les déclarations publiques incendiaires. Relayées comme d’habitude avec constance et commentaires bienveillants par la VRT, radio/télévision officielle belge flamande. Je comprenais assez de flamand que pour avoir pu suivre ce rodéo médiatique à la télé. Une bonne aide pour assimiler les visages qui m’intéressaient, les postures favorites de ma cible, sa corpulence. Avec la télé, je complétais ma documentation.
Dans mes jumelles, je vois clairement tout un pan de la salle et l’estrade couverts de drapeaux jaunes et noirs, le présentateur au milieu de l’estrade, Gros Sac à sa gauche, un peu en retrait.
Sur les bords latéraux de l’estrade, des « jeunesses flamandes » en chemises sable et shorts noirs, couverts d’insignes comme une troupe de scouts, foulards oranges, scandent les transitions par des roulements battus sur le long tambour que chacun d’eux porte en bandoulière. Martial et sinistre. Comme le chant d’ouverture de la séance, entonné par les officiels et repris par toute la salle… 

 -          En nu… uit Frankrijk, Vlaming, held en leider :  Jos Dampremy**… (**en flamand= Et maintenant, venant de France, Flamand, héros et leader – NdlR)
Vous êtes à Bruxelles , Monsieur Dampremy, alors je te présente aussi en français, puisque c’est une ville qui refuse de parler flamand. Elle est en sursis, rassure-toi. Alors pour tous ces franskillons (= terme méprisant pour ‘francophone’)  de la presse, quelques mots sur notre ami Flamand de France, héros de la Flandre française…

Le présentateur continue sur le même ton. Encore une ou deux minutes et on passera la parole à Dampremy. J’enlève les écouteurs de mes oreilles et remets le petit combiné MP3/radio dans une de mes poches. Je n’ai plus besoin d’entendre ce qui se passe dans la salle. A partir de maintenant, ce que j’en vois me suffit.

D’où je suis, j’aperçois un bout de ciel bleu avec quelques nuages qui semblent s’y être perdus. Inhabituel pour ce début de printemps à Bruxelles. La température est clémente mais ne rend pas ma position inconfortable sous ma toile de camouflage urbain. Peu de vent. L’idéal.

Le Français vient de prendre la parole. Des banderoles et des drapeaux nationalistes à fond jaune étaient agités en cadence dans toute la salle. L’assistance semble chauffée à bloc. Les flashes crépitent et déversent une lumière figée sur le conférencier qui lève un bras. La lumière crue inonde aussi tous ceux qui se trouvent sur l’estrade.

Les salves de lumière blême,  envoyées par les journalistes, finissent par s’estomper. C’est alors que je vois la plupart des photographes qui se retirent et semblent quitter la salle. Je range mes jumelles dans mon sac de voyage. Toujours pas de contre-manifestation.

Apparemment, les Belges s’en foutent.

Je laisse passer cinq bonnes minutes, le temps que la foule se calme et que l’orateur ne s’agite plus comme un pantin. Il me reste assez de temps pour finaliser, estimant que le discours-vedette de la réunion durerait au moins un quart d’heure de plus. Sans doute bien plus longtemps, selon la longue tradition des discours publics de fanatiques politiques.

La visée télescopique encadre parfaitement la tête de Jos Dampremy.
Le latéral et l’élévation semblent OK. Mes gants ne gênent que très peu la prise des  molettes de réglages de la lunette de visée. Après une dernière mise au point de l’image, je me remémore brièvement les réglages nécessaires pour 60 mètres de distance et les compare aux coordonnées qui s’affichent dans le viseur. La correction nécessaire est minime.
A une telle distance, du .308 Win comme munition peu sembler trop puissant, mais on est jamais assez prudent. Et la précision  en est renforcée. A l’entraînement, avec des cartouches à charge normale, le groupement sur cible était exceptionnel. Je m’étais aussi entraîné à réarmer et à tirer un total de trois coups dans le temps le plus court possible. Le levier d’armement procure une excellente prise en main, et l’éjection de la douille est  impeccable. Détails précieux qui aident au tir rapide..
J’y arrivais en moins de 10 secondes pour trois coups consécutifs, groupés à 50 mètres dans un cercle de 7 cm.… L’arme en conditions réelles, à froid, avec son muffler pour réduire le bruit, six balles dans le chargeur.

La crosse en Kevlar est un autre détail rassurant. Je reconnais sa forme au travers des gants. La prise est parfaite, comme à l’entraînement. Le bipied monté à l’avant du canon a trouvé une bonne assise sur un plat proche du bord du toit. Peu de chances de vibrations. L’angle légèrement plongeant de la visée vers la cible est faible. La lunette de visée est imposante mais s’est avérée une des meilleures que j’aie jamais eues. Robuste, fiable…incroyablement précise. Vaut son prix qui équivaut presque celui du fusil de précision…
Quant au fusil, un CZ 550U avec un canon court et sa munition à grande vitesse, il répond aux tendances actuelles. Avec quelque chose en plus.
Un fusil de moins de 4 kilos, au look rétro. Une arme exceptionnelle pour les tirs jusqu’à 250 mètres… Terriblement efficace en milieu urbain.
Même si je ne suis pas énervé, me répéter ces détails me rassure.

 

                                                       BBBBBBBBBBB

 

D’ici, sur le toit d’un bâtiment latéral,  je peux observer la réunion au travers des énormes fenêtres qui ponctuent le mur du bâtiment où se déroule le happening flamingant « Pour une Flandre libre ». La salle de bonne dimensions pour réunions et spectacles est adjacente à un des grands hôtels du centre de la capitale. D’où je suis, je vois la partie gauche de la salle. La tribune du conférencier  trônant au milieu de la scène est décalée sur ma droite, me permettant de l’aligner sans trop de problèmes.
Pour l’instant, je ne vois plus l’assistance entassée dans la salle de conférences à cause du champ étroit de la lunette. Mais tout y semblait normal quand j’avais vérifié il y a quelques dizaines de secondes. Les agités s’étaient calmés et seuls des applaudissements frénétiques durant ce qui devait être les bons passages, ceux pleins de haine raciste si j’en jugeais par les séquences vues sur Internet, ponctuent maintenant le discours du pantin sur l’estrade. Les mignons aux tambours sont toujours là, sans doute pour mettre un peu de couleur dans ce monde de brutes.

L’œil à hauteur de l’oculaire, je retrouve, légèrement de profil,  la tête de Dampremy que je vois toujours jouer des mandibules.  Il bouge peu. Je retiens ma respiration et ramène mon index vers l’arrière.
La tête semble éclater, mais ce ne sont que quelques débris et un jet de sang qui, vus dans la lunette, font illusion. Comme au ralenti, l’orateur bascule latéralement mais cogne le  pupitre de biais, ce  qui le retient un moment. L’arrière du crâne s’inonde de rouge, ma deuxième balle venait de l’atteindre. Il s’affaisse, le tronc sur le pupitre
Soudain je vois la gueule de Gros Sac de face et en gros plan. Immédiatement il dégouline de rouge. La balle l’a atteint au  milieu du front. Il s’écroule
Dézoomant je constate que personne dans l’entourage de la scène ne fixe la fenêtre dont la partie supérieure était ouverte et par où mes balles sont passées.  L’isolant acoustique du canon a assuré.

 

                                                       BBBBBBBBBBBB

 

Je ne suis plus très loin de la Gare du Midi. Je reste moins visible dans la cohue des wagons de trams qui servent de semi-métro entre le centre de la ville et les gares principales qu’en prenant les rues voisines qui auraient pu me mener en un rien de temps à la Gare Centrale.  Malgré les caméras qui truffent tout le système du métro bruxellois, des stations aux trams et dans les voies d'accès,  me rendre à pied à la Gare Centrale toute proche,  était une des voies de repli trop évidente. Les possibilités de me faire repérer étaient trop grandes.
J’avais enfilé un blouson de coton bleu marine ; coiffé d’une casquette du style « base-ball » de couleur anthracite  à penne courte, mes écouteurs du MP3 vissés à mes oreilles, un petit sac à dos négligemment accroché à une épaule ; je pouvais passer pour n’importe quel abruti approchant la trentaine  qui essaye de paraître cool. J’affichais aussi l’air absent et détaché indispensable.
Dans les cahots du tramway qui sort du tunnel en négociant un virage, je reste fermement campé sur mes jambes, malgré un conducteur vrai maniaque du freinage à répétition, propulsant vielles dames et poids lourds dans les autres passagers. Ca bouscule ferme, je sers de filet de retenue à toute une partie des passagers de la plateforme, personne ne s’excuse. Je suis inexistant, insignifiant pour ceux qui m’entourent. Très bon signe

La gare du Midi pleine de son agitation habituelle et de ses futurs passagers me rend encore plus invisible. Par précaution, dans un box des premières toilettes publiques rencontrées, je retourne mon blouson qui offre maintenant son côté lie de vin, j’enlève la casquette, et je mets des lunettes à grosse monture. Mon petit sac à dos est rangé dans un sac de voyage souple à longues poignées que je porte à l’épaule. J’ai la parano des mains libres.
Des flics en patrouilles de routine dans la gare sillonnent le long bâtiment  qui conduit vers les accès aux diverses lignes de métro, mais c’est normal. Je les vois discuter en marchant, presque papoter entre eux. De toute façon, à part la gare ils ne connaissent presque rien  ni des environs de celle-ci  ni des destinations des métros. Ces flics  sont souvent des Flamands de patelins aux environs de la capitale, très rarement des Bruxellois.
Je ne pense pas que l’alerte ait été aussi rapide après la fusillade, et de toute façon les autorités ne peuvent bloquer les gares. Seul un ou des signalements pourraient circuler entre les divers services de police. Et encore… connaissant leur efficacité. Et puis, quel signalement ?

 
Je m’installe à une des tables du bistro proche de la sortie, après avoir commandé et payé cash une bière au comptoir. La lumière est assez chiche que pour créer une fausse intimité. Quelques buveurs accrochés au comptoir et à peine deux autres assis à une table sont loin de remplir ce petit café de gare habitué aux buveurs qui trinquent en Suisses. La télé dans un des coins au dessus du comptoir diffuse des nouvelles, le son en semi sourdine.
Je préfère attendre l’heure de mon train ici, loin de la trop grande foule et des caméras de plus en plus présentes sur les quais et dans les salles. Je reste sur mes gardes, malgré le peu de risques.

-          « ….abattu  alors que le Français, militant notoire de la cause nationaliste des Flamands de France très proches des mouvements nationalistes flamingants belges, faisait une allocution stigmatisant, je cite : le gouvernement français pour son centralisme despotique conduisant à la disparition des minorités culturelles.  Gravement atteint, on ne connaît pas son état actuel. Dampremy  prônait également la fusion de tous les Flamands au sein de l’entité thioise qui devrait être indépendante et unir Flamands de toutes nationalités et Hollandais, reprenant la vieille revendication des mouvements ultranationalistes. L’autre victime, Freddy Vanderplass, qui assistait Jos Dampremy durant sa visite en Belgique est un des membres très actifs d’associations nationalistes flamandes diverses dont le groupe Voorpost, héritier des phalanges paramilitaires flamingantes. Il était dans un état critique à son arrivée à l’hôpital le plus proche... »

Le barman avait monté le son de la télé. L’image montrait des groupes flamingants essayant d’intimider des échevins francophones se rendant à une réunion du conseil communal. Les images d’archives récentes sont éloquentes. Bousculades volontaires des élus, hurlements en flamand, pancartes criant la haine de ce qui parle français. Je vois brièvement Gros Sac bousculant violemment une jeune femme, manifestement une des échevins. L’image enchaîne avec une vue rapide de l’extérieur du  bâtiment où se tenait la conférence flamingante, suivie d’une vue générale de la salle et d’une photo de Dampremy en insert.

« La police ne veut faire aucun commentaire. Le quartier est toujours bouclé à l’heure où je vous parle. Nous n’avons pas de reçu de communiqué de l’Ambassade de France… »

-     Bienvenue chez les Ch’thiois !! …Santeii !

Celui qui lance la remarque à la cantonade tient son verre levé, singeant un toast

-     Reste dans ta Flandre franchouillarde, zievereer* (*=crétin- NdlR) !

-    Eh, boss !! Coupe-lui le kiki ! On a assez de ces snuls* (*idiots) ici… encore en importer ! En plus de chez les franchouillards …

Deux des buveurs du comptoir venaient de se joindre aux moqueries ironiques du premier, et claironnent  leurs remarques à la volée, pour toute la salle.

-    Wouaeiï.. et on a surtout assez de tous ces fainéants qui font de la politique pour nous emmerder. T’as déjà vu le paquet de sangsues qu’on se paye… flamoutches, wallonnes, bruxelloises, eurocrattt… En Belgique t’as pluss de politiciens que de fritkots (=friteries)…et ils puent bien plus fort …Alleï, arrête ce brol (=bazar)… passe au foot sur Canal …

Le ballon rond fait brutalement son apparition sur l’écran.
Le barman connaît la mentalité, ça allait dégénérer en remarques de plus en plus acides et provocantes. Pas de politique dans son bistro.

Les Belges s’en foutent de la politique….

 

                                                BBBBBBBBBBBB

 

Sans imprévus, je descends du train à Waterloo.
Mon MP3 toujours vissé aux oreilles, je me fonds dans la petite trentaine de passagers qui viennent de débarquer. J’ai enlevé mes lunettes et remis une casquette, différente de la première. Vêtu d’une espèce de K-way vert bouteille, je quitte la gare. Je n’ai plus de sac de voyage, abandonné dans un casier de consigne payante de la petite gare.
Il ne contient rien de bien spécial, mais je préfère avoir une allure différente pour me rendre à ma voiture garée quelques rues plus loin. Le moteur surdimensionné de la petite Citroën démarre sans problème.
Le ciel est encore clair, et il y a comme un vague air de printemps dans l’air. J’aborde bientôt les quartiers à villas de Waterloo, avec leurs pelouses et les arbres verdissant. Un petit air campagnard et artificiel qui contraste avec la crasse du centre de Bruxelles.

C’est sans encombre que j’atteins Lasne toute proche et ses villas démesurées. Et toujours ce petit air campagnard qui saute aux yeux du loup urbain que je suis. Je range ma voiture dans l’allée d’accès et me pointe chez Blondiau, sonnant sagement à la barrière, dernier rempart avant  la villa dans le style de ses voisines, toutes dissemblables mais tellement identiques dans leur opulence. La police locale, la ZP 5269 pour les intimes, sait que Lasne est sans problèmes,  que n’y résident des gens ‘biens’, même des ministrables de gauche, dans le calme, la propreté et la sécurité de cette commune. Pas de présence policière ostentatoire, mais des interventions feutrées en cas de réel besoin. La classe !

La mini caméra est très discrète noyée dans le béton du pilier soutenant le portique d’entrée.
« Entre ! » Le parlophone vient de résonner.
Mon onc’ a actionné l’ouverture automatique de la grille.
Quoi de plus normal qu’un neveu qui rend visite à son oncle. Je suis ce neveu.

  

- J’ai entendu tes exploits au bulletin radio de 11 heures. Très bon l’élimination du garde du corps « bien connu des services de police belges… ». ça va compliquer son boulot, la police. Un peu tôt pour chanter victoire… mais tu as assuré. Le commanditaire  ne pouvait espérer mieux.

Pendant que Blondiau parle, je repense à Gros Sac. Il avait tourné la tête, le regard dans la bonne direction. J’ai vu ses yeux qui me fixaient. D’où mon réflexe. Pas de témoin trop affuté, ou versé dans les questions militaires.

 -… On m’a déjà téléphoné. Le client est satisfait. Dampremy est décédé dans  l’ambulance  et le gorille est mort sur place… Ils payeront le solde dans trois jours.

-     D’où tiennent-ils si vite la confirmation du décès de Dampremy ?

-    Ils sont très bien introduits, crois-moi. Infos du genre tout à fait officiel…

-    Via l’ambassade française ?

-    Bon, une des règles, et tu le sais, c’est de ne jamais essayer d’identifier le donneur d’ordre. Question de sécurité. Pour toi, pour eux…

Blondiau se mit à sourire et continua.

-    Si ça te rassure, je peux te dire que mon interlocuteur a un accent français des plus marqués et qu’il pince son langage aux bons endroits…

Je me doutais que ça ne venait pas du Plat Pays qui est le mien. Trop bien couvés et protégés par les gouvernements successifs, ces mouvements d’aspirants nazillons flamingants et leurs auxiliaires politiques n’ont jamais été vraiment inquiétés ni poursuivis par la justice belge, quelles que soient leurs exactions, ou leurs propos ouvertement belliqueux et racistes. En cas de complot anti-flamingant, les services « spéciaux » belges auraient plus que surement averti d’urgence les ministres et conseillers, majoritairement bienveillants et Flamands. Et l’info aurait « fuité » vers ces divers mouvements et ces partis qui vocifèrent leurs menaces anti-francophones en Flamand depuis des décennies en Belgique.
Mes recherches et la documentation fournie par Blondiau attestaient d’ailleurs un manque évident de réactions en Belgique, même des opposants, à ce fascisme galopant depuis une vingtaine d’années.
Les Belges s’en foutent de la politique...

 
          -          Un café ?
Comme d’habitude le café qu’il me sert est excellent.
Tout est d’ailleurs « excellent » dans cette maison. Le design des meubles, la décoration discrète. Peu de choses trainent ici ou là. Une bibliothèque n’abrite que quelques livres.
Presque neutre par son modernisme, l’endroit semble à peine habité.

C’est un des crédos de Blondiau, ne pas mélanger vie quotidienne et activités professionnelles. Il y était très bien parvenu, et durant les deux années de ma formation je ne l’avais jamais vu enfreindre cette règle. Ses armes individuelles, ses manuels, ses documents, tous dissimulés dans des coffres au sous-sol d’une autre maison, perdue dans l’est du Brabant Wallon, loin de Lasne... L’entraînement au tir et l’entraînement physique, eux n’avaient jamais lieu dans le Brabant Wallon. Par contre, quand il m’enseignait les ficelles du métier, c’était toujours dans le sous-sol, dans la pièce baptisée « recreation room », garnie de matériel hi-fi, d’écrans plasmas, de plusieurs tables et d’un billard anglais. Mais nos distractions étaient spéciales : … mesures de sécurité … armement… manuels de guérilla… documentaires de formation de diverses armées du monde… bandes d’actualités…
Comment bien tuer son prochain. Il était un bon prof.

           -          Ca nous concerne pas vraiment, mais d’après ce que je sais et ce qu’on a bien voulu me dire, le mouvement français devenait séparatiste et s’apprêtait à foutre le binz dans leur région chérie.
Blondiau nous resservi de son excellent café tout en continuant ses commentaires.

-          Le folklore flamand du Nord français est devenu explosif par ses ramifications extrémistes. Séparatiste, agressif, bien financé… et flamingant. C’est là qu’interviennent nos p’tits Belges des Flandres, avec l’indispensable nerf de la guerre et… leurs ressources en expérience, hommes de main, agitprop… tout le show.
L’Europe est face à une crise de séparatisme aigüe, comme tu le sais. L’Ecosse, la Flandre belge, les Basques, les Catalans… Et j’en oublie un paquet, dont tous ceux de l’Est!
La France ne peut pas se permettre de perdre un bout de son territoire du Nord qui a encore de beaux restes et où le citoyen a l’habitude de turbiner dur. Impossible !
En attendant, nous on passe à la caisse… A propos, ta part pour cette opération, je l’ai augmentée à 60% …

-          Merci. Mon ton était neutre.

Le vieux requin empochera plus de 100.000 euros juste pour jouer l’intermédiaire.

Mais, pour moi, c’était déjà mieux que les derniers coups où il ne me rétrocédait que 25% ‘…car tu fais encore tes classes’. En m’insérant dans le business il prenait beaucoup de risques, m’avait-il assuré.
Rien que le meurtre de l’agent financier il y a deux mois, dans le parking près de la porte de Namur, avait dû lui rapporter un max. Je m’en était bien sorti d’ailleurs, l’enquête piétine. Les miracles de l’arme blanche. L’élégant et coûteux  poignard coréen planté entre les cotes du trucidé était par ailleurs digne de son veston Armani.

 
-          Viens dans la cuisine, on va manger un bout.
Blondiau s’est levé et dans le mouvement empoigne une bouteille de vin qui trônait sur la petite table basse près de son fauteuil. Margaux… premier grand cru, si j’ai bien lu.
Il est rassurant de savoir  que mon pognon est entre de bonnes mains… celles d’un homme de goût.

 

                                                       BBBBBBB

 

Quand j’entre dans ma voiture, il est 18h30 et il fait encore clair à Lasne. Ce bout de printemps semble avoir apporté enfin la lumière, denrée rare dans le royaume des Saxe-Cobourg-Gotha. L’heure un peu tardive va me permettre d’éviter la pointe des embouteillages inextricables et quotidiens pour entrer dans Bruxelles et rejoindre mon appartement  à Uccle.
Tout en conduisant sur l’autoroute au trafic soutenu mais fluide, je me dis que ce serait bête d’encore passer par un intermédiaire. Éliminer Blondiau ne devrait pas être difficile.
Comme je suis son neveu « pour rire », bonne chance pour me localiser par la suite !
Knokke… Le Zoute… ouais…  à la bonne saison il y va souvent. Je passerai inaperçu dans cette enclave francophone de la côte flamande friquée, remplie de m’as-tu-vu bruyants. Même les Flamands y parlent français. Fric oblige et permet.
Formidable endroit pour aider Blondiau à faire la culbute.
J’ai encore le temps d’y penser.

 Finalement la journée a été moins compliquée que je ne l’avais pensé.
Même les experts de la queue de poisson et autres breaks en folie ne parviennent pas à assombrir mon humeur, somme toute assez bonne. Le soleil va bientôt se coucher et la pollution nous assure un avant-goût en Technicolor de ce qui s’installe.

Je l’aime bien, moi, ce CZ 550. Fusil de précision. Net, solide, efficace. Un bon outil pour l’artisan que je suis devenu. Evidemment je devrai  attendre avant d’aller le récupérer dans le centre de Bruxelles. Peu de chance qu’on le trouve entretemps.
La circulation reste ‘roulante’. Je suis déjà en vue de la sortie pour Uccle.
L’enquête pour le meurtre des deux fanatiques ? Ouais, peut-être que je devrai attendre un  bout de temps. Quoique… On connait l’efficacité à géométrie très variables des multiples services de police locaux, officiels ou officieux. Ça ne devrait pas m’empêcher de dormir. Les Belges s’en foutent de la politique.

 

                                                                                                                  nov. - déc. 2011


 

nouvelle de A.-M. Adrien
-toute reproduction interdite sauf aux ayants droit



Documentation disponible sur le Web : Flandre française


La Flandre française - localisation et histoire

Le Nationalisme Thiois -  origines et théories nationalistes

La Flandre dévoyée  - dossier complet (pdf) sur le développement du nationalisme en France , la collaboration et les liens avec l'extrême droite; très éloquent

Les nationalistes flamands en Flandre française - bref rappel historique et excès actuels

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Création de la page: 28 janvier 2012


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