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NOUVELLES  -                       (  toute reproduction interdite sauf aux ayants droit  )       


Une nouvelle noire de Jean-Baptiste Baronian .
Dans la banlieue verte de Bruxelles,
 l'ennui  mère de tous les vices....

Pour en savoir plus sur J.-B.  Baronian, consultez les pages de POLAR  NOIR  :

Livres    

Interview   



 

 
 
LA BÊTE DE BOITSFORT

de  Jean-Baptiste Baronian                                                © 2010 Jean-Baptiste Baronian  


                                                                               1.

 
            Qu'est-ce qui avait changé ce matin ?

            Dès qu'il ouvrit les yeux, Fabrice Moreau se posa la question. Il fixa la fenêtre, juste dans l'axe de son regard, s'aperçut que la lumière du jour – une lumière laiteuse – filtrait à travers les rideaux et les tentures. Elle éclairait faiblement le pied du lit où il était couché, un coin de la moquette, une chaussette roulée en boule, un mocassin, le pan froissé d'une chemise...

            Moreau agita un peu la tête, considéra le plafond, la lampe électrique qui était éteinte puis, successivement, le mur tapissé qui lui faisait face et sur lequel était cloué le vieux portrait de son père en tenue d'adjudant d'infanterie, le miroir ovale dans son cadre d'acajou poli, la grande armoire de chêne massif et, pour finir, la porte de la chambre à coucher où, accrochés à une patère métallique, pendaient quelques vêtements... Une ou deux secondes, il eut l'impression qu'un homme, qu'un homme rabougri et monstrueux était attaché dessus et il se demanda si cette image horrible s'était déjà imposée à lui.

            La veille, en regardant cette même porte, à quoi avait-il songé ? A un punching-ball ? A un gros sac en toile de jute ? A autre chose ? A la même chose ?

            Rien. Une sorte de trou noir.

            Il finit par se lever. Il alla faire sa toilette à la salle de bains, se rendit ensuite à la cuisine, y prépara du café, deux toasts, deux œufs sur le plat, mangea, alluma une Richmond et se mit à la fumer, prostré sur une chaise, conscient d'avoir effectué depuis son réveil des gestes immuables, tristement répétitifs, et d'être sur le point de vivre, une fois qu'il serait dehors puis au bureau, une énième journée de son existence de « vieux célibataire » où, de nouveau, il ne se passerait rien.

 

                                                                            2.

 
            Et là, à l'arrêt de l'autobus, sur la place des Archiducs entourée de cerisiers du Japon, qu'est-ce qui avait changé ?

            C'était les mêmes gens, les mêmes visages : la grosse, l'immonde Leroux coiffée d'un fichu jaunâtre, Marcelin l'instituteur, les deux sœurs Ventillard, Servier toujours tiré à quatre épingles... Et puis le jeune Rodenbach qui ressemblait vaguement à Jacques Brel et qui souriait sans arrêt, à croire qu'il était né avec un sourire collé à la figure.

            On échangea quelques politesses convenues, on hasarda deux ou trois remarques sur le beau temps matinal. Dans un grand geste théâtral, Servier consulta sa Festina à son poignet. Comme à l'accoutumée, il prédit que l'autobus serait de nouveau « une boîte à sardines » et déclara qu'il serait urgent que la Société des Transports en commun de la ville envisage au plus tôt de faire circuler sur la ligne, aux heures de pointe, des voitures supplémentaires. Un de ces prochains jours, il écrirait une longue lettre en bonne et due forme à qui de droit et on verrait alors ce qu'on verrait.

            La grosse Leroux soupira avant d'aller résolument se placer en bordure du trottoir, à l'endroit précis où l'autobus s'immobiliserait et où le conducteur ouvrirait les portières. Les Ventillard lui emboîtèrent le pas. Puis ce furent, à la queue leu leu, Servier, Marcelin, Moreau et, en dernière position, Rodenbach. Moins de deux minutes plus tard, c'est dans cet ordre qu'ils montèrent tous dans l'autobus. On se poussa et on s'éparpilla çà et là, chacun selon ses habitudes et ses préférences.

            Fabrice Moreau gagna la plate-forme centrale où il voyageait le plus souvent. Il agrippa la main courante, jeta un regard autour de lui, cherchant à relever quelque chose d'insolite, quelque chose qu'il n'avait jamais vu et qui, le temps que dure le trajet, aurait pu le distraire. Ses yeux croisèrent soudain ceux de la grosse Leroux.  Elle avait, lui sembla-t-il, une affreuse figure de truie. Très vite il tourna la tête.

 

 

                                                                         3.

 

            Moreau pointa à huit heures vingt-cinq. A huit heures vingt-sept, il était au troisième étage et, à huit heures vingt-neuf, à son bureau. En fait, il s'agissait d'un box aménagé dans une salle gigantesque où il disposait, comme une trentaine d'autres employés, d'une table de travail, d'une chaise pivotante, d'une armoire, d'une lampe en accordéon, d'un ordinateur et d'un téléphone.

            Au passage, d'avant d'arriver dans son coin, il avait adressé à la hâte un bref bonjour à ses deux plus proches voisins : Van Damme, un ancien chanteur d'opérettes qui avait connu son heure de gloire à l’Alhambra, et Lafaille, une femme corpulente qu'on disait pratiquer l'aviron – et même, dans sa catégorie, au plus haut niveau. Moreau s'assit, découvrit la pile de dossiers que son chef de service avait déposée sur la table et, sans aucun entrain, s'empara du premier. Le dossier était au nom d'un certain Goldberg, prénommé Jo. Il concernait une demande police d'assurances sur un mobilier d'appartement situé rue Beck, à Anvers.

            Moreau s'occupa de ce dossier quarante minutes. Après quoi, il s'intéressa au cas d'un certain Jadot Jean, puis à celui d'un certain Maskens Alain, enfin, peu avant midi, à celui d'une veuve appelée Devos Léontine. Elle voulait, elle, s'assurer contre les risques d'un éventuel éboulement de terrain sur une propriété le long de laquelle l'administration communale avait prévu de construire une nouvelle route.

            A la cafétéria, le repas fut banal : une salade de tomates (en réalité, la moitié d’une tomate coupée en rondelles), une côte de porc grillée accompagnée de carottes et de pommes de terre, une macédoine de fruits, de l'eau minérale pétillante. Moreau déjeuna, tout en observant les autres employés attablés près de lui. Excepté Van Damme qui évoquait une tournée qu'il avait effectuée autrefois en Afrique, ils étaient tous pareillement moroses, tels qu'ils l'étaient déjà la veille à la même heure, tels qu'ils le seraient sans doute encore demain, dans une semaine, dans un mois...

            Il renonça bientôt à les examiner et à écouter les souvenirs édulcorés de Van Damme, alluma une Richmond. Ses regards partirent en direction des cuisines d'où provenait un violent tintamarre. Un court-circuit, l'explosion d'un réchaud, l'éclatement d'une conduite de gaz, l'intrusion d'une bande de gangsters ou de terroristes armés et cagoulés... Bon sang ! quand allait-il se passer quelque chose ?

 

  

                                                                           4.

 
            L'après-midi se déroula sans surprise.

            A seize heures vingt-cinq, Fabrice Moreau referma un dernier dossier, rangea son bureau et éteignit son ordinateur. Cinq minutes plus tard, il était dehors. Il gravit la rue des Colonies, un moment escorté par la corpulente Lafaille, et arriva à la rue Royale où il attendit l'autobus. Il y retrouva une des sœurs Ventillard et, trois arrêts plus loin, le jeune Rodenbach. Puis, à la rue du Luxembourg, la seconde des sœurs Ventillard ainsi que Marcelin et, à la rue d'Arlon, Servier et la grosse Leroux laquelle, depuis des lustres, travaillait à l'Institut zoologique.

            Servier paraissait jovial, ce qui était rare. Il prit part à une conversation animée sur les problèmes de circulation à Bruxelles et, en particulier, sur le fait que les automobilistes empruntaient sans vergogne et de plus en plus souvent les voies réservées aux autobus. Il devint rapidement la vedette du débat. Et quand il promit d'écrire à l'administration compétente pour se plaindre, il fut presque ovationné. Tant et si bien qu'en descendant de l'autobus, place des Archiducs, en compagnie de Marcelin, de Rodenbach, des sœurs Ventillard, de la grosse Leroux et de Moreau, il avait acquis une aura phénoménale – celle d'un citoyen responsable, conscient de ses droits et prêt à s'acquitter de ses devoirs.

            Après les salutations d'usage, chacun prit son chemin. Moreau et Rodenbach marchèrent quelques instants ensemble puis, à l'entrée d'un petit square joliment fleuri, ils se séparèrent : Rodenbach, tout sourire, plus Jacques Brel que jamais, obliqua à gauche et Moreau, les traits tirés, à droite vers le pavillon qu'il habitait.

            Il était dix-sept heures vingt quand il entra chez lui. Il ramassa son courrier dans la boîte aux lettres et alla directement s'asseoir dans un fauteuil du living pour le passer en revue. Des factures, des prospectus publicitaires, un bulletin du Savour Club, une brochure de la Caisse nationale des pensions et retraites... Le tout-venant. Le lot ordinaire de l'existence qu'il menait. Avoir quarante-quatre ans et réaliser qu'on n'a pas vécu. A se flinguer.

            D'instinct, il s'empara de la commande à distance de la télévision, alluma le poste, changea plusieurs fois de chaînes, s'intéressa un moment à un clip débridé de Madonna qu'il jugea vulgaire, finit par éteindre et par gagner le vestibule.

            Il se regarda dans le miroir. Il se trouva laid. Il se demanda si les gens le trouvaient laid, eux aussi. Puis il ouvrit le tiroir d'une commode et en retira une grosse enveloppe brune. Il s'assura que la corde de piano qu'il y avait glissée était toujours dedans et ne put s'empêcher de sourire, de s'adresser un joyeux coup d'œil à travers le miroir.

            Oui, il était grand temps que quelque chose se passe.

 
 

                                                                               5.

 
            A son réveil, le lendemain, Moreau se sentit mal. Il négligea son petit déjeuner, fuma trois Richmond et partit presque en courant à l'arrêt de l'autobus, place des Archiducs, où, pour une fois, il arriva bien avant ses éternels compagnons de voyage. Ils surgirent, les uns après les autres, en l'espace de dix minutes, mais aucun d'entre eux ne parut remarquer que la grosse Leroux, ce matin, n'était pas là.

            Moreau s'approcha de Servier, lui demanda comment il allait. Servier le considéra d'un air surpris et répondit d'une petite voix éteinte qu'il allait bien. Et il ajouta : « Comme d'habitude. Et vous, ça va comme vous voulez ? »

            Le trajet fut un calvaire. Sur la plate-forme centrale de l'autobus, Moreau ne cessa de s'agiter, d'interroger des yeux tous les voyageurs, de chercher à surprendre sur leurs traits les signes d'un changement, persuadé qu'ils avaient tous constaté l'absence de la grosse Leroux.

            Au bureau, un peu plus tard, il travailla à peine. Au comble de l'excitation, vers trois heures de l'après-midi, il téléphona à l'Institut zoologique et demanda à parler à Madame Leroux. La standardiste lui dit qu'elle la cherchait immédiatement. Puis qu'elle était désolée, mais que Madame Leroux ne répondait pas. Elle ignorait où on pouvait la joindre. Moreau n'insista pas, de peur d'attirer l'attention sur lui. Il supposa qu'à l'Institut zoologique on ne savait toujours pas que la grosse Leroux était morte.

            Dans l'autobus qui le ramenait chez lui, il se remit à observer les passagers puis alla engager la conversation avec Rodenbach avant de lui demander, à brûle-pourpoint, s'il n'avait pas vu Madame Leroux. L'autre ouvrit de grands yeux – et c'était comme si, pour la première fois de sa vie, il entendait ce nom. Moreau, cette fois non plus, n'insista pas. Et il alla se planter près de Servier qui discutait avec une des sœurs Ventillard du prix excessif – et injustifié selon lui – des vins de Bourgogne

            On se sépara comme la veille. Comme toujours.

            Au journal télévisé, le soir, il ne fut pas question de l'assassinat d'une femme dans la proche banlieue bruxelloise. Ni, plus tard, à la radio.

            Moreau, cette nuit-là, ne parvint pas à trouver son sommeil. Il ne fit que songer à la grosse Leroux. Grosse ? Non, elle n'était pas grosse, elle était énorme, éléphantesque, une encombrante dondon à la Niki de Saint-Phale. Elle avait la tête d'une truie – et elle riait, la bouche, la gueule grande ouverte, le groin frétillant... Horrible, repoussante... Il avait bien fait de la tuer. Il se dit que s'il ne l'avait pas tuée, quelqu'un d'autre, de toute façon, l'aurait fait à sa place.

 

                                                                          6.

 
            Personne ne parlait de Madame Leroux. On n'en parlait pas dans l'autobus et on n'en parlait pas non plus à la télévision, à la radio et dans les journaux. Madame Leroux était morte, « sauvagement assassinée », et tout le monde s'en désintéressait. Qu'attendaient sa famille, ses proches, ses relations pour manifester leur inquiétude, courir chez elle, à son petit pavillon, et alerter la police ?

            Trois jours déjà !

            Trois jours que Moreau souffrait le martyre, qu'il vivait entre le désarroi et la folie.

            – T'en fais une tête, Fabrice ? Qu'est-ce qui se passe ?

            C'était Van Damme. Il avait surgi en silence dans le box de Moreau et le dévisageait avec inquiétude.   

            Moreau déglutit.

            – C'est rien... J'ai seulement un peu mal à la tête...

            – Tu devrais te soigner, tu sais, t'as vraiment pas l'air dans ton assiette.

            – Me soigner ?

            Il faillit dire : « Mais je me suis soigné, mon vieux ! Qu'est-ce que tu crois que j'ai fait en allant zigouiller avec une corde de piano la grosse Leroux ? C'est justement pour ça ! Uniquement pour ça ! »

            En grimaçant, Van Damme hasarda :

            – C'est tout de même pas à cause d'une bonne femme ?

            Moreau se sentit tressaillir. Pour dissimuler son trouble, il s'empara d'un dossier et l'ouvrit machinalement.

            – Tu m'excuseras, mais j'ai un truc urgent à terminer.

            A la fin de l'après-midi, dans l'autobus, il entendit Servier lui dire tout à coup :

            – Je parie que vous avez des ennuis.

            – Quoi ?

            – Je sais ce que c'est, j'en ai aussi dans ma foutue boîte, il est question de diminuer les effectifs avant les vacances.

            Et Servier partit de sa tirade qui lui valut, cette fois encore, l'attention de tous. Il s'en prit à la politique du gouvernement, à la droite, à la gauche et, surtout, aux écologistes qui, à ses yeux, étaient tous des staliniens et ne connaissaient rien au commerce et à l'économie. Les vrais fauteurs de trouble, c'était eux. Fallait pas chercher ailleurs.

            – Hein, qu'est-ce que vous en pensez ?

            Moreau resta sans voix. Dans les secondes qui suivirent, il eut la désagréable impression que tout le monde le regardait et attendait sa réponse. Puis, en rougissant, il balbutia :

            – Oui, vous devez avoir raison...

            – J'ai raison. Sûr et certain !

             Servier bomba le torse. Il rayonnait de contentement.

            C'est en l'observant du coin de l'œil que Moreau décida de le supprimer.

 

  

                                                                           7.  

            Le lendemain matin, dans l'autobus, personne ne fit de près ni de loin la moindre allusion au fait que Servier n'était pas du voyage. Tout le long du trajet, Fabrice Moreau se demanda s'il ne devait pas, lui, trouver un prétexte pour en parler à quelqu'un. Il engagea la conversation avec Rodenbach qui avait pris place à ses côtés et n'arrêtait pas de tripoter le fermoir de sa serviette, et se plaignit de la lenteur du trafic, espérant qu'avec ce genre de discours Rodenbach ne manquerait pas de songer à Servier. Mais Rodenbach lui ne répondit pas. Ou ce problème ne le préoccupait guère, ou il avait la tête ailleurs.

            Au retour, Moreau revint à la charge. Ça faisait drôle, dit-il, de voyager sans Servier, sans l'entendre intervenir à tout bout de champ, à propos de tout et de rien. Et sans voir aussi, ajouta-t-il d'une voix claire, Madame Leroux et ses mimiques d'approbation ou d'indignation.

            – On ne la voit plus depuis plusieurs jours, qu'est-ce qui a bien pu lui arriver ?

            Rodenbach fronça les sourcils.

            – Elle doit être en congé. Dans l'administration, il y a tout le temps des congés.

            La plus jeune des sœurs Ventillard réagit aussitôt. C'était faux, archi-faux, affirma-t-elle. C'était une légende, une idée toute faite, on racontait toujours n'importe quoi sur l'administration et sur le service public – et voilà une des raisons principales pour lesquelles les fonctionnaires étaient si mal dans leur peau.

            Moreau se mordit les lèvres. Il pesta intérieurement contre cette gourde qui avait changé le cours de la conversation et s'abstint, bien qu'il en eût envie, de dire son mot.

            Le soir, en regardant le journal télévisé de R.T.L.-T.V.I., il apprit qu'on avait découvert le cadavre d'un dénommé Marcel Servier, dans le jardin de la maison individuelle où il habitait, à Boitsfort (*). La police croyait savoir que l'homme avait été égorgé, sans doute à l'aide d'un filin d'acier ou d'un mince fil de fer. L'enquête, confiée au commissaire Debrive, n'en était qu'à ses débuts, mais elle semblait d'ores et déjà très difficile.

            Moreau soupira.

            Et toujours rien sur la grosse, sur l'immonde Leroux.

    (*) Boitsfort : jumelée avec Watermael, elle forme une des 19 communes de l'agglomération de Bruxelles. Située à une dizaine de km du centre ville, elle occupe une partie de la banlieue sud ; commune très verte : 60% de son territoire est occupé par la forêt de Soignes  et elle comporte deux cités-jardins assez vastes, patrimoine historique et architectural protégé.  (Ndlr)     

 

                                                                                 8.

 
            L'affaire commença à faire grand bruit lorsque, cinq jours plus tard, les médias annoncèrent la mort tragique de Simone Ventillard, égorgée, elle aussi, dans son jardin, exactement comme l'avait été Marcel Servier. A vol d'oiseau, deux cents mètres seulement séparaient leur domicile respectif. Et il fut très vite établi qu'ils se connaissaient plus ou moins et qu'ils voyageaient chaque jour sur la même ligne d'autobus, entre la place des Archiducs à Boitsfort et le centre de Bruxelles.

            Deux jours s'écoulèrent encore avant que Fabrice Moreau ne reçoive, chez lui, la visite de Debrive. C'était un petit homme d'aspect chétif d'une quarantaine d'années, habillé avec soin. Tout de suite, il prétendit qu'il était de son devoir de ne négliger aucune piste et qu'il n'était venu que pour glaner quelques renseignements. La routine, bien entendu.

            Moreau se prêta au jeu. Oui, il connaissait les deux malheureuses victimes, mais sans plus. Comme tout le monde. A l’instar de tous les autres voyageurs empruntant habituellement la ligne. Non, il n'avait jamais rien remarqué de spécial.

            Debrive parut songeur.

            – C'est tout ?

            Moreau faillit répliquer : « Et la grosse Leroux ? Vous êtes également allé la voir ? Cela fait des années que cette truie monte dans le même autobus. »

            Il feignit un moment de réfléchir puis, en accompagnant le policier jusqu'à la porte de son pavillon, il murmura :

            – Vous savez, je reste à votre disposition...

            Debrive répondit du tac au tac :

            – J'y compte bien, je suis sûr qu'on se reverra.

            Moreau ne put s'empêcher de pâlir. Et longtemps après le départ de Debrive, cette phrase ne fit que ricocher dans sa tête.

 

 
                                                                              9.

 
            Dans l'autobus, l'atmosphère était désormais différente. Les gens parlaient beaucoup de l'assassinat de Marcel Servier et de celui de Simone Ventillard, mais en même temps, ils paraissaient peu enclins à se livrer, comme si chacun s'était rendu compte que la « Bête de Boitsfort », ainsi que l'avait baptisé un journaliste, était forcément un des leurs. Ou comme si chacun redoutait, à trop en dire, d'en être un jour ou l'autre la prochaine victime. Mais dans toutes les conversations et les échanges de confidences, il n'était jamais question, fût-ce à voix feutrée, de Madame Leroux.

            Quinze jours après l'avoir tuée, un samedi matin d'avril inondé de soleil, Moreau alla rôder du côté du pavillon où elle avait vécu, rue de la Bergeronnette. Puis, sans plus hésiter, il s'en approcha carrément.

            Qu'est-ce qui avait changé ?

            En quinze jours, qu'est-ce qui aurait pu changer ?

            Il eut beau observer la maison avec insistance, examiner le jardin, les arbustes et les plantes qui l'entouraient, rien de particulier n'attira son attention.

            Il était là, sur le trottoir, à en contempler la façade quand il fut tout à coup tiré par le bras. Il fit volte-face et ouvrit de grands yeux.

            C'était Debrive.

            Il arborait une tenue d'été et, avec sa petite taille et son aspect chétif, ressemblait à n'importe qui, au premier plouc venu, sauf à un commissaire de police.

            – Décidément, les vieux dictons traversent les âges.

            Moreau mâchonna sa salive.

            – Excusez-moi, mais... mais je ne vois pas ce que vous voulez dire...

            – Vraiment ?

            – Si, je vous assure...

            – « L'assassin revient toujours sur les lieux de son crime », c'est un dicton classique. Je serais surpris d'apprendre que vous ne l'avez jamais entendu.

            La figure de Moreau se tordit. Pour se donner une certaine contenance, il se mit à fouiller ses poches, à la recherche de son paquet de cigarettes.

            – Pourquoi vous me dites ça ?

            – A votre avis ?

            – Justement, je... je n'ai pas d'avis...

            Debrive grimaça et leva les yeux pour regarder à son tour le pavillon.

            – A la voir comme ça, cette foutue baraque, on ne dirait absolument pas qu'un meurtre y a été commis.

            D'une main tremblante, Moreau alluma une Richmond.

            – Un meurtre ?

            – Oui, vous le savez bien, le meurtre de Ginette Leroux. Cela s'est passé il y a quinze jours. Le jeudi 12 avril, pour être précis.

            – Ginette Leroux ?

            – Arrêtez de faire le perroquet, vous voyez fort bien de quoi je parle !

            Debrive s'accorda une courte pause avant de poursuivre d'une voix ferme :

            – Vous le voyez d'ailleurs d'autant mieux que le meurtrier, c'est vous.

            – Je... je...

            – J'avoue toutefois que j'ignore pour quelle raison vous vous en êtes pris à elle... J'imagine que vous en avez une bonne. En réalité, ça m'est égal de la connaître. Ça n'a plus aucune importance.

            En toussotant, Moreau cracha la fumée de sa cigarette.

            – Aucune importance... ?

            – Décidément, vous avez la manie de répéter tout ce qu'on vous dit ! Non, aucune. Ginette Leroux est morte et enterrée et, pour ce qui me concerne, je n'ai pas jugé utile d'ouvrir une enquête sur les curieuses circonstances de son décès. Aux yeux de tout le monde, c'est un accident. Elle est allée se trancher la gorge sur une corde à linge tendue dans le jardin de son pavillon... Vous savez, ce genre d'accident est moins rare qu'on le croit. Surtout depuis qu'on utilise de plus en plus des filins de nylon pour faire sécher le linge. Quand on bute dessus, c'est aussi radical que la lame d'un couteau bien aiguisée.

            Brusquement, Debrive pivota sur lui-même et ses regards balayèrent les alentours.

            – J'ai toujours eu horreur de ce quartier, monsieur Moreau, il a quelque chose de factice, d'irréel, il pue le confort et je n'aime pas ça !

            Il se tut, puis se tourna de nouveau vers Moreau dont les traits étaient devenus exsangues.

            – Au fond, je vous dois une fière chandelle. Je ne vous l'ai pas encore dit, mais figurez-vous que Ginette Leroux était ma mère. Après son divorce, elle a repris son nom de jeune fille et n'a jamais cessé de me haïr. Cela fait des années que je rêvais de la supprimer sans avoir jamais eu le courage de passer aux actes... Et voilà que l'autre soir vous êtes venu...

            Après un nouveau silence, il ajouta, un petit sourire aux lèvres :

            – Allez, rentrez chez vous, vous êtes libre ! Et dites-vous que je n'ai aucune piste sérieuse pour les deux autres meurtres que vous avez commis. Mais, un bon conseil, monsieur Moreau, si j'étais à votre place, j'arrêterais le massacre. On ne sait jamais, on pourrait en hauts lieux me retirer l'enquête.

 

nouvelle de Jean-Baptiste Baronian  
( -toute reproduction interdite sauf aux ayants droit )


                                                                                                                                             15.09.10

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