POLAR NOIR
 
                                                                                                                                                                                                                       
   la liste des NOUVELLES   >>>>
<<<  le Sommaire de POLAR NOIR
 

NOUVELLES  -              (  toute reproduction interdite sauf aux ayants droit  )  


Une nouvelle noire  de  Franz Bartelt .

La rédemption d'un flic...  Un texte au charme pervers.


 
Pour en savoir plus sur Franz Bartelt , consultez les pages de POLAR  NOIR  :

Livres

Interview  

Documents


 
 
 
COEUR DE FLIC

de  Franz Bartelt                                                © 2011 Franz Bartelt

 

 

On dira ce qu’on voudra, mais un bon flic a du cœur. Il est compréhensif. Il est humain. Il sait faire la part des choses. En tout cas, est-ce ainsi que je vois le métier. Il faut de la finesse, de la psychologie. Je dirais même de la bonté, au moins de la bienveillance. On a trop longtemps assimilé le flic à un chasseur qui traque sa proie avec une espèce de rage vengeresse.

Évidemment, un rien d’autorité et de rigueur ne nuisent pas au bon exercice de la fonction. De temps en temps, il peut même être salutaire d’avoir recours à la force. Sans obligatoirement en arriver à faire parler la poudre. Sauf nécessité, cas de légitime défense. Le délinquant constitue une cible de choix, j’en conviens. De là à faire un carton sur sa personne, il y a de la marge. Le bon flic, opinion personnelle, sait résister à la tentation de loger une balle entre les deux yeux du voyou. Il y regarde à deux fois avant d’exploser une tête. D’ailleurs, la loi ne lui préconise pas spécialement ces pratiques par trop radicales. Et assez salissantes. Bien sûr, il existe les cas particuliers. Hélas, certains flics ont tendance à généraliser les cas particuliers. C’est vrai, et c’est mal, je trouve.

Il ne faut jamais perdre de vue que la pire des canailles reste un être humain. Quelle que soit la faute dont il s’est rendu coupable, il a le droit à un certain respect. À des égards, même. À un procès en bonne et due forme, au cours duquel les juges ne se priveront pas de le gronder, voire de le morigéner. Ce genre de reproches judiciaires, exprimés publiquement, même s’ils ne sont pas suivis d’un petit effet carcéral, ne sont jamais très plaisants à entendre pour un délinquant qui a sa fierté. Ils peuvent le traumatiser. C’est pourquoi les juges ont à cœur de compenser leur sévérité verbale en remettant l’individu en liberté, non sans lui avoir recommandé de « ne pas recommencer » . Les juges ne savent pas se retenir de prêcher la morale. En effet, la morale, c’est notre mère à tous.

 

La morale, c’est bien. J’aime beaucoup. Pour un flic, c’est un excellent sujet de méditation. On s’interroge. Qu’est-ce qui est moral ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Ce sont des concepts d’une extrême complication. Le délinquant outrage la morale. En quelque sorte, il se comporte comme un fils qui viole sa mère. C’est un grave manquement à la morale, de violer sa mère, j’estime. Aussi, par accessoire, la question se pose-t-elle de savoir s’il est moral d’abattre, au nom de la morale, un individu sans morale. Autrement dit d’user de la puissance de feu pour épargner à la mère d’être violée par son fils. Sur ce point, les avis divergent, comme son nom l’indique.

Certains de mes collègues considèrent de leur devoir d’empêcher le viol, coûte que coûte. Ils balancent un pruneau avant que l’irrémédiable se soit accompli. En quelque sorte, ce sont les partisans d’une politique de prévention. D’autres inclinent plutôt vers une politique de répression. Comme ils répugnent à faire préventivement usage de leurs armes, ils laissent le fils violer la mère, puis ils le mettent en état d’arrestation, en espérant que devant les juges il le sentira passer, et durement.

En ce qui me concerne, je suis plus nuancé. Il me semble que la mère possède une part de responsabilité dans le fait d’être violée par son fils, car si elle l’avait bien élevé, ce fils, jamais il ne lui serait venu à l’idée de la violer. Cette mère n’a pas transmis à son enfant ces valeurs morales qui défendent à un fils de liquider son Œdipe dans le corps même qui lui a donné la vie. En l’occurrence, je ne prétends pas que le fils a eu raison de violer sa mère, mais je ne suis pas loin de penser que la mère n’a eu que ce qu’elle méritait et qu’elle n’a pas à se plaindre que la chair de sa chair lui en restitue un morceau.

 

Des types qui ont violé leur mère, j’ai passé une partie de ma vie à les pourchasser. Je peux me vanter d’en avoir envoyé pas mal derrière les barreaux. Des vieux, des jeunes, des grands, des petits, des bruns, des blonds, des roux, des urbains, des ruraux, des indigènes, des étrangers, des blancs, des noirs. Ils n’avaient qu’un seul point commun : ils étaient coupables. La plupart avaient assassiné du bourgeois, de l’épicier, de la femme à bijoux. En général, leur mobile était purement économique. À part quelques vicieux, les autres avaient saigné leurs victimes avec ménagement, en leur épargnant les souffrances inutiles. Ces délicatesses attestaient qu’ils n’étaient pas aussi laids, moralement, que le péché dont la justice les accusait.

Dans le domaine du massacre comme dans tous les domaines, il y a la manière, l’élégance, le souci d’apaisement. Le criminel s’impose de respecter des règles déontologiques, comme l’avocat. Ce dernier s’inflige les pires des mensonges pour défendre la cause de son client. De même, le criminel s’astreint, par compassion, à faire croire à sa victime qu’il lui laissera la vie sauve; si elle accepte de divulguer l’endroit où elle a planqué le magot. Dans les deux cas, ce sont de pieux mensonges, une façon d’adoucir le sort des malheureux que les circonstances ont condamnés. Il n’est jamais vain de mettre un peu d’huile dans les rouages sociaux, même quand on est flic.

Le plus incroyable des criminels qu’il m’ait été donné d’arrêter se nommait Louga Bildo, dit la Civelle, le Gluant ou, plus prosaïquement l’Insaisissable. C’était un classique. Il effaçait des vieilles et piquait leurs sous.

À cette époque-là, pour je ne sais quelles raisons, le chef ne m’appréciait pas. En me mettant sur l’affaire, probablement qu’il avait voulu m’humilier. Pour un flic de haut niveau, les vieilles c’est de la pénitence. Le bon flic rêve plutôt d’enquêter sur de l’assassinat de prostituées, de footballeurs lubriques, d’industriels sado-masochistes. Bref, sur des méfaits qui intéressent la presse, surtout la télévision.

Comme l’artiste de variété, le flic a besoin des applaudissements du public. Par conséquent, le succès dépend beaucoup de son répertoire. La vieille à bas de laine n’émeut pas les foules. La presse locale suit l’affaire, mais avec une passion moindre que celle qu’elle investit dans un championnat de boules ou dans la récolte de la plus grosse citrouille. En me confiant cette enquête, je crois que le chef a surtout cherché à me donner une leçon de modestie. Je venais de résoudre une énigme dont le caractère sexuellement abject avait mis les populations en transes. J’avais même eu les honneurs de la télévision régionale. Ce commencement de notoriété a engendré des jalousies dans la hiérarchie, je ne vois que ça. Le chef a senti que je prenais mon essor. Il s’est empressé de me couper les ailes. Le gradé n’aime pas la gloire du subalterne. Il m’avait donc envoyé aux vieilles, comme un débutant ou comme un flic à trois mois de la retraite. Pas la honte, mais pas loin pour une forte personnalité comme la mienne.

 

Il serait trop long de raconter comment, après des mois de recherche, j’ai fini par découvrir la planque de Louga Bildo et que je l’ai investie à coups de savate dans la porte et l’arme au poing, en braillant comme si j’avais été à plusieurs. En y repensant, je regrette de m’être montré excessif, de m’être entouré sur le moment de précautions oratoires (menaces de mort, cris barbares) ou gestuelles (pétard collé au milieu du front, grimaces comminatoires, écume au coin de la bouche). Mais il faut savoir que l’animal n’avait pas moins de vingt-trois vieilles à pognon sur la conscience. J’avais beau être dans la fleur de l’âge et plus impécunieux que Job sur son fumier, je devais tout de même me méfier. Un mauvais coup est vite arrivé.

Cependant, Louga Bildo n’a pas esquissé un geste. Il était assis près du poêle à mazout, les mains croisées sur les cuisses, un rien ratatiné. Il a levé les yeux vers moi et, avec une simplicité de grand seigneur, il m’a souhaité la bienvenue.

« Je vous attendais… », a-t-il soupiré.

Et des larmes ont coulé sur ses joues. Pour lui, c’était la fin d’un beau rêve. En tuant et en détroussant les vieilles; il avait accumulé une jolie fortune, de quoi vivre à l’aise jusqu’à la fin de ses jours, et voilà que je mettais un terme à cette belle aventure. Il y avait de quoi être triste. C’est donc tristement qu’il a murmuré :

« Je n’ai rien fait de mal. J’avais juste envie de profiter un peu de la vie, d’être comme tout le monde, d’avoir de l’avenir… »

Il en avait gros sur le cœur. Il fixait mon flingue, sans inquiétude, avec résignation, comme une bête qui a deviné qu’elle ne connaîtrait pas la suite de l’histoire. J’ignore s’il me prenait pour une quelconque autorité spirituelle, toujours est-il qu’il a entrepris de me confesser ses crimes, dans l’ordre chronologique, avec les détails susceptibles d’intéresser la justice, comme le montant des butins, au centime près, louable honnêteté. C’était impressionnant. Je me sentais honoré qu’un criminel de cette envergure puisse ouvrir son cœur à un simple flic, juste pour l’amour de la vérité et des comptes bien tenus.

Ensuite, alors que je ne lui demandais pas d’aller aussi loin dans les révélations personnelles, il m’a raconté son enfance abominable, entre un papa drogué, alcoolique, chômeur, et une maman unijambiste, suicidaire et nymphomane. Brimades scolaires, moqueries sur thèmes vestimentaires, coups et blessures, Louga Bildo était la synthèse de toutes les enfances malheureuses. Il avait connu la faim, le froid, l’opprobre, le rejet, le viol et, vers l’âge de neuf ans, les mictions difficiles suite à des rapports contraints avec un contrôleur des chemins de fer dont l’hygiène laissait à désirer. Très vite, il était devenu orphelin. Son papa mort étouffé par son vomi. Sa maman, pendue par le cou à la poignée de la fenêtre. C’est lui qui les avait découverts, en rentrant de l’école. On imagine le choc sur ce pauvre petit être.

 

À mesure que Louga Bildo progressait dans son récit, je me sentais submergé par un effroi qu’accentua encore la chronique de ses années noires, à l’assistance publique, les brutalités, les sévices, les tortures, le sadisme des éducateurs, la cruauté du personnel administratif, les vexations, les châtiments corporels. Dans ce pays, il ne fait pas bon d’être orphelin. Au bout d’une heure, je commençais à si bien le connaître que je m’en serais presque voulu de maintenir mon arme pointée vers lui. Mais un flic est un flic. Aucune compassion ne peut le désarmer. Il applique les consignes de sécurité. Face au danger que constitue un assassin, rengainer le flingue serait une faute professionnelle.

« Parlez en toute liberté et sans crainte, ai-je expliqué. Ne tenez pas compte de cette arme. Je ne fais qu’appliquer le règlement. Sachez néanmoins que je vous comprends et que je prends part à votre désolation. »

Il a hoché la tête et il a formulé le vœu d’être abattu par mes soins.

« N’hésitez pas une seconde, suppliait-il. J’ai raté ma vie. Autant mourir. Que voulez-vous que je fasse, maintenant ? Qu’est-ce que l’avenir me réserve ? Trente ans de prison. Subir les férocités perverses de mes compagnons de cellule, me faire passer à tabac par les gardiens, ce n’est pas ce que j’espérais de l’existence, croyez-moi ! C’est vrai, j’ai tué des vieilles. Mais c’était des vieilles qui ne servaient plus à rien. Je les choisissais très vieilles, très impotentes, très moches. Elles étaient déjà presque mortes. De toute façon, c’était fichu pour elles. À deux ou trois jours près, une semaine, peut-être une saison, elles étaient fichues. Il n’y a rien de plus à dire : elles étaient fichues. Maintenant que je peux en discuter avec vous, je réalise que j’ai sans doute eu tort. Et je m’en veux. Je ne me pardonnerai jamais. »

Ses regrets étaient sincères, manifestement. Il y a des signes qui ne trompent pas. Par exemple, il a demandé la permission de se lever. Bon prince, je la lui ai accordée. Il s’est tourné vers une étagère, a saisi deux sacs de sport, grand format, et il les a vidés sur la table. J’ai assez bourlingué et j’en ai assez vu pour me vanter de ne pas être facile à épater. Là, sous mes yeux écarquillés, il y avait un demi-quintal en billets de banque répartis en liasses sanglées dans des élastiques.

« Ça ne me servira plus à rien maintenant, autant en finir tout de suite, je me rends… », a commenté Bildo, d’une voix désabusée.

Il me faisait pitié, ce malheureux. Personne ne l’avait jamais compris. Il avait toujours été plein de bonne volonté, mais le sort s’était sans cesse retourné contre lui. En fait, on ne lui avait jamais offert sa chance. Je ne suis qu’un flic, peut-être, mais, comme on dit, j’ai du cœur à revendre. Sans un mot, Bildo avait repris sa place sur la chaise, au coin du poêle à mazout. Il s’affaissait, tête basse, dolent comme un enfant malade. Avait-il perdu tout espoir dans l’humanité ? Pensait-il que jamais une main secourable se tendrait vers lui ?

« Je voudrais être mort, dit-il dans un sanglot déchirant. La vie a été trop rude avec moi. Je ne pourrai pas me relever d’un coup pareil. Je suis à terre. Pourtant, je brûle du désir de racheter mes fautes. Pour être pardonné, pour retrouver ma dignité d’être humain, je suis prêt à payer le prix. »

Quand le repentir est sincère, la rédemption est imminente. J’avoue qu’à cet instant pathétique, j’ai prié le Dieu du Ciel qu’il m’inspire la bonne conduite. Que devais-je faire ? Mon index se crispait sur la détente du flingue. En même temps, j’implorais Dieu de m’accorder la grâce de sauver une âme, une vie, un homme qui, jusqu’au moment de me rencontrer, n’avait connu que les avanies, les vexations, les outrages, la souffrance. À cet instant relativement crucial de ma carrière, je crois qu’un ange m’a délivré un message de paix et de bon sens. Alors, dans une illumination céleste, j’ai compris qu’un flic pouvait aussi être un homme de cœur.

Mon devoir m’apparaissait enfin avec clarté : il fallait que j’accompagne activement cet homme sur le chemin de sa rédemption. Pour cela, j’ai commencé par confisquer le pognon. J’ai invité Bildo à replacer les liasses dans les sacs, ce qu’il a fait avec une bonne volonté qui forçait l’admiration. Chaque paquet de billets pesait le poids de l’expiation. Devant cet effort de réparation, les larmes me venaient aux paupières. Grâce à moi, un jour, cet assassin retrouverait le chemin de la vertu. D’avance, je lui pardonnais ses erreurs passées. Je me sentais ému. Finalement, il avait bien du mérite et de la confiance en lui. Tout en le tenant sous la menace de mon arme (mais c’était pour la forme, afin de conférer au rituel une sorte de caractère officiel), je lui ai dit le bien que je pensais de lui et mon envie de lui venir en aide, d’abord en le débarrassant de cet argent qui avait failli le conduire tout droit en prison.

« En quelque sorte, je prends sur moi le poids de vos erreurs », ai-je affirmé, crânement.

D’un coup, il émanait de cet homme une gratitude intense. Pour un peu, je crois qu’il serait tombé à genoux, qu’il m’aurait baisé les pieds. Il ne doutait pas que j’étais son sauveur. Avant de prendre congé, il m’est spontanément venu à l’idée de lui accorder ma bénédiction, du bout du flingue, non sans une onctueuse majesté. Puis, j’ai empoigné les sacs et j’ai gagné la sortie à reculons, laissant Bildo dans les tourments de la contrition.

Avant de claquer la porte d’un coup de savate, j’ai lancé que c’était « bon pour une fois » et qu’il ne fallait « surtout pas recommencer ». Une fois n’est pas coutume, je parlais comme un juge qui fait la morale. Je suis trop bon. Trop sensible.

Voilà, « sensible », c’est le mot que je cherchais. C’est à cause de cette sensibilité que je me suis résolu à quitter la police. Maintenant, je connais le bonheur d’accomplir des bonnes actions. J’ai l’expérience de la charité. Je vis mieux.

                                                                               

                                                                                               28-1-11

 

                                                      

nouvelle de Franz Bartelt
-toute reproduction interdite sauf aux ayants droit


  

Retour vers le SOMMAIRE
 <----- Retour vers Sommaire

Mise à jour de cette page: nil
Création de la page: 28 janvier 20011


©Copyright 2011 E.Borgers .Les illustrations et le texte de la nouvelle restent la propriété des ayants droit.
L'information et les textes sont présentés de bonne foi et l'auteur ne peut être tenu pour responsable d'éventuelles erreurs et imprécisions.
Polar Noir n'est pas une entreprise commerciale et n'est soutenu par aucun commanditaire.