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Une nouvelle noire  de Jacques Bullot.

Quand  le jazz mène la java finale...


 
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M13

de  Jacques Bullot                                                       © 2012 Jacues Bullot




Lukacs racla le fond de sa poche, montra les pièces et compta :

« Dix-huit, dix-neuf.

– Huit euros dix-neuf, s’étonna Jovic ! C’est tout ?

– C’est tout ! »

Lukacs regarda son copain dont les yeux exprimaient l’incompréhension et la lassitude. Dans la lumière des néons qui ombraient les rides de son visage, Jovic avait une sale gueule.

« J’en ai marre, râla ce dernier. On arrête ! »

Un grondement annonça l’arrivée du métro.

« Pas question ! rétorqua Lukacs en haussant la voix.

– J’suis crevé ! Ce sax pèse une tonne… »

Le couinement des freins et le chuintement de la décompression emportèrent les paroles de Jovic. Il insista :

« Cette saloperie me casse le dos. Toi, tu t’en fous, ta trompette…

– Mon cornet !

– O.K. ton cornet, ça pèse rien. »

Lukacs haussa les épaules. Son œil noir étincelait. L’anneau qui transperçait le lobe de l’oreille droite et la tignasse qui retombait sur ses épaules donnaient à ce grand type décharné un air redoutable. Il hocha la tête et jeta un regard sur le saxo baryton qui était posé sur le banc. L’architecture complexe de la tuyauterie, la taille des clefs et du pavillon, les sons graves et ronds qu’il rendait, conféraient à l’instrument le titre enviable de poids lourd de la musique. Pendant l’épuration ethnique, enfoui dans un grenier bosniaque sous une épaisse couche de paille, il avait survécu aux bombardements mais, meurtri par les gravats, il avait perdu l’air martial qu’il arborait avant-guerre. Quand un semblant de paix fut revenu, Jovic l’avait déniché, débosselé tant bien que mal et décapé. Puis il avait proposé à Lukacs l’unique survivant de la fanfare du village de passer à l’Ouest – une expression qui avait toujours cours.

Des années s’étaient écoulées et ils sillonnaient toujours la treize – Châtillon-Saint-Denis ou Châtillon-Asnières aller et retour – soufflaient à longueur de journée dans leurs cuivres avec pour seule perspective la survie au jour le jour.

Un signal sonore annonça la fermeture des portes.

« On y va, ordonna Lukacs. »

Jovic soupira, accrocha le sax au harnais et suivit son compatriote. C’était l’heure de pointe style M13 : rames bondées, cohue, cris. Ils jetèrent un regard alentour pour déceler la présence d’un agent de sécurité. Tout était normal, les gens essayaient de monter coûte que coûte et se foutaient du reste. Si un flic se trouvait parmi eux il ressemblait à monsieur tout le monde. Alors, à dieu va ! Le vide se fit autour d’eux. Ils embouchèrent leurs instruments sans se concerter. C’était inutile.

Tous les jours quelle que soit l’heure, d’un compartiment à l’autre, ils jouaient la même séquence en dépit des demandes réitérées de Jovic qui voulait élargir le répertoire. Lukacs soufflait dans son cornet pour gagner sa croûte et peu lui importait le titre du morceau. Il n’écoutait pas. Faire suffisamment de tune pour retourner au village, reconstruire sa maison et avoir une femme dans son lit tous les jours de l’année était son seul but. Jovic, lui, avait une ambition : faire de la musique. Au gré des rencontres dans les couloirs il demandait conseil aux collègues. S’il n’avait pas été lié à Lukacs par de proches relations de cousinage il aurait recherché un autre compère, un musicien avec lequel il aurait appris à jouer à la manière de Gerry Mulligan ou de Pepper Adams, les jazzmen dont il admirait l’inspiration et le phrasé. Parfois, il essayait d’imiter l’un ou l’autre et ajoutait quelques accords de son cru, une trille par ci une citation par là, et partait sur un tempo bop. D’autres fois, il basculait sur un rythme bossa nova à la Stan Getz ou flirtait avec la salsa. À cause de ses improvisations Lukacs perdait le fil, s’égarait, dérapait au détour d’une mesure et s’arrêtait net, le piston à moitié enfoncé, les lèvres brûlantes, le sourcil furieux. Il râlait, engueulait Jovic et pour se calmer allait tendre le gobelet de fer blanc. Jovic en profitait pour balancer une dizaine de mesures qui faisaient lever le nez des connaisseurs.

Lukacs commença à souffler dans son cornet sans donner la mesure. Jovic rattrapa. Il ne jouait que quatre ou cinq notes, un riff, histoire de marquer le rythme. Le tube des tubes de la musique de métro, une chanson d’esclave devenue un standard de la Nouvelle-Orléans, éclata dans le compartiment :

Oh when the Saints go marching in…

Quand ils avaient la pêche ils marquaient le rythme en se déhanchant. Souvent l’un des deux abandonnait son instrument, tapait dans ses mains et chantait à tue-tête :

Oh Lord I want to be in that number….

Puis il lançait des cris d’encouragement : « Chauffe, chauffe ! » Et l’autre soufflait de plus belle. Mais ce soir-là, le cœur n’y était pas. Ils jouèrent sans conviction. Néanmoins dès les premières mesures l’espace fut saturé de bruit et de fureur. Un boucan d’enfer ! Une vieille dame se boucha les oreilles et profita du premier arrêt pour changer de compartiment. Après le deuxième morceau, un air que Lukacs avait joué avec la fanfare de son village, Jovic fit la manche. Trois pièces jaunes tombèrent dans la timbale. De quoi acheter une baguette !

Ils descendirent à Montparnasse et marchèrent jusqu’à l’endroit où les musiciens se réunissaient pour échanger des nouvelles du pays, entendre les derniers potins et se tenir au courant des combines. La rumeur avait circulé dans les couloirs : « Montparnasse, sur la treize, dix-neuf heures précises. Faut tous y être, c’est important ! »

Cela ne présageait rien de bon. Leurs craintes se confirmèrent dès qu’ils approchèrent des copains. Ils étaient assis sur les sièges en métal ou avaient posé leurs fesses sur leur accordéon. D’autres étaient debout près de leur attirail : un magnétophone empilé sur un haut-parleur, le tout enchâssé dans un caddie de ménagère. Les regards se tournèrent vers Anton qui annonça en agitant son archet de la main droite :

« Ce matin Rakovic a été racketté par un flic.

– Un flic ? s’étonna un accordéoniste en ajustant le bout de cravate qui lui enserrait le cou. T’es sûr ?

– Ouais. Il a passé une carte tricolore sous le nez de Rako et a dit : "Toi, t’as pas le droit de jouer dans le métro. Faut une licence ! T’en as pas, alors si tu veux que j’arrange ça, faut payer." »

Un murmure parcourut l’assemblée.

« Et le flic l’a menacé : "Demain à la même heure, tu te pointes ici avec À Nous Paris, le gratuit de la RATP. Tu le poses sur ce banc. Dedans, t’auras mis une enveloppe contenant deux cents euros en billets de vingt. Je ne serai pas loin."

– Rakovic les a donnés ?

– Tu parles ! Deux cents euros, il les a pas.

– Pourquoi il n’est pas là, Rakovic ? demanda Jovic.

– Je sais pas, répondit Anton en haussant les épaules. Je l’ai vu ce matin. Depuis ?

– Et où il opère, le flic ?

– Sur la treize. Rako, s’est fait harponner à Saint-Lazare.

– Il rackette aussi ceux qui jouent dans les couloirs ?

– Ouais.

– Mais ils ont un badge officiel, ils ne craignent rien.

– Si, ça craint. Il fait du chantage. Il veut voir la licence et prétend qu’elle n’est pas en règle, il exige de la tune en échange de son silence. Ou alors il prétend avoir une proposition de job, un contrat avec une maison de disques ou un music-hall. Pour avoir l’info, faut banquer.

– Quel pourrave ! Faut le trouver.

– O.K., approuva Anton. Rendez-vous demain, même heure. »

Un murmure d’approbation accueillit la proposition. Anton joua trois ou quatre mesures d’un air du pays sur son violon et tous s’égaillèrent dans les couloirs. Jovic et Lukacs partirent pour leur studio de Montrouge quelque part au-delà du périph, un rez-de-chaussée tristounet en prise directe sur le merdier automobile de la N 20. Pour rejoindre la quatre ils prirent la branche du couloir qui mène en tête du quai. Un passage peu fréquenté sans doute à cause du vieux qui, caché sous une couette imprégnée de pisse et de vinasse, s’y réfugiait pour dormir jusqu’au dernier métro.

Ils passèrent au large. Soudain, Jovic s’arrêta, se retourna et revint sur ses pas.

« Qu’est-ce que tu fous ? cria Lukacs. Le métro arrive. Magne-toi ! »

Jovic ne répondit pas. Il repoussa le sac plastique bourré de journaux qui traînait près de la tête de l’homme, posa son instrument contre le mur et se baissa. Les pieds étaient chaussés de mocassins en bon état, les chaussettes étaient comme neuves. Lukacs s’approcha.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– Regarde les chaussures. »

Du pied, Lukacs repoussa le tissu. L’homme portait un jean fatigué mais propre, sans trou.

« C’est pas le vieux.

– C’est pas le vieux ! confirma Jovic en tirant la couverture d’un geste sec. Les deux musiciens sursautèrent. Incrédules, ils sentirent l’émotion et la peur les gagner.

– C’est… hésita Lukacs

– … Rakovich !

– Il est ?…

– Ouais. »

Des traînées de sang coagulé contournaient l’oreille gauche et striaient le cou. Un hématome noirâtre était visible à la hauteur de l’occiput.

« Le coup du lapin ! soupira Lukacs. »

Jovic acquiesça sans mot dire. Chacun se remémorait l’homme qu’ils avaient connu. Avant la guerre, Rakovic avait travaillé dans une entreprise de matériels électriques proche du village de Lukacs. On y fabriquait toutes sortes d’aspirateurs. Quand la paix était revenue l’usine n’était qu’un amas de ferrailles et de gravats, pourri de mines anti-personnel.

Les deux hommes se concertèrent. Pas question d’appeler la police, il fallait prévenir les copains au plus vite. Un tueur était en liberté dans les couloirs du métro.

Jovic recouvrit le cadavre.

Le lendemain matin, alors qu’ils buvaient un café dans le bistrot qui faisait le coin de la rue, ils découvrirent l’entrefilet du Parisien. L’homme n’avait ni argent ni papiers d’identité. La police avançait l’hypothèse d’un règlement de comptes entre trafiquants de drogue. La nouvelle de l’assassinat de Rakovic circula dans les couloirs. Les quotidiens gratuits en firent la Une.

À dix-sept heures, une vingtaine de musiciens entourait Anton. Au milieu du quai une patrouille de la Sécurité déambulait en surveillant l’attroupement. Lukacs et Jovic firent le récit de leur découverte. La tristesse et la colère marquèrent les visages quand ils rappelèrent où et comment ils avaient connu Stepan Rakovic.

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda un petit râblé au poil noir.

– Il faut prendre le flic sur le fait, le filer et lui mettre la main dessus, dit un type qui agitait un tambourin garni de rondelles métalliques.

– O.K. Mais il faut convenir d’un signal pour avertir les autres, dès qu’on l’a repéré.

– Quel signal ? »

Il y eut un instant de silence puis Jovic proposa :

« Et si on jouait un air que tout le monde connaît ?

– Quoi ?

Oh when the saints go marching in.

– Bonne idée, approuva Lukacs. Vous connaissez ? »

Tous hochèrent la tête. Un accordéoniste joua les premières mesures, un guitariste prit la suite et Jovic emboucha son baryton. Anton leur fit signe d’arrêter. La patrouille se dirigeait vers eux.

« Et comment le reconnaître ? demanda Lukacs quand les gros bras de la Sugé se furent éloignés.

– Il faut attendre qu'un copain soit abordé par le ripoux. »

On convint que le flic serait suivi de près par le musicien jusqu’à ce que le suivant prenne le relais. Anton fit la mise en place. Ils furent répartis dans les couloirs de Montparnasse. Jovic devait s’installer à l’entrée du couloir de correspondance, direction Châtillon. Il ne devait pas perdre de vue Lukacs qui était posté à une trentaine de mètres.

Le lendemain dès sept heures du matin chacun était à son poste.

Ne pouvant jouer son tube favori Lukacs fouilla sa mémoire et y dénicha la mazurka qu’il avait jouée à la noce de la cousine Svetlana. Les premières mesures lui revinrent facilement mais la suite fut délicate. Les voyageurs passèrent devant lui à grands pas pour échapper à la cacophonie. Seules les vieilles un peu sourdes et les plus jeunes, amatrices de chevelus, lui firent cadeau de quelques pièces. Jovic, de son côté, attira les mélomanes qui firent cercle autour de lui en marquant le rythme de la semelle et de la tête. Il joua des standards bop et se tailla un succès avec Bark for Barksdale, un thème immortalisé par Gerry Mulligan et Chet Baker.

Ce jour-là, le tueur ne se manifesta pas. Le lendemain non plus.

Le troisième jour en milieu d’après-midi, Jovic tressaillit en entendant les premiers accords de Oh when the saints…

Un musicien venait d’être abordé par le tueur ! Ça venait de loin et l’accordéoniste s’emmêlait les bretelles. Incapable d’imiter le style fanfare Nouvelle-Orléans il jouait musette sur un tempo java mâtiné paso doble. Les passants tendaient l’oreille. L’accordéon s’arrêta relayé par une clarinette qui jouait en rythme. Ça dura longtemps, trop longtemps pour Jovic qui avait les nerfs à vif. On entendit un cornet prendre la relève puis le tueur déboucha devant Jovic suivi par Lukacs qui s’éclipsa. Le flic portait une casquette enfoncée jusqu’aux oreilles et un blouson de cuir doublé de fourrure ce qui renforçait l’impression de puissance que dégageait son imposante carrure. Jovic emboucha son biniou et reprit le thème. Le tueur marqua un temps. Il dévisagea le musicien qui sentit un frisson lui parcourir l’échine. L’homme semblait inquiet. Pour la quatrième fois on reprenait cet air lancinant sur son passage. Jovic perçut l’angoisse sinon la peur troubler les yeux de l’inconnu. Celui-ci se mit à courir, descendit les marches deux par deux, trébucha, réussit à se rétablir et sauta les quatre dernières. Au moment où il passait sur le quai, un violon se mit à jouer sur un rythme rapide. Jovic se précipita. Une bande de gamins qui se chamaillaient le bloquèrent pendant quelques secondes. Quand il parvint à se dégager l’homme avait disparu. Il courut, bousculant et recevant en retour coups et injures.

Une rame arrivait. Au loin, le violoniste faisait voleter son archet. La musique dominait la rumeur. Jovic aperçut la casquette du tueur.

Oh when the sun begins to shine…

Le violon s’arrêta. À cet instant un bruit assourdissant de ferraille éclata. Les freins bloqués crissèrent. Rien ne semblait pouvoir retenir la masse en mouvement. Le frottement déchirant, métal sur métal, accompagné du gémissement des amortisseurs résonnaient sous la voûte carrelée. Le violon reprit sur un autre rythme. Avec allégresse, se rappela Jovic plus tard.

Oh when the girls begin to smile…

Des étincelles jaillirent du ballast, des cris retentirent, une clameur enfla. Sous les yeux de la foule le métro continuait sa course. Les voyageurs tombaient les uns sur les autres en hurlant. La rame s’arrêta aux trois-quarts du quai. Une femme s’évanouit et s’affala sur le sol. Les cris et les lamentations reprirent.

« Il attendait là sur le bord, bégaya un vieux monsieur. Il a perdu l’équilibre. Y’a eu des remous. Il est tombé. »

Un attroupement se forma. On hurlait :

« Faut appeler les pompiers, la police, le SAMU. Téléphonez, bordel !

– Faut casser la vitre. Appuyez sur le bouton, allez-y.

– Il s’est suicidé.

– Non, monsieur, on l’a poussé.

– C’est un meurtre. J’ai vu un éclair blanc, renchérit une femme bien mise. »

Décomposée, une vieille dame montrait du doigt le morceau de cuir marron qui avait atterri sur le quai. Des touffes de fourrure volaient dans l’air surchauffé. Lukacs surgit à côté de Jovic.

– Regarde.

D’un coup de menton il désigna le violoniste qui venait de se lever, son instrument dans la main gauche, l’archet sous le bras. Il ajusta posément ses lunettes noires et quitta le quai en agitant une canne blanche.

« Anton ! murmura Lukacs. »

Jovic donna un coup de coude dans le ventre de son copain et lui fit signe de se taire.

Anton avança, insensible à la foule qui le bousculait. Au pied de l’escalier, il replia sa canne, enleva ses lunettes et, retrouvant un pas ferme et décidé, passa devant une pub criarde avant de disparaître.

 

***


nouvelle de Jacques Bullot

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Création de la page: 24 janvier 2012


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