POLAR NOIR
 
                                                                                                                                                                                                                       
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Une nouvelle noire de Paul Colize.

La prison fera de vous un homme. Un vrai, un dur.

 

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Interview


 
 
 
TONY ET MOI

de  Paul Colize                                                © 2010 Paul Colize

C’était l’année où Gainsbourg enfilait Birkin à longueur de journée dans toutes les radios de la ville.
Je peux vous le dire, quand on a 17 ans et que la sève monte, les soupirs d’une nana qui en prend plein le fion, ça fait flipper.
C’était aussi l’année de Woodstock, l’année où les mecs comme moi devaient choisir entre se laisser pousser les tifs jusqu’aux pectoraux ou rester des mecs. Dessiner des mouettes sur leurs jeans ou continuer à bander.
Bref, c’est en juillet 1969 que Tony Baroco m’a proposé de braquer une banque.

Tony parce que c’était un dur, et qu’Antoine ou Antonio, c’était pas assez viril.
Baroco parce qu’il venait de la Botte, comme moi, et que nos pères avaient débarqué ici juste après la guerre, quand la Belgique tolérait qu’on vienne s’installer sur son sol, à condition d’accepter de raccourcir sa vie de quelques années en reniflant la pourriture qui régnait dans leurs mines de charbon.
Mon père a survécu.
Pas celui de Tony.
Il faisait partie des cent trente-six italiens qui sont partis en fumée au Bois du Casier.
Tony avait quatre ans.
Le seul souvenir qu’il garde de son père, c’est
quand il le voyait partir, très tôt le matin, avec son bidon sous le bras et sa musette sur le dos.
Quand il rentrait le soir, Tony dormait. Le dimanche, il sortait pour aller se beurrer la gueule au café et oublier sa semaine en enfer.
Enfin, ses semaines en enfer. Celles qu’il avait endurées et celles qui l’attendaient.

À Tony, il lui restait sa mère, une vieille folle à moitié paralysée qui arrivait à peine à se traîner jusqu’à la fenêtre. À cause de tout ça, à la maison, Tony était moins tenu que moi. C’est sans doute comme ça que cette idée lui est venue.
Mais l’idée de Tony était qu’il fallait pas braquer toute la banque.
Juste une partie.
Quarante mille balles.
Fifty-fifty.

Vingt mille chacun. Pour s’acheter une bécane et faire défaillir les gonzesses quand on les ramonerait, comme la Birkin. À cette époque, une bécane, c’était pas un ordinateur portable, comme aujourd’hui.

La bécane du moment, c’était la Suzuki S 50. En rabotant la culasse, on pouvait la faire monter à plus de cent à l’heure.
Une bête.
Le vrai piège à filles.
Ils la faisaient en rouge et en bleu.
Rouge pour nous, bleu pour les tapettes.

Il faut savoir que, de ce temps, le petit paquet de douze Belga Filtre était à 6,75 francs.  (*)
Le 45 tours à 66 balles.
Pour vous donner un ordre de grandeur.

Alors, Tony et moi, on a décidé de la braquer, sa banque.

Malgré qu’on en avait, Tony et moi, on a quand même pas mal balisé les jours d’avant, quand on faisait les repérages. Comme si les gens allaient nous remarquer et qu’ils allaient lire dans nos yeux ce qu’on avait l’intention de faire.
On a d’abord cherché la banque qui nous semblait la plus accueillante, avec des employés qui souriaient derrière les guichets. On s’est dit que ceux-là feraient sans doute moins d’histoires.

Le jour même, on paniquait plus du tout.
On est entrés d’un pas assuré dans l’agence de la Banque Lambert, des foulards noirs sur le nez, une pétoire en plastique à la main.

Tony avait une voix plus forte que la mienne. C’est lui qui a beuglé. Il a dit que personne ne devait bouger et a demandé à la grosse pouffiasse derrière le comptoir - c’est comme ça qu’il l’a appelée, d’habitude, il parlait pas comme ça - de nous filer quarante mille balles en petites coupures. Il a ajouté que si elle faisait la conne, il lui ferait avaler une dragée de plomb.

La nana a dit qu’elle ferait tout ce qu’on voudrait et qu’on devait avoir pitié parce qu’elle avait des enfants. C’est quand même pas à elle, ce pognon, qu’est-ce que ça pouvait lui foutre ?

Moi, j’avais pas vraiment idée de ce que ça faisait, quarante mille balles. Les petites coupures, ça, oui, je savais ce que ça voulait dire. Pour l’occasion j’avais même pris un sac en toile.

La greluche est devenue toute rouge et s’est mise à trembler. Elle a pris une liasse dans son tiroir et a compté quarante billets de mille balles.
Ça faisait un petit tas ridicule sur le comptoir.

Là, je me suis penché vers Tony et je lui ai dit qu’il fallait pousser les enchères.
Tony, il était pas d’accord.
On s’est presque engueulés.

Ça n’a pas duré très longtemps, mais ça faisait quand même désordre, cette mise au point en public. C’est vrai que chez nous, on a l’habitude de laver le linge sale en famille.
J’ai pas insisté.
J’ai pris les quarante biftons et je les ai fourrés dans ma poche.

Quand on est sortis, il y avait quatre bagnoles de flics qui nous attendaient avec les gyrophares allumés. Ils étaient armés jusqu’aux dents.
On n’a pas insisté.

On a laissé tomber nos flingues et on s’est rendus sans histoire, comme ils nous le demandaient dans le gueulophone.
Ils nous ont flanqués dans des bagnoles différentes.

 

Après ça, Tony et moi, on s’est un peu perdus de vue.

Comme moi, il n’en est jamais sorti. Pendant sa première année de détention, il a buté un mec qui voulait l’enculer.
Il en a pris pour dix ans.

On le disait pas, à cette époque, que dans les prisons, il est de bon ton de se laisser enfiler dans les douches communes par les balèzes de service.
Deux ans après, il a dégommé une autre fiotte.
En lui tranchant d’abord l’objet du délit, comme ils disent.

Cette affaire-là, j’en ai entendu parler jusque dans ma cellule. Il s’est fait une réputation, ce jour-là, Tony.

 
Et ainsi de suite, la vie a continué.

Son histoire, c’est un peu la mienne.

Je pourrais vous raconter mes trente-sept ans de taule, mais ça va pas vous passionner. Trente-sept ans de taule, ça tient en quelques chiffres. Comptez dix-huit ans à dormir et dix-huit ans à s'abrutir devant la télé.
Ce qu’il reste, à avoir peur.
À regarder les mains des types que l’on croise dans les couloirs.
À soutenir le regard des barons.

Pour être objectif, il faut ajouter quelques minutes de plaisir aussi, quand on a une visite.
Sur trente-sept ans, quelques minutes, ça nourrit pas son homme.

La télé, il parait que ça gêne les gens qui sont dehors. Ils trouvent que c’est trop douillet, la prison. Qu’ils paient beaucoup d’impôts pour que des crapules comme nous se prélassent devant la télé en couleurs.

À ceux-là, j’aimerais parler de mes trente-sept ans de taule.
En tête-à-tête.

Mais il y a peu de chances que je les rencontre, les gens de l’extérieur. Et je suis pas vraiment pressé de les rejoindre. Quand je vois comment c’est, dehors. Ce qu’ils en ont fait. Des mecs de 17 ans qui s’entretuent pour une babiole. Nous, même si la grosse pouffiasse ne nous avait pas donné le pognon, on l’aurait pas descendue.

 
L’année passée, ils m’ont parlé de libération conditionnelle.
Je me suis payé un maton aussi sec.
Un genou dans les couilles, un bon pain dans la gueule.
Là, ils ont arrêté illico de me menacer de me faire sortir.

Je vous parlerai pas non plus de mes histoires de cul, ça pourrait vous choquer. Je vous dis simplement qu’on y passe tous  ici, il faut le savoir.
Mais on doit garder le droit de choisir par qui.

Moi, c’est un gros Carolo ** libidineux à qui j’ai fait la peau. Je lui ai ouvert les carotides avec un morceau de couvercle de boîte de conserve que j’avais barboté pour l’occasion.
Fallait voir le tableau.
Le mec à poil, à genoux, les deux mains sur la plaie, des longs jets de son sang qui éclaboussaient les murs.

C’est comme ça que sans se consulter Tony et moi, on a tous les deux décidé de faire carrière au mitard.
Taulard professionnel.
Chacun de son côté.

 

Et puis, l’année dernière, on s’est retrouvés, Tony et moi.
Trente-sept ans plus tard.

Ils avaient construit une nouvelle prison dite de haute sécurité. Ils nous ont invités, Tony et moi, pour l’inauguration. Il y avait aussi des ministres qui ont fait des discours. Et des nanas enfarinées qui osaient pas regarder autre part que la pointe de leurs godasses.
Ils nous ont mis dans le même couloir, Tony et moi, à quatre cellules l’un de l’autre.

Putain, on s’en est échangé des souvenirs !
On s’est raconté cent fois les nanas qu’on s’était faites pendant nos années dorées, entre notre décapsulage et la Banque Lambert.

On s’en est rajouté quelques-unes, sans doute.
Moi, en tout cas.

Tony avait appris à jouer aux échecs, il m’a initié. Moi, j’ai mes petites astuces pour les sèches, la gnôle, ces trucs-là, je lui en ai fait profiter.

Tony et moi, c’est comme si on s’était jamais quittés. Bien sûr, il avait vieilli, comme moi, mais le retrouver, comme ça, c’est comme si on avait tous les deux rajeuni de trente-sept ans en un coup.

Si je vous raconte tout ça, c’est parce que Tony, il est mort ce matin.
Pas comme il l’aurait voulu.
Il est mort dans son lit. Le palpitant qui a lâché. Cinquante-quatre berges.
C’est triste de mourir si jeune.

Le directeur de la prison m’a appelé dans son bureau.
Tony se sentait partir, il avait laissé une lettre dans sa turne.
J’héritais de ses affaires personnelles.
Le directeur m’a remis un vieux carton à chaussures. Je suis retourné dans ma cellule.
Je me sentais orphelin.

À mon passage, les pédés m’ont dit que c’était bien fait pour ma gueule que ma petite fiancée ait rejoint les étoiles. Les copains, eux, m’ont balancé des mots qui m’ont fait mal.
Ils disaient qu’ils étaient avec moi, que j’avais leur sympathie, que Tony, c’était un bon mec.
Pour un peu, j’aurais chialé comme le font les blondasses dans les téléfilms de l’après-midi.

Arrivé dans ma piaule, j’ai ouvert la boîte.
Il y avait son jeu d’échecs, un briquet, un paquet de clopes, quelques photos, deux bouquins d’un mec qui s’appelle Simenon.

Au fond de la boîte, il y avait une page de journal.
Jaunie, pourrie.
J’ai déplié.
Il s’agissait d’une vieille pub.

Pour une chaise roulante.

Elle était en promotion.

À 19.999 balles.

Ndlr :  

(*) Il s'agit de francs belges ;  en 1969, la parité avec le franc français (FF) était d'approximativement  10 FB pour 1 FF (NF)

(**) Carolo = habitant de Charleroi en langage familier  (raccourci de Carolorégien)

nouvelle de Paul Colize
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Mise à jour de cette page: nil
Création de la page: 20 octobre 200


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