POLAR NOIR    




BORIS VIAN A LA RECHERCHE DE VERNON SULLIVAN

LES TRADUCTIONS ANGLAISES DE J'irai cracher sur vos tombes


par  Etienne Borgers                                                                                         
 
(copyright E.Borgers 2009)                                                                                                  




Le roman de Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes, contient dès le départ un canular de taille : Vernon Sullivan, l’auteur déclaré de ce pastiche de roman noir, Américain et Noir, est inventé de toutes pièces. De même que «  traduit de l’américain  par Boris Vian », puisque comme on l’a vite su - à cause des ennuis que le livre subit de la part de la censure et de la justice - à l’origine, le texte du roman fut écrit en français par Vian.

Canular puissance 2 : I shall spit on your graves (1948)

Où le canular prend des proportions cosmiques et atteint le surréalisme, c’est lorsque en juin/juillet 1948 l’éditeur Jean d’Halluin (qui avait publié en 1946 le roman de Sullivan/Vian via sa jeune maison « Les Éditions du Scorpion » - voir Dossier Polar Noir à ce sujet, publie le « roman original authentique» de Vernon Sullivan, en anglais. En France et sous le nom d’une maison d’édition inventée : « The Vendôme Press ». Cependant, il s’agit bel et bien d’une traduction du texte français faite par  Milton Rosenthal, un Américain collaborant à Temps Modernes, aidé de Boris Vian. Auteur annoncé en couverture : Vernon Sullivan.

I Shall Spit on Your Graves (1948) - Vernon Sullivan (Boris Vian) YE SHALL DEFILE AND DESTROY THEM -annonce
I shall spit on your graves   -  Vernon Sullivan
Edition originale : The Vendôme Press  (France) - 1948
(photo: courtesy Fr. Roulmann)
"Ye shall defile and destroy them"
annonce faite au dos des volumes  des
Éditions du Scorpion
-  titre qui sera abandonné

Par les saisies diverses et les interdictions qui suivirent, associées au tirage de départ assez modeste, la première traduction anglaise intitulée : « I shall spit on your graves » (traduction littérale du titre français) est rapidement devenu un objet rare. Dans l’esprit des comparses d’Halluin/Vian, ce livre publié en anglais devait conforter leurs explications et l’existence  du manuscrit « original » de Vernon Sullivan, le tout encouragé par le succès constant en 47 et 48 de J’irai cracher sur vos tombes qui atteindra les 100.000 exemplaires vendus avant son interdiction totale.
Comme on le découvre au dos de certains volumes des Éditions du Scorpion, le titre anglais conçu pour l’annonce de la future publication du « roman original » était : « Ye shall defile and destroy them » (= vous les avilirez et les détruirez), fort éloigné du titre original français.
Le titre anglais finalement adopté fut la traduction littérale du titre français, comme on le sait.
Le texte  traduit suit assez fidèlement le texte français du roman, à quelques légères différences, dont une assez marquante à la fin (comme nous le signale Fr. Roulmann) : le pantalon de Lee n'est plus gonflé devant, mais son "black-white bottom stuck out mockingly at the world" (= ses fesses noires-blanches proéminentes narguaient le monde). La préface de Vian  est également reprise dans ce faux « texte original  du roman américain ».

Vernon Sullivan existe, je l’ai rencontré…

Ne prêtant qu’aux riches, le canular fut renforcé par un article donnant des indications sur l’auteur  américain. Et, non, ce ne fut pas fait par Vian ou un autre Français, mais par un journaliste Américain. Et, pas n’importe où : dans une rubrique de Newsweek !
Newsweek, le respectable hebdo américain à grand tirage, rival du Time Magazine.
Titre de la chronique :  “Watch and Word in Paris” - Newsweek, 24 February 1947
On y apprend que Vernon Sullivan, un mulâtre de 26 ans, est originaire de Chicago, et qu’il a rencontré Jean d’Halluin à Paris au printemps 1946, alors qu’il était encore GI. d’Halluin prit connaissance de son manuscrit qui raconte le lynchage de son père(erreur de l’article, c’est son frère) dans un roman autobiographique  de Sullivan dont il acquiert les droits exclusifs de première publication.
Vernon Sullivan ne serait qu’un pseudo et, au moment de la publication de l’article, il est sensé vivre à New York, où il travaille comme traducteur sous son vrai patronyme (non dévoilé pour le protéger !), ce qui lui permet de poursuivre sa carrière de romancier. Un romancier dont James Cain est l’inspiration principale…
On admirera que, dans cet article de Newsweek, la construction du canular est entrée dans la 4e dimension, par ses intentions de double mystification, et d’image inversée des rôles, créées par les références à Sullivan comme traducteur et romancier sous pseudo !!
Il est certain que l’auteur de l’article a pris pour argent comptant ce qu’il a glané à Paris à propos de J'irai cracher sur vos tombes, un roman à scandale. C’était aussi l’époque où l’Amérique gardait un œil intéressé sur la culture française, en temps réel ( aujourd’hui on en est loin, et en ce 21e s. ce serait plutôt dans l’autre sens que marche la tour de guet…).

 

Où la justice passe…
Les décisions de justice feront disparaître le roman J’irai cracher sur vos tombes de Sullivan/Vian et sa traduction anglaise des librairies françaises sous le coup d’interdictions absolues, reconfirmées en 1950, et qui ne seront levées qu’au début des années 1970.
Il est intéressant de savoir que « I shall spit on your graves » avait dû passer la Manche et se retrouver en Angleterre assez rapidement, car une ordonnance de police de janvier 1951, à Londres, le fit mettre au pilon (ainsi que d’autres titres n’ayant rien à voir avec Vian ou les Éditions du Scorpion, mais tous mentionnés comme ‘provenant de France’, et le Vernon Sullivan est mentionné avec son titre anglais)
A part quelques éditions pirates, imprimées hors France,  J’irai cracher sur vos tombes ne sera pas republié en France avant 1973, lorsqu’il entrera au catalogue des Éditions Bourgois.
Et, à note connaissance, il n’y eut plus de publication de la traduction anglaise du roman avant 1971, et ce sera aux USA.

 
Vous avez dit « pirate » ?

Comme J’irai cracher sur vos tombes, roman scandaleux à réputation libidineuse et « osée », avait eu le temps de faire parler de lui et de se vendre à plus de 100.000 exemplaires avant de se faire interdire, il est évident que des éditions « illégales », non autorisées, qui se vendaient sous le manteau  (et sous le comptoir),  vinrent assez vite répondre à une demande d’un certain public. Ce qu’on appellerait aujourd’hui des éditions « pirates ».
Vernon Sullivan - J'irai cracher sur vos tombes - pirate 196..Il semble cependant difficile de les recenser exactement, mais il y en a une qui  durant les années 60  semble avoir eu un certain succès : publiée par les éditions « La Trompinette » (on admire la référence à Vian qui nommait ainsi la trompette), marquée « imprimé en Suisse » ; on en attribue généralement la paternité au sulfureux éditeur  Eric Losfeld, spécialiste de l’érotisme littéraire et des ouvrages ayant subi ou frôlé l’interdiction.
Une autre édition dont on trouve trace, mais de plus petit tirage, a été publié à Bruxelles par les « Editions des Gémeaux » ; l’absence de dates rend son traçage assez difficile.

En ce qui concerne sa traduction anglaise : « I shall spit on your graves », il ne semble pas y avoir eu d’édition ultérieure, pirate ou non, avant 1971.
Cependant, au cours de nos recherches, nous sommes tombés sur un curieux cas de plagiat, un roman anglais publié avec un titre très évocateur  I SPIT ON YOUR GRAVE (= je crache sur votre tombe). Le titre, évoquant ici une tombe unique, est donc mis au présent vu l’absence du ‘shall’, et il date de 1951.  Son examen révèle des faits troublants qui méritent de s’y attarder.

 

I Spit on Your Grave (Modern Fiction, London , UK (1951) : Le plagiat d’un pastiche ?

Dès l’abord on constate plus que des coïncidences, car un bandeau imprimé sur la couverture du livre anglais annonce :
« Vous ne voudrez rien manquer de cette scandaleuse histoire d’un  ‘Nègre Blanc‘ et de son besoin révoltant de dégrader et de massacrer des filles à la peau blanche »

texte original du bandeau_Griff I SPIT ON YOUR GRAVE - Griff - 1951
Texte  du bandeau de couverture du roman de Griff - étonnant de similitude avec le sujet du roman de Sullivan/Vian Roman publié en 1951 en Angleterre par  Modern Fiction

Un roman de 110 pages d’un certain Griff. L’auteur est présenté en couverture comme « US Crime Reporter » : reporter criminel américain… alors qu’il s’agit du roman d’un auteur anglais, publié dans une des nombreuses séries de littérature populaire dans l’Angleterre de l’après-guerre. Ces éditions de romans de gare  maniaient souvent l’érotisme et certains interdits, sans aller vraiment de l’autre côté du miroir, mais en essayant toujours d’attirer par le scandale, le scabreux et le sexe.
Si le récit ne suit pas les méandres choisis par Boris Vian, I SPIT ON YOUR GRAVE, roman anglais de Griff, se passe cependant aux USA, et est présenté dans sa très courte préface comme un compte-rendu basé sur des faits  ayant eu vraiment lieu, alimenté par la haine raciale…et dans ce cas précis il décrit la sombre machination d’un Noir qui accomplit sa  revanche, dans un récit qui sombre dans le crime sadique… Sans copier les détails de l’intrigue de J’irai cracher sur vos tombes, on y retrouve cependant des traits qui semblent ne pas être dû au hasard : la machination qui doit mener à l’assassinat de deux jeunes femmes, l’odeur d’une jeune femme qui est reconnue par l’autre sur le criminel, la fuite du criminel qui ici est poursuivi par la foule (nombreux films retraçant les lynchages obligent…) mais qui se termine par la mort du fuyard  heurté et écrasé par la voiture de patrouille de la police (accompagnée d’une moto…). Et ce ne sont que quelques exemples de « coïncidences ».
Le sujet général, la vengeance du Nègre Blanc, le titre (arrangé, mais aussi pour éviter le trop littéraire « shall »), certains détails confirment que ce n’est pas seulement le hasard qui inspira Griff et que, sans entrer dans le plagiat total, il s’inspira plus que probablement du roman interdit de Vian.

GRIFF

Un des pseudonymes pris par le prolifique romancier anglais Ernest Lionel McKeag  (1896-1974) dans la fin des années 1940 et le début des années 50,  pour écrire quelques histoires violentes de gangsters et de mauvais garçons, pastiches grossiers du hard-boiled américain (Griff deviendra par la suite un nom collectif lié à des séries et à certaines maison d’édition).

Griff - Dared by a Dame Roland Vane - Pick-up Girl
Griff (E.L. McKeag) - Modern Fiction (UK)
 dans sa série de romans H-B
et de mauvais garçons
Roland Vane : pseudo le plus populaire de McKeag -  édition paperback des USA

McKeag était surtout connu (et avec un certain succès) sous son nom de plume le plus actif : Roland Vane, produisant romances, récits à tendances érotiques ou grivoises, mélodrames scabreux, romans à sujets se voulant scandaleux, publiés dans des collections britanniques de littérature populaire.



Publications en anglais, hors France

Aux USA
Il faudra attendre 1971 pour voir la première publication de la traduction de J’irai cracher sur vos tombes en anglais, hors France,et ce sera aux États-Unis, dans une collection de poche sous le titre : I SPIT ON YOUR GRAVE, et avec Boris Vian indiqué comme auteur (Vian commençait alors  à être connu outre-Atlantique comme auteur littéraire).
Deux remarques quant au titre américain, comparé à l’édition de 1948. Le S disparaît des Grave(s) et donc devient  l’équivalent de tombe (au singulier) ; on voit ici aussi la disparition de l’auxiliaire « shall » indicateur de la forme future (l’éditeur américain était adversaire de cette forme car le shall, trop littéraire, n’était pas du tout pratique courante dans le public ordinaire US ni donc dans la littérature de genre, et encore moins dans les titres de roman de celle-ci).
La traduction est directement dérivée de « I shall spit on your graves », celle faite par Vian et Rosenthal en 1948, avec seulement quelques modifications (probablement dues à la volonté de l’éditeur de le rendre plus lisible pour l’Américain moyen- entre autres car l’Angleterre et les USA ont de fortes différences de vocabulaire courant).

Boris Vian - I Spit on Your Grave - US - 1971 Boris Vian - I spit on Your Graves- TamTam Books98 B. Vian - I spit on Your Graves - édition GB
1ère édition US: chez Audubon Books - 1971
Traduction de Rosenthal/Vian légèrement modifiée
Edition Tam Tam Books  (USA - 1998 )
Introduction: Marc Lapprand
Edition Canongate Books (GB - 2001 )
Introduction : James Sallis

En 1998, chez Tam Tam Books, le roman est réédité sous le titre I SPIT ON YOUR GRAVES, donnant Boris Vian comme auteur, et  avec une introduction de Marc Lapprand, spécialiste de Vian. Cette édition est encore en vente actuellement aux USA (2009). La traduction y est toujours attribuée à Vian et Rosenthal. On notera que le S du pluriel est revenu dans « graves » (tombes) dans le titre.

En Grande Bretagne
Il semble qu’il ait fallu attendre 2001 pour avoir une édition made in UK : I SPIT ON YOUR GRAVES, de Boris Vian, chez Canongate Books dans leur série Canongate Crime Classics ; cette fois c’est avec une préface de James Sallis, auteur Américain d’excellents roman noirs (voir son exceptionnelle série Lew Griffin) , essayiste et traducteur- Sallis est, entre autres,  traducteur de Queneau et s’est intéressé à l’Oulipo. Dans le titre, on remarquera que le pluriel est revenu dans « graves »… Par contre c’est toujours le présent, et pas de « shall ».


Etiennne Borgers - octobre 09
article: copyright E.Borgers 2009

B. Vian - J'irai cracher sur vos tombes - Ed. Bourgois - 1982
Edition de 1982 - Bourgois  
-Ce roman est présenté dans Polar Noir-



Remerciements
La documentation de cet article n'aurait pu être complète sans l'aide aimable et érudite de :
Maurice Flanagan, Steve Holland et François Roulmann . 
Et de Tom Lesser, qui a eu l'amabilité de nous procurer en abondance les documents nécessaires sur le roman de Griff.



Bibliographie partielle

En français
Anthologie érotique de la censure,
Bernard Joubert, La Musardine, 2001
Les vies parallèles de Boris Vian, Noël Arnaud, 5e édition, Livre de Poche n°14521, 1998

En anglais
Black Like Boris, Celeste Day Moore, Haverford College - Depatment of History, 2003
British Gangster & Exploitation Paperbacks of the Postwar Years, Maurice Flanagan, Zeon Books, 1997
The Mushroom Jungle (A History of Postwar Paperback Publishing), Steve Holland, Zardoz Books, 1993


Retour  début de page  ^^

 Vers Sommaire  POLAR NOIR  >>>





Vers Page suivante >> vers chapitre dossiers noirs


Mise à jour : 6 novembre  2009

©Copyright 2009 E.Borgers. Les illustrations restent la propriété des ayants droit.
L'information et les textes sont présentés de bonne foi et l'auteur ne peut être tenu pour responsable d'éventuelles erreurs et imprécisions.
Polar Noir n'est pas une entreprise commerciale et n'est soutenu par aucun commanditaire.