POLAR NOIR
 
                                                                                                                                                                                                                       
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NOUVELLES  -              (  toute reproduction interdite sauf aux ayants droit  )  


Une nouvelle hard-boiled  de Bill Crider.

Dans le Texas profond.  Là où seule l’essence est sans plomb…


 
Pour en savoir plus sur Bill Crider , consultez les pages de POLAR  NOIR  :

Document

“Cranked” (Speedé) fut sélectionnée pour l’attribution du prix Edgar de la meilleure nouvelle en 2007, dans le cadre des prestigieux Edgar Allan Poe Awards. Elle fut également sélectionnée, la même année, pour les Anthony- autres prix très renommés aux USA.

Dans cette nouvelle, Bill Crider a repris le personnage féminin d’une nouvelle précédente, « Raining Willie », et il reprend l’action là où se terminait l’intervention de Karla dans l’histoire précédente.

En dehors de multiples nouvelles, Bill Crider est l’auteur de plus de 40 romans appartenant à divers genres, dont le polar. Il vit au Texas.

 

   
 
SPEEDÉ

de  Bill Crider                                                © 2011 Bill Crider 


Après l’explosion du labo d’amphète,  Karla décida de marcher jusqu’à la station-service pour camions.

Ce n’était pas de sa faute si un crétin avait tiré au shotgun et fait exploser tout le bâtiment. Karla avait eu de la chance, elle avait sauté par une fenêtre juste avant l’explosion mais elle avait des coupures dues aux débris de verre, et les cheveux à l’arrière de sa tête étaient un peu roussis.

Ce qui était certain c’est qu’elle avait encore foutument belle allure, bien meilleure que celle de n’importe lequel des ploucs de la station service  pour routiers. Elle savait qu’elle n’aurait aucune difficulté pour trouver un véhicule qui l’emmènerait hors de la ville avant que quelqu’un ne découvre qu’elle était toujours vivante.

Elle ne pensait pas que quelqu’un d’autre du labo  s’en  soit sorti vivant. Tout était parti en flammes quelques secondes après l’explosion.

Karla s’en voulait un peu à propos de tout ça, mais rien ne serait arrivé si le nazi de la cellule anti-drogue ne l’avait envoyée là-dedans avec un mouchard branché. Quoi qu’il soit arrivé, en finale tout était de sa faute. Mais il ne voyait pas ça comme ça cet enfoiré de cul-béni.

Karla n’aima pas de marcher dans la chaleur et l’humidité. Les moustiques chantaient près de ses oreilles et toute sa figure dégoulinait. Comme elle pouvait encore sentir cette odeur de pisse de chat du labo d’amphète, elle supposait que cette puanteur  avait dû imprégner ses vêtements et ses cheveux. Elle ne se sentait pas non plus d’une fraîcheur de jeune fille.

Mais comme elle devra marcher dans la nature, cela lui prendra pas mal de temps pour rejoindre  la grand-route. Et elle aura en finale encore meilleure allure que les pétasses de la station-service pour camions.

Elle entendit les sirènes au lointain et s’enfonça plus avant dans les bois. La voiture du sheriff arriva la première par la route du comté, suivie de peu par deux camions de pompiers, soulevant des panaches de poussière derrière eux. Karla se dit que les pompiers ne serviraient pas à grand-chose, vu  l’état de la maison qui brulait toujours. Mais, à vrai dire, elle s’en foutait.

 
 

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Lloyd n’avait pas pris ses médocs pendant deux jours et il se sentait l’esprit foutument clair depuis. Sous les couvertures, il était tout à fait habillé sans ses souliers qui, eux, étaient fourrés sous le lit. Il pensait avoir l’air convenable, et il aura encore meilleure allure quand il replacera son dentier. Lloyd savait que « meilleure allure », c’était tout à fait relatif, mais au moins avec ses dents il ressemblerait un peu moins à Gabby Hayes* (* Acteur célèbre, interprète  de seconds rôles dans les westerns américains où il incarnait souvent un barbu à l’air vieux -Ndlr, ainsi que toutes les notes en italiques).

Lou, sa fille, entra dans la chambre comme elle le faisait chaque jour quand elle revenait du boulot. Elle paraissait un peu déçue, comme d’habitude, en constatant que Lloyd n’était toujours pas clamsé. C’était un blonde maigrichonne, mais la couleur de ses cheveux  venait d’une de ces bouteilles. Gosse, elle était brune, mais ses cheveux sont devenus gris très tôt. Pas comme chez Lloyd où il y avait encore pas mal de noir, malgré ses 76 ans. Lou tenait de sa mère. C’était pas une  référence…

« Comment vas-tu aujourd’hui, Papa ? »,  dit-elle. La même chose chaque jour.

Habituellement  Lloyd ne pouvait pas répondre tellement il avait l’esprit embrouillé par les médocs. Ils les donnaient à tout le monde chez « Le Home » parce qu’ils aimaient que les pensionnaires soient tous calmes et gentils, tout le temps. Dans un moment de lucidité, Lloyd avait  fait semblant de prendre cette merde et l’a recrachée plus tard. En deux jours il était pratiquement revenu à la normale.

Mais dans le cas de Lloyd, la normale, comme le bien, étaient des termes tout relatifs. Loyd n’avait jamais aimé les règles, c’est pourquoi  il a atterri dans ce « Le Home ». Il n’avait pas dessoulé pendant une dizaine de jours après que le docteur lui avait expliqué ce qui n’allait pas. Et Lou l’avait fait enfermer. Il aurait été un vrai poids mort à la maison, leur prenant les mains, il le savait, aussi il ne lui en voulait pas trop. Il avait à peine émergé de sa cuite, qu’on le bourrait de médicaments. Il était piégé.

 Il savait qu’il n’avait pas mené  une vie de saint, et peut-être que c’était là sa punition  pour tout ce qu’il avait fait avant qu’on l’avait envoyé en taule. Après sa libération, il avait fait une croix sur tout ça, mais les choses ont leur manière à elles pour rattraper un homme.

Il avait été un homme fort et en bonne santé presque toute sa vie, et une fois en cabane il a eu ce manche de hache avec lequel un surveillant lui avait pété les dents.

Lloyd avait finalement  étendu raide le surveillant avec le manche, et il avait passé deux semaines au trou. Mais ça en avait valu la peine. Ses fausses dents lui rappelaient toujours ce salopard  de surveillant.

« Papa ? » dit Lou

Où qu’il ait été, Lloyd revint à la réalité et regarda sa fille avec ce qu’il estimait être le bon mélange de confusion et de méfiance.

« Je prendrais bien un Coca » dit-il.

Lou le regardait sévèrement, la salope. Elle ne lui avait même jamais proposé un Coca depuis qu’il était dans « Le Home », même pas une petite barre chocolatée. Elle lui faisait dépenser son propre argent dont il ne restait foutument pas grand-chose.

« Un peu de monnaie dans le tiroir » dit-il.

Lou soupira. Elle alla jusqu’à la table de nuit bon marché à côté du lit et ouvrit le tiroir. Il y avait trois pièces de 25 cents dans le fond. Elle leur jeta un coup d’œil, puis regarda Loyd qui lui lança un regard pathétique, implorant.

« C’est bon » dit-elle.

Elle prit les pièces dans le tiroir et quitta la chambre pour aller au distributeur de boissons qui était dans la grande salle de détente, assez bien éloignée de la chambre de Loyd.

Dès qu’elle eut franchi la porte, Lloyd se redressa, pivota et mis ses vieilles chaussures de marche qu’il avait achetées chez Wal-Mart* (*=chaîne de grands magasins à prix très bas). Il les aimait bien, à cause de leurs bandes de fermeture en Velcro.

Il se leva et regarda dans la direction de l’autre lit dans lequel un vieux type tout desséché qui s’appelai Jones était couché sur le dos, la bouche et les yeux grands ouverts, comme s’il était momifié. Durant les six semaines qu’il était chez « Le Home », Lloyd n’avait jamais entendu Jones prononcer un seul mot.

« Je me tire de cette baraque » dit Lloyd à Jones

Jones ne répondit pas. Peut-être bien qu’il était vraiment une momie.

Lloyd ne perdit pas plus de temps avec lui. Et, il espérait que Lou avait oublié son sac sur la seule chaise de la chambre.

Lloyd extirpa le portefeuille et se servi. Seulement vingt et un dollars. Ca devrait faire l’affaire et il estimait qu’elle le lui devait bien. Il prit aussi les clés de voiture, puis redéposa le sac et sortit dans le couloir. Il regarda des deux côtés. Personne en vue. Il y avait une porte de sortie à la fin du couloir sur sa gauche, et il ne pensait pas qu’elle fut sécurisée.

A cause  les médocs personne n’avait jamais essayé de se barrer, d’où ils n’avaient pas eu  besoin de passer par les complications et les dépenses nécessaires  pour brancher des alarmes sur les portes.

Lloyd longea le couloir, les semelles de caoutchouc de ses souliers crissant sur le linoleum. Il hésita un instant en arrivant à la porte, puis empoigna la barre et poussa. La porte s’ouvrit et aucune alarme ne retentit, aussi Lloyd se glissa à l’extérieur et laissa la porte se refermer silencieusement derrière lui. Il examina les emplacements de parking jusqu’à ce qu’il vit la vieille Chevrolet Malibu de Lou. Une véritable épave, mais il n’avait rien d’autre.

Il sortit ses dents de sa poche et les poussa dans sa bouche  en les remuant pour qu’elles se mettent en place. Lorsqu’elles furent correctement installées, il eut un sourire de porcelaine. Ca faisait du bien.

Sifflant « San Antonio Rose », Lloyd se dirigea vers la Malibu, un sourire épanoui aux lèvres en songeant à la tête que tirera Lou lorsqu’elle reviendra dans la chambre et qu’elle découvrira qu’il était parti. Son sourire s’évanouit lorsqu’il constata  que l’aiguille du niveau d’essence était sur  0. Merde. Il allait devoir prendre de l’essence, et il n’avait que vingt et un dollars. Il pouvait se rappeler le temps où on remplissait un réservoir pour foutument moins que cinq dollars. Bon, il  s’en plaindrait plus tard. Il manoeuvra pour sortir du parking et roula vers la station-service pour routiers.

 

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Royce Evans et Burl Isom fonçaient avec le pick-up Dodge Ram brinquebalant de Royce. Ils ressemblaient tout à fait à ces deux crétins de la pub pour les Dodge à la TV, mais ils n’en savaient rien. Ils pensaient qu’ils ressemblaient à Geoge Clooney et Brad Pitt dans Ocean’s Twelve, mais en plus grands.

C’étaient les uppers qui leur procuraient cette illusion, et c’était une des raisons pour lesquelles ils aimaient se péter aux amphètes. Ils avaient aussi plein d’autres raisons, mais celle-là était déjà suffisante. Le problème c’était que pour rester pétés, fallait de l’argent, et ni Royce ni Burl n’en avait.

« Merde !» dit Royce comme il venait de faire rebondir le Dodge dans un nid de poule qui les avait envoyés se cogner au toit. Les deux rigolaient comme des baleines.

« C’est où qu’on va se trouver des thunes ? » demanda Burl lorsque le pick-up cessa de secouer. Cette caisse avait vraiment besoin de nouveaux amortisseurs, mais il y avait très peu de chance que Royce dépense son argent pour un truc pareil.

« J’en sais rien, merde… », dit Royce. « J’peux pas en avoir de Karla. Elle est en taule .»

Karla travaillait pour une entreprise de nettoyage qui s’appelle ‘Kween of Kleen’. Elle avait laissé Royce pénétrer dans quelques maisons, et il y avait piqué l’une ou l’autre chose. C’est Karla qui est tombée pour lui, ce qui explique comment elle avait finit par devenir une informatrice pour celui qui était le membre unique de la cellule anti-drogue du comté.

« On devrait faire ce que George Clooney ferait, lui et Brad Pitt, commença Royce, attaquer un casino ou kekchose comme ça. »

« Le plus proche est à Coushatta (*), dit Burl. On pourrait être là dans une heure, mais ces foutus Porouges nous crèveraient à coup de tomahawk si on essaye. » (*Coushatta : casino situé en Louisiane -et proche du Texas où se déroule cette histoire- et tenu par une tribu d’Indiens -comme il est courant dans l’ouest des EU, par exemple.)

« Qu’ils aillent se faire foutre ces Rouges. On pourrait se les faire, mais on a pas une heure à foutre en l’air. On va attaquer la station des camionneurs… »

« Et on fait ça comment ? »

« Ici, regarde… », dit Royce en se baissant et en ouvrant la boîte à gants. Un Glock 9mm glissa et tomba sur le plancher du pick-up.

« Putain ! » dit Burl en le ramassant et en le replaçant dans la boîte à gants après l’avoir examiné.

« Où t’as pris ce machin ? »

« Piqué à un Porouge mort. » dit Royce.

Et avec Burl ils partirent dans une nouvelle quinte de rire.

Après avoir réussi à se calmer, Burl dit : « Bordel de merde, Royce, tu vas me faire mourir…t’es un sacré rigolo de fils de pute ! »

En s’étirant il frappa le bras droit de Royce, et Royce perdit le contrôle du volant. Le camion valdingua d’un côté à l’autre de la route, le faisceau des phares éclairant les fossés et les champs. Royce se battait avec le volant, mais ne put empêcher le camion de filer dans un fossé. Il dévala la pente assez raide, arrachant les hautes herbes, en tanguant dangereusement.

Juste avant qu’il ne cogne le fond, Royce se cramponna des deux mains au volant et tira violemment vers la gauche. Pendant quelques secondes, le camion suivit le bord du fossé. Burl passa la tête par la fenêtre et hurla comme un loup  écorché vif jusqu’à ce que Royce ait réussi à ramener le pick-up sur la route.

Royce se tourna vers Burl et dit : « Tu veux qu’on recommence ? »

Burt rigola encore plus fort. Finalement il essuya les larmes de ses yeux et répéta : «Bordel de merde, Royce, tu vas me faire mourir…t’es un sacré rigolo de fils de pute ! »

  

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Lorsqu’elle arriva finalement au « Paradis du camionneur », Karla était vidée. Mais cela ne l’empêchait pas d’être impressionnée, comme c’était toujours le cas, à la vue dela station. C’était l’endroit le plus animé du comté, avec des centaines de mètres carrés de béton pour le parking des grands camions, illuminé comme Las Vegas. Sur l’avant, vingt-quatre pompes à essence pour les bagnoles, le diesel à l’arrière, et tout ce que vous pouviez souhaiter dans le grand bâtiment plein de coins et de recoins, avec un restaurant où vous pouviez avoir un steak grillé de la taille d’une pizza, et un magasin qui vendait des DVD, des CD, des sucreries, de la bière, du bœuf séché, tout ce que vous vouliez. Il y avait aussi des douches, des chambres avec un téléphone qui vous permettait de commander un massage de n’importe quelle partie de votre corps. On y trouvait aussi des hamburgers de fast food et des poulets rôtis, sans oublier une sono public address qui débitait de la country 24 heures sur 24. 

Karla pensait que le véritable paradis, dans lequel elle croyait dur comme fer -comme seuls ceux qui ne vont pas à l’église peuvent le faire, devait Beaucoup ressembler à ça, sauf  que le paradis n’avait  sans doute pas autant de camionneurs. Ce qui plaisait bien à Karla. La plupart de ceux qu’elle avait rencontrés étaient plutôt gentils, mais pas tous. On était jamais certain…

Comme Karla avait pu garder son pistolet .22 depuis que le labo d’amphète  avait explosé, elle supposait que tout irait bien pour elle. Elle se faufila entre les voitures et les pompes, et se dirigea vers les grandes portes vitées.

 

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Lloyd avait horreur  de ce « Paradis du camionneur ». Il avait horreur de toutes ces lumières et du bruit qui lui faisait penser à un champ de foire assez vulgaire. Il s’y sentait fort loin de cette époque où aux deux pompes de la station Sinclair, les jumeaux Derryberry, Harry et Larry, arrivaient  dans leurs uniformes gris avec leurs casquettes grises ornées d’un dinosaure vert, et  faisaient le plein de sa voiture. Ils vérifiaient l’huile, gonflaient les pneus et frottaient sa vieille Ford avec une brosse souple, pendant que Loyd restait confortablement assis, là sur le siège avant.

Maintenant il devait faire la file pour acheter de l’essence qui lui coûtait le prix que lui aurai coûtés  trois ou quatre bon repas de  l’époque, et il devait faire le plein lui-même. Si ses pneus avaient besoin d’être gonflés, il valait mieux qu’il ait quelques pièces de 25 cents car le compresseur ne travaillait plus gratuitement. Et personne n’irait voir sous son capot, non plus.

Mais bon, ça irait. Tout ce qu’il voulait c’était faire le plein et se tirer.

Il fallait d’abord qu’il paie. Personne ne faisait le plein  dans ce « Paradis du camionneur » sans introduire une carte de crédit dans la pompe ou sans avoir payé à l’intérieur en premier lieu. Lloyd se parqua devant la pompe, sortit et alla payer. Il se dit qu’il prendrait pour vingt dollars d’essence, et qu’avec le dollar restant il s’achèterait une barre chocolatée. Ce qu’il ferait après ça pour se procurer de l’argent, il n’en savait rien. C’était sans importance.

 
 

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Royce prit un virage serré en quittant la bretelle pour se diriger vers le parking bétonné du « Paradis du camionneur ». Les pneus crissaient. Il fonça vers un emplacement entre un Hummer et une Escalade, écrasa les freins juste à temps pour ne pas monter sur la bordure et aller cogner la machine à glace qui était sur le trottoir.

Ni Royce ni Burl n’avaient de ceinture de sécurité. Burl cogna le tableau de bord, ce qu’il trouva encore plus drôle que tout ce qui était arrivé auparavant. Royce s’était arc-bouté en prévision du choc, ce qui lui évita de se cogner trop fort la tête  au volant.

« Donne le pistolet », dit-il.

Burl n’arrivait pas à stopper ses rires, mais arriva cependant à ouvrit la boîte à gants. Le pistolet glissa et tomba sur le plancher.

« Merde ! dit Royce, tu fous rien de bon. »

Il se pencha et ramassa le Glock.

« Laisse-moi le » dit Burl entre deux soubresauts de rire.

« T’es pas en état, dit Royce. Allons-y »

« Faudrait pas des masques ? Faut pas qu’ils voient nos figures. »

« On remontera nos t-shirts. Comme ça ». Royce empoigna l’avant de son t-shirt, un délire hawaïen fait de vert, de jaune et de rouge qu’il pensait sans doute peu visible, et plaça le t-shirt par-dessus son nez. « Tu vois ? »

Le rire nerveux de Burl prit de telles proportions qu’il glissa de son siège et finit en dessous du tableau de bord.

« T’es qu’un trou de cul ! » dit Royce. « A cause de ça tu restes dans le camion. »

Burl failli s’étrangler en essayant d’arrêter de rire, et regrimpa sur son siège. Il tira son t-shirt par-dessus son nez, fronça les yeux, regarda à gauche et à droite, et dit : « Allons-y. »

« Pas tant que tu restes comme  ça. On doit pas se faire remarquer. »

Ils remirent leur t-shirt en place, descendirent du camion et grimpèrent sur le trottoir.  Burl regardait en direction de la porte.

« Hé, Burl, c’est Karla. Je pensais qu’elle aurait dû être en prison »

« Bordel, dit Royce. Et c’est qui le vieux schnock qui est avec elle ? »

« L’ai jamais vu avant… », dit Burl en haussant les épaules.

« P’têt que c’est son papy. Et bien, ils feraient mieux de ne pas nous courir dans les pattes.  Allez, viens. »

« J’peux remettre mon masque ? »

« Vas-y. »

Burl remonta son t-shirt, et n’arrêta pas de pouffer jusqu’à la porte.

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 Lloyd trouva que la fille qui était devant lui avait sans aucun doute une jolie silhouette, et elle avait même dit merci quand il lui avait ouvert la porte. Ça montrait qu’elle avait une bonne éducation. Il regarda autour de lui avant d’entrer, et vit une paire d’idiots de ploucs qui se dirigeaient vers lui. L’un d’eux avait son t-shirt remonté sur la partie inférieure du visage, et l’autre trimballait quelque chose dans la main qu’il cachait derrière son dos. Il semblait que l’un des deux gloussait, mais Loyd n’en était pas sûr car le Cornell Hurd Band* (*orchestre de country texan) hurlait dans les haut-parleurs. De toute façon, il n’entendait plus aussi bien qu’avant.

Qui qu’ils soient, Lloyd n’allait pas tenir la porte pour des trouducs comme ces deux-là. Il passait l’entrée quand Royce, accélérant la cadence, lui arracha la porte .

« Tire-toi du chemin, vieux schnock », dit-il.

Lloyd n’acceptait ce genre de bouse de personne. « Eh là !... », dit-il.

« Ferme-la ! », dit Royce tirant son t-shirt sur son nez tout en poussant  son arme contre le ventre maigrichon de Lloyd, « Et tire toi de mon foutu chemin ».

Loyd se plia en deux ; c’était pas à cause du canon de l’arme, mais à cause de ce qu’il avait déjà là à l’intérieur et qui, d’après le docteur, allait finir par le tuer.

« Ouaais, dit Burl en poussant Lloyd dans le magasin et dans un présentoir en carton plein de CD soldés, tire-toi de mon foutu chemin ».

Le présentoir s’effondra et Lloyd se retrouva à terre entouré d’un monceau de plastique.

Karla regarda dans la direction du  bruit. « Royce, c’est toi ? »

« Non, merde. »

Royce pointa son Glock sur l’homme  qui se trouvait derrière le grand comptoir.

« Ton pognon, donne… »

Burl  restait près de lui, toujours pouffant.

« Burl ? », dit Karla. « Qu’est-ce que t’espères foutre ? »

« Dévaliser la baraque », dit Burl entre deux hoquets de rire. « Comment tu sais que c’est nous, on a mis nos masques ? ».

Une femme, dans le rayon confiserie, l’avait l’entendu et se mis à regarder dans tous les sens. Elle hurla quand elle vit le pistolet de Royce. Il se tourna dans sa direction et fit feu. La balle passa au-dessus de la tête de la femme pour aller fracasser la porte en verre d’une des grandes armoires réfrigérées qui contenaient les sodas, les  jus de fruits et l’eau.

L’homme derrière le comptoir empoigna la micro avec lequel il s’adressait aux clients qui prenaient de l’essence.

« On a un vol à main armée ! Appelez le 911 ! Appelez le 911 ! » ( *aux USA, 911 est le numéro d’appel d’urgence pour tout le territoire)

Les gens, sur tout le parking, sortirent leurs portables et se mirent à taper leschiffres.

« Merde, merde, merde… », dit Royce.

Karla se dit qu’il gaspillait sa salive, comme tous ceux qui téléphonaient. Tous les flics du comté étaient toujours autour de laboratoire d’amphète, fouillant minutieusement les cendres. Ça leur prendrait un bout de temps pour pouvoir s’organiser  et s’amener à la station-service.

Trois costauds, des camionneurs qui voulaient empêcher le hold-up, se précipitèrent vers la zone du  magasin  depuis le restaurant ‘Hickory Holler’, situé à l’arrière. L’un d’eux portait une chaise comme si c’était un jouet d’enfant.  Royce lui tira dessus et il tomba sur une machine à popcorn  en lâchant la chaise. Les deux autres camionneurs s’accroupirent  dans l’allée des chips et des cacahuètes, pour se protéger.

« Putain ! », dit Burl.

« Royce, dit Karla, t’es tout à fait siphonné. Mets ce flingue de côté.»

Royce n’écoutait pas ;  il se tourna vers le caissier et il mit une balle dans un carton de Marlboro qui était derrière l’autre,  sur l’étagère.

« L’argent, donne ! Allez, allez ».

« On doit tout mettre dans des coffres, par des ouvertures dans le  comptoir. Tout ce que j’ai, c’est quinze dollars… »

« Allez, allez… »

Lloyd finit par se dépêtrer du bac et des CD qui étaient sur lui. De la musique pour camionneur : Red Sovine, Dave Dudley, C.W. McCall (*du country/western, avec des chansons qui parlent de la route et des camionneurs)

Lloyd pensait  que les camionneurs étaient restés les seuls à encore utiliser la radio CB.

Il se releva et dit : « Hey…Trouduc ! »

Burl le regarda par dessus son t-shirt : « A qui de nous deux tu causes ? »

« Tu fais l’affaire. » Et Lloyd le frappa dans les couilles.

Le t-shirt de Burl glissa et révéla le restant de son visage, mais c’était vraiment le cadet de ses soucis. Les mains dans son entre-jambes, il  tomba sur les genoux tout en essayant de retrouver son souffle. Des larmes ruisselaient sur son visage.

Royce empoigna l’argent que le caissier avait déposé sur le comptoir, et se tourna vers Burl.

« Debout, crétin. On doit se tirer d’ici. »

« Non, tu t’en vas pas ! Files-moi ce flingue », dit Lloyd.

« Va te faire foutre », et Royce appuya sur la détente.

La balle rata Lloyd et fit exploser la cervelle de coton d’un ours dans un bac remplit de peluches.

« T’as vu ce que t’as fait ? », demanda Lloyd.

« Espèce de vieux connard ! », dit Royce en s’apprêtant à appuyer à nouveau sur la détente, mais Karla s’écria : « T’appuies pas sur cette détente, Royce. J’ai un flingue et je te tire dans le genou si tu le fais. »

Lloyd en était sûr, cette fille était bien élevée. Elle savait se mouiller pour ses aînés.

Royce la regarda et abattit violemment  le Glock sur le poignet de la fille. Elle lâcha le .22 et Burl le ramassa alors qu’il se relevait péniblement, sa main gauche toujours sur l’entrejambes, le visage ruisselant de larmes.

« Abats le vieux schnock, dit Royce,  et on fout le camp. »

Il attrapa Karla par son bras valide et la traîna jusqu’à la porte.

Lloyd se dirigea vers Burl qui, toujours courbé, essayait d’introduire son doigt entre le pontet et la détente de l’arme. Lloyd saisit le pistolet et lui imprima plusieurs fois un mouvement violent qui tordit le doigt de Burl. Il l’entendit craquer. Burl s’effondra sur le sol en prenant une position fœtale tout en pleurnichant comme un gosse, les mains jointes dans son entre-jambes. Mais lorsque Lloyd le dépassa, Burl tendit la jambe et le fit trébucher. Chancelant, Lloyd alla se cogner le front à l’épaisse porte en verre. En se retournant il tira. Burl, atteint à la fesse, hurla comme une bête.

« Bon dieu, dit le caissier, t’es un sacré vieux vachard, mec. »

Lloyd lui fit un grand sourire d’un blanc aveuglant : « Et t’as encore rien vu, fiston. »

 

 

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Royce poussa Karla sur le plancher du camion du côté passager et commença à le faire reculer pour sortir de l’emplacement de parking, mais il ne pouvait pas bien voir à cause de l’Escalade  (*Cadillac 4x4 de loisir, assez gros) d’un côté, et du Hummer de l’autre (*4x4 de sport et loisir, très large, imposant -dérivé d’un modèle de l’armée).

C’est à cause de tout ça qu’il ne vit pas la Camaro.

Le chauffeur de la Camaro, lui, n’avait pas vu Royce : ou parce qu’il avait sa vitre baissée et parlait au téléphone sur son portable, ou parce qu’il écoutait Gwen Stefani via ses haut-parleurs qui marchaient assez fort que pour couvrir le bruit que faisait le Cornell Hurd Band diffusé par la sono du « Paradis du camionneur ».

 L’arrière du camion cogna l’avant de la Camaro qui fit un quart de tour sur elle-même. Le conducteur qui n’avait pas compris ce qui arrivait, rata son coup en voulant taper du pied sur la pédale de frein, et il écrasa l’accélérateur. La Camaro bondit et percuta la calandre d’une Trans Am* dont le conducteur faisait le plein de normale sans plomb (*Pontiac-GM  dérivée de la Firebird). La Trans Am fut propulsée environ trois mètres en arrière. Ce qui n’était pas très grave en soi. Ce qui était grave, c’était que le bec du flexible de remplissage était coincé dans l’entrée du réservoir de la voiture et que le tuyau flexible fut arraché de la pompe. La normale sans plomb se mit à jaillir en arrosant dans tous les sens.

Une alarme sonore se déclencha, Gwen Stefani déclara : « ça c’est ma merde », et l’employé, à l’intérieur de la station écrasa le bouton d’arrêt d’urgence. Mais il était déjà trop tard car l’enjoliveur avant droit avait été éjecté de la Camaro et, après avoir tourbillonné  sur une très courte distance, percuta le béton en produisant deux étincelles. Et ce fut suffisant pour transformer le « Paradis du camionneur » en véritable « Enfer du camionneur ».

Le feu entourait de toutes parts la Camaro et la Trans Am. Le type qui tankait à la pompe s’était tiré vite fait, et le conducteur de la Camaro sauta de son véhicule pour s’enfuir, comme le faisaient toutes les autres personnes qui se trouvaient près des pompes.

Karla essaya de se redresser sur le plancher du camion pour voir ce qui se passait, mais Royce lui donna un coup de poing sur le front qui la repoussa sous le tableau de bord.

Le pick-up avait calé en cognant la Camaro. Royce insista avec le démarreur mais ne parvint pas à redémarrer le moteur.

« Qu’ils aillent se faire foutre », dit-il lorsqu’en se retournant il aperçu le parking en feu. Il sauta par la porte du camion et fit le tour du Hummer en courant. Là où Lloyd l’attendait.

« Où est la dame qui était avec toi ? », dit Lloyd. Il devait hurler pour se faire entendre par-dessus les cris, la musique country et Gwen Stefani.

C’est à peu près à ce moment que la Camaro explosa ; donc si Royce lui avait répondu, il ne l’aurait pas entendu. D’ailleurs, Lloyd ne s’attendait pas a recevoir une réponse. Il avait l’impression que Royce n’avait pas reçu une très bonne éduction et qu’il ne respectait pas ses aînés.

Royce mis sa main sur la crosse du Glock coincé dans la ceinture de son pantalon, avec l’intention d’abattre Lloyd. Vu les 70 cm qui les séparaient, il y avait peu de chance qu’il le ratât. Lloyd avait le .22 et ça ne le dérangeait pas de pouvoir débarrasser le monde d’un merdeux de petit  blanc de plus. Il l’aurait fait, mais il ne savait pas combien de balles lui restaient. Il avait déjà gaspillé une balle sur le trouduc dans le magasin, et il ne voulait pas en gaspiller une autre. Il était près du freezer qui contenait les sacs pleins de glace, et en tendant son bras gauche il balança la porte ouverte aussi fort qu’il put sur Royce qui avait presque réussi à extraire son arme. Quand la porte heurta sa main, Royce appuya sur la détente. Son cri s’entendit malgré Gwen Stefani qui, encore, répétait qu’elle n’était pas une « hollaback girl »* (*chanson célèbre de cette chanteuse).

Lloyd enjamba Royce qui maintenant se trouvait couché sur le trottoir à la propreté douteuse, du sang sur le devant de son pantalon. « Peut-être que seul le bout a été arraché », lui dit Lloyd en  lui donnant un petit coup pour faire le compte, et il se dirigea vers le camion. Il regarda du côté du conducteur et aperçu Karla sur le plancher. Pas loin, sur sa droite, une autre voiture explosa avec un grand « Fwoummpp… » qui secoua tout le parking. Lloyd sentit la chaleur de l’incendie au travers de ses vêtements.

« On ferait mieux de fiche le camp d’ici, vous croyez pas ? »

« On y va», dit Karla en se contorsionnant pour s’extirper d’en dessous du tableau de bord.

Lloyd, lui, se hissa sur  le siège du conducteur. Le moteur démarra à la première tentative, et, dépassant les voitures en flammes, il roula vers la bretelle d’accès. Regardant dans le rétroviseur, il vit la Chevrolet de sa fille consumée par les flammes. Il espérait qu’elle avait une bonne assurance.

« Vous allez par où ? », demanda Lloyd.

Karla redonna un peu de volume à ses cheveux. Elle aurait aimé avoir un peu de temps pour se rafraichir et aller aux toilettes. Peut-être pourra-t-elle faire tout ça en chemin, un peu plus loin.

« Je pensais aller rendre visite à ma tante, à Paragould, en Arkansas.  Elle pourrait me donner du boulot dans son salon de beauté. Vous allez où ?»

« Jamais été dans l’Arkansas.  Ça ressemble à quoi ? »

Karla s’apprêtait à lui répondre, mais elle ferma la bouche lorsqu’elle apperçu les voitures de police, deux camions de pompiers et un véhicule de la DPA* qui se dirigeaient vers eux, tous feux allumés et sirènes hurlantes (*Department of Public Safety – ministère de la sécurité publique, dépendant de l’État local).

« Je crois pas qu’on les intéresse, dit Lloyd. Y’a ce grand incendie derrière nous, et c’est vers ça qu’ils vont. »

Karla regarda en arrière  juste au moment où il y eut une autre explosion. Une boule de feu monta dans le ciel, et elle se dit que c’était encore plus lumineux que lorsque le labo d’amphète avait volé en l’air. Elle se demanda si l’Arkansas serait suffisamment éloigné, mais supposa que ça ferait l’affaire.

« L’Arkansas est OK », dit-elle en se tournant pour bien voir Lloyd.

« Vous voulez y aller ? A deux on pourrait se marrer. »

« Merde alors. Avec l’âge que j’ai, je pourrais être ton grand-père, petite. Quand on sait à quoi je passais mon temps quand j’étais plus jeune, y’a même de bonnes chance que je le suis vraiment. »

« J’crois pas. Ma maman n’est pas de par ici. Elle m’a eu là-bas, à Paragould. Vous n’y êtes jamais allé, là-bas? »

« Nan. »

« Bon. Et on décide quoi ? »

Lloyd stoppa au feu rouge. Quand ce fut vert, il tourna à gauche, passa sous la grand route, et tourna à nouveau à gauche. Quand il se mit à rouler direction nord, sur la grand route, il dit : « Tu es certaine de vouloir que je vienne avec toi ? »

« Comme je viens de le dire, on pourrait se marrer tous les deux, si vous venez. » 

Lloyd réfléchit à la proposition.

« Je dois te dire deux choses avant que tu accepte pour de bon. La première, c’est que je n’ai pas mené une  vie sans reproches. »

Karla acquiesça. «On est deux dans ce cas. Quelle est l’autre chose? »

Lloyd ne crut pas devoir lui parler de ses problèmes d’estomac. Pourquoi l’inquiéter ? Il se demanda à quelle quantité de rigolade un homme de son âge pourrait résister, et combien de temps quelqu’un si proche de la mort pourrait durer avec une femme comme celle-là.

Bon dieu, peut-être qu’il  avait tout simplement envie de le découvrir.

 « Et bien, dit Karla, c’est quoi la deuxième chose ? »

Lloyd lui fit un large sourire : « C’est pas mes vraies dents.»

  
                                 

                                          
nouvelle de Bill Crider 

-toute reproduction interdite sauf aux ayants droit

Traduction française:  E.Borgers   (© 2011 E. Bogers)


  

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Création de la page: 20 dévrier 20011


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