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     DIDIER DAENINCKX
           ou :  Le bruit des silences…
 
 
 
On ne présente plus Didier Daeninckx, un des auteurs qui ont fait du polar noir à la française ce qu’il est devenu aujourd’hui, dans la mouvance du néo-polar issu des années 1970.

Après un démarrage remarqué à la SN avec des romans ancrés dans la réalité sociale de l’époque et dans lesquels évoluait son personnage de l’inspecteur Cadin , il s’attacha à explorer les coins sombres de l’Histoire contemporaine en France. De cette préoccupation est issu notamment  son célèbre 
Meurtres pour mémoire, roman doublement emblématique : tant du type de sujet  qui intéresse vraiment l’auteur que de ces silences volontaires des pouvoirs en place occultant des épisodes entiers de l’Histoire récente des maltraitances et des injustices que subirent les Français et ceux qui les côtoyaient de trop près.

Abus de pouvoir ! est sans doute l’expression qui résume le mieux les préoccupations de Daeninckx. Abus des pouvoirs, c’est ce qu’il met à jour dans ses romans noirs actuels.
Les oubliés de l’Histoire, sont ceux à qui Daeninckx dédie ses recherches et ses écrits.



Didier Daeninckx  a bien voulu répondre à quelques unes de mes questions, lors d’une rencontre dans le cadre du festival TOTAL POLAR à Bruxelles.

E.Borgers - Janvier 2004

 


EB
Il semble que vous êtes perçu comme l’historien des causes oubliées par un grand nombre de vos lecteurs, ce qui pourrait être vrai si on se rapporte à certains de vos romans.
Cette perception est-elle correcte, ou n’est-ce que le résultat de vos préoccupations pendant une période de votre vie et de votre carrière d’écrivain ?


Didier Daeninckx
Non, c’est vraiment ce qui est au cœur des préoccupations que j’ai et pour les prochains livres ce sera encore ce type de choses.
Je viens par exemple de terminer un texte court, une nouvelle, et un livre pour la jeunesse qui sortira en septembre, consacrés au groupe Manouchian, celui des résistants de l’Affiche Rouge. Un des 22  fusillés de ce groupe était italien, s’appelait Rino Della Negra et était joueur vedette du Red Star de Saint-Ouen. Il était un vrai résistant, faisait le coup de feu avec ses amis, il a même tué un général allemand, et le soir il allait s’entraîner au foot avec le Red Star. Ces faits sont ignorés par presque tout le monde.
L’étude des faits ignorés se rapportant à ce joueur m’a permis de jeter un éclairage nouveau sur la Résistance en France.
A Saint-Ouen, il est question maintenant de nommer une rue à la mémoire de ce footballeur…

En voyage en Nouvelle-Calédonie je suis tombé sur cet incroyable épisode dans lequel des Kanak
(population d’origine de la N-C  -ndlr) ont étés exposés dans des zoos lors des Expositions Coloniales en France et en Allemagne en 1931. J’ai ressorti cette histoire et en l’explorant j’ai découvert par exemple que le joueur de foot - encore un ! – Christian Karembeu, avait un arrière-grand-père qui avait été exposé comme un animal …
J’ai beaucoup travaillé là-dessus et je reviens d’un séjour de plusieurs semaines en N-C et dans d’autres îles, où j’ai retrouvé les descendants des gens exposés et je suis entrain de faire un travail avec eux. Et ça va donner un polar…
En me baladant dans les îles du Vanuatu, j’ai aussi découvert des pistes qui donneront sans doute lieu à un ou deux romans, mais là sur autre chose, d’autres sujets.

EB
Les sujets seront actuels ?

DD
Basés sur des sujets datant de 1980

EB
Si pas vraiment actuels, ils seront malgré tout  contemporains


DD
Oui, voilà.
Mais je travaille toujours sur une multitude de sujets à la fois.
Je travaille actuellement aussi sur une série en bande dessinée en trois volumes -le dessinateur de la série est Mako, il habite la région du Nord - sur l’histoire des communistes utopiques qui sont allés s’installer dans le Nouveau Monde à partir de 1850, après les révolutions de 1848.
Et je suis tombé sur une histoire absolument folle : en 1869 dans une ville, que tout le monde connaît, qui s’appelle Dallas, il y avait une colonie de communistes libertaires qui se présentèrent aux élections municipales et pour finir, Dallas eut un maire communiste de 1869 à 1880 !… .

EB
Étonnant, effectivement !
Mais l’histoire récente des USA est pleine d’épisodes mal connus du public. Je pense par exemple à la traque physique des anarchistes et des syndicalistes  qu’on abattait comme des chiens, surtout après 14-18 et lors de la dernière phase de l’immigration italienne massive, jusqu’en 1930 à peu près.
Tout ça semble oublié…


DD
Oui, c’est exactement cela. J’aime bien travailler sur ce type de choses un peu oubliées et les silences. Mais des silences qui nous interrogent.
Par exemple au sujet de Kanak exposés : si on accepte d’exposer des hommes comme des animaux, c’est qu’on s’arroge aussi le droit de les tuer ! Ces expositions datent de 1931, et en 1933 on commencera à les tuer.
L’époque qui avait accepté ce genre d’expositions préfigure celle du grand massacre qui va suivre. Cette époque se disait civilisée mais la barbarie y était déjà installée.

EB
On peut donc supposer que vous allez continuer dans cette voie d’inspirations et de recherche pour vos sujets de romans ?


DD
Oui, absolument. C’est ma vie et ma manière de vivre.
Toutes mes recherches, mes lectures … toutes mes rencontres, me permettent de décrypter le monde, d’essayer de le comprendre.


EB
De plus, un monde qui ne connaît pas son passé ne peut comprendre son présent ni imaginer son futur. Ça c’est vécu tous les jours en Belgique.
Durant le colloque quelqu’un a parlé du couvercle que la France avait mis sur certains faits de la dernière guerre mondiale, puis après sur la guerre d’Algérie. Ici en Belgique, ce genre d’oubli est vécu chaque jour
.

DD


Avec le Congo, bien sûr et tout ce qui tournait autour…

EB
Pas que le Congo, croyez-moi ! La Belgique a mis une triple couche de plomb sur tout ce qui s’y est  vraiment passé durant la guerre… et après ! Sous prétexte de pacification et soi-disant pour éviter des combats passionnels, on oublie tout. Y compris des faits très importants. Et les Belges vivent toujours le résultat de cette attitude dans la politique et le quotidien de ce pays … ils en souffrent encore maintenant.

Mais revenons au polar et à vous, Didier Daeninckx.
Avec votre approche  des faits occultés par le pouvoir en place parce que gênants, ou esquivés car ne rentrant pas dans le discours politique officiel de l’époque, pourquoi ne vous penchez-vous pas plus sur des faits de notre époque actuelle ?

DD
Non, je me suis encore penché récemment sur l’actuel. Un de mes derniers romans, 12 Rue Meckert, traite directement de cette affaire des disparues de l’Yonne, ces gamines qui étaient dans les systèmes de protection de l’enfance et qui ont été maltraitées, violées…

EB
Mais au vu de ce que vous venez de m’expliquer en ce qui concerne vos projets d’aujourd’hui et du futur proche, y aura-t-il encore place pour examiner la période que nous vivons actuellement ?


DD
Pour le moment, je suis tout à fait happé par le passé… par certains sujets qui me happent.
J’essaie de comprendre ce qui s’est passé dans les îles de Vanuatu, les Nouvelles Hébrides, il y a 25 ans. Genre de sujet, et endroits où les archives n’existent pas… ce qui me demande un travail considérable de recherche et de contacts.
Par ailleurs j’ai fait pas mal de bouquins qui traitent des problèmes actuels, comme Ethique en toc sur les problèmes de l’université française qui a vraiment été prise en otage par les négationnistes
(historiens et pseudo-historiens tentant de prouver que le massacre systématique et en masse des juifs sous Hitler n’a jamais eu lieu -ndlr).
C’est un livre très polémique qui se passe aujourd’hui…

EB
A propos de littérature populaire, puisque c’était un des thèmes du débat public dans le festival, il est évident que c’est la TV, avec ses nombreux feuilletons et séries, qui a pris le relais de l’écrit. De nombreux auteurs de polars collaborent aux séries policières, en France, aux USA, en Angleterre. Et ailleurs.
Avez-vous déjà été tenté ? Cela vous intéresse-t-il ?

DD
Pas vraiment. Je n’ai pas envie de m’insérer dans une série existante, j’y serais à l’étroit avec toutes les contraintes et l’encadrement politique qui règne à la TV française. Les interdits, la publicité, tout ça.
Sauf peut-être raisons économiques, non ça ne m’intéresse pas.
Par contre si on me proposait une série originale, pourquoi pas. Comme avec la série que j’avais faite : Novacek (1994)

EB
Et votre expérience pour le cinéma ?

DD
J’ai fait un film avec un africain (
Habib Med Hondo- ndlr), Lumière noire, en 1993. Il fut distribué en Angleterre. Pas vraiment une réussite…
J’ai également collaboré à deux téléfilms fin des années 80.

EB
Au début de notre entretien, vous me parliez de BD.
Vous avez collaboré avec des dessinateurs tel Tardi pour créer des albums réussis; mais vous, personnellement, Didier Daeninckx, êtes-vous un amateur voire un passionné de BD ?


DD
Non pas vraiment un mordu, mais j’ai été élevé à la BD …
J’aime bien Hugo Pratt, Alack Sinner
(de Munoz et Sampayo- BD policière très noire- ndlr), Tardi… Les passagers du vent de Bourgeon… Tout ce qui est bande dessinée « littéraire » en fait… quand il y a le souffle littéraire. Cette bande dessinée-là m’intéresse…

EB
Si je vous pose ce genre de questions c’est parce que, sauf parfois dans le genre polar, il n’y a pratiquement pas de passage des auteurs vers la BD, ni l’inverse d’ailleurs.
Spécialement dans le monde francophone qui conçoit l’écrivain de manière un peu artificielle,  le passage est presque inconcevable… vers cet art dit « mineur » qu’est la BD…
Selon cette conception il ne peut pas y avoir de pont.


DD
Dans mon cas, si,  parce que j’ai inversé la proposition habituelle concernant  l’écrivain.
On dit qu’il est dans sa  « tour d’ivoire » et moi, faisant du Lacan voilà ce que j’en ai fait (il écrit…ndlr) :     « La tour d’y voir »… (rires)

EB
Vous êtes la tour de guet, en quelque sorte…

DD
C’est vraiment ça…
Je connais également beaucoup de dessinateurs de presse, par mon passé d’imprimeur. J’ai aussi fait de la maquette dans le temps… J’ai organisé des expos de dessinateurs de presse, de caricaturistes… J’en connaît beaucoup … Ceux du Canard Enchaîné,  de Charlie,  et de nombreux autres journaux…
J’ai pratiquement appris à lire dans les romans-photos quand j’étais gamin … je n’ai pas d’à priori. Je n’ai jamais eu de mépris pour les genres « populaires »…



Suite de l'interview     >>>>>>>  pg 2 - cliquez ici

© E.Borgers, 2004




 
 
 
 





Didier Daeninckx

           Didier Daeninckx
           
 (photo E.Borgers)
              
 
 
 
 
   
 
 
 
 
 
 
   


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Bibliographie
 
Une biblio assez complète des oeuvres de Didier Daeninckx est dispopnible sur le site Web des éditions Verdier :
>>>  Daeninckx -  biblio
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
Liens sur le Web:

Gallimard : site de l'éditeur avec le catalogue de la SN

Verdier : un des éditeurs de Daeninckx


Contactez-nous:
  freeweb@rocketmail.com
 


 

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Mise à jour de cette page: nil
Création: 9 février 2004


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