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Une nouvelle noire de François Darnaudet .
On est toujours le mort de quelqu'un 
...

Pour en savoir plus sur François Darnaudet, consultez les pages de POLAR  NOIR  :

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DEVINE QUI EST MORT ?

de  François  Darnaudet                                               © 2010 François Darnaudet 

  

     

     Gérard et moi, nous n’étions pas “des amis choisis par Montaigne et La Boétie”... Fondateurs et uniques membres de l’association Triste Planète, notre relation reposait sur une philosophie absolument cynique et désespérée que sauvait un humour noir ravageur.

   Nos existences monotones étaient ponctuées de courtes exaltations concernant les parties d’échecs de Gégé ou mes aventures extra-conjugales. Une fois par semaine, nous déjeunions ensemble entre midi et quatorze heures, essayant de distraire notre ennui par des délires verbaux stimulés par moult cafés serrés. La conversation roulait également sur la politique, le sport, l’égyptologie et la topographie putassière de la rue Saint-Denis.

   Mais ce feu d’artifice de paroles possédait une sorte de bouquet final anticipé lors de notre coup de téléphone rituel, à onze heures vingt. En effet, nos rencontres fourmillaient de petites habitudes volontairement acquises qui étaient de véritables antidotes à la sombre routine professionnelle et familiale. Invariablement et hebdomadairement, cela commençait ainsi:

  - Allo, Gégé !

  - Allo, Francis !

  - C’est bon pour midi ?

  - Oui, midi pile ! Rendez-vous chez le marchand de journaux.

  - D’accord. Au fait, devine qui est mort ? Mégret...

  - Faux !

  - Mais si ! Il venait d’être mis en examen pour fraude fiscale vers neuf heures, ce matin... Déshonoré, il s’est tiré une balle dans la tête.

  - Faux ! Ce n’est pas réaliste, ce type est trop teigneux !

  - Tu sais, le scorpion cerné par le feu s’inocule son propre venin...

  - A moi ! Devine qui est mort ? Michael Schumacher...

  - Hum ! De quoi ?

  - Crise cardiaque, mais c’est louche... D’après La Gazetta, il se serait bousillé aux amphétamines...

  - Plausible mais je ne sais pas pourquoi, je n’y crois pas.

  - O.K. ! Match nul: zéro à zéro. A midi...

  - Dans vingt minutes. Juste le temps de prendre le métro.

   Pour meubler ses voyages en train et combattre la grisaille quotidienne, Gérard achetait cinq journaux: Libération, Le Monde, L’Equipe, La Gazetta dello Sport et El Païs. Il était donc toujours au courant des récents événements internationaux, mineurs ou majeurs, sportifs ou politiques. Quant à moi, si je n’achetais guère que la revue Escort, mensuel pornographique et néanmoins anglais, à peine revenu de mes heures de cours je me branchais sur France-Info. A onze heures du matin, je connaissais donc les derniers scoops de l’heure écoulée tandis que Gégé savait tout sur l’actualité datant de la veille. Ni lui, ni moi, nous ne regardions la télévision.

   Par dérision, nous avions inventé le “Devine qui est mort ?”. Et tous les jeudis matin, nous proposions à tour de rôle un mort faisant bonne figure. Il fallait trouver si cela était vrai ou faux. Comme au poker menteur...

   En 1987, il m’avait désagréablement surpris avec la mort d’Anquetil mais grâce à celle de Desproges, j’avais égalisé de façon étonnante en 88. Il avait conquis un net avantage en 89, en annonçant coup sur coup une fausse mort de Reagan par infarctus et la vraie de Bernard Blier. Il me fallut en 91 le décès de “Gainsbarre, l’homme des bars” pour me refaire.  Puis il s’envola avec un faux décès de Léo Ferré, en pleine scène du Dejazet en 92 et le vrai en 93... J’alignais alors un faux sida de Poulidor, le vrai suicide de Bérégovoy et l’infarctus à vélo de Jean-Edern. Qu’il contra par un faux sida de Pelé et le cancer de Mitterrand en 96.

   Nous avions nos modes pour les maladies incriminées...

   Il menait finalement 15 à 14 en 2000 grâce à Frédéric Dard lorsque j’eus l’idée machiavélique de remettre Reagan au et sur le tapis avec un faux infarctus.

   Belle égalisation amplement méritée !

   Mais nous étions arrivés à un stade d’intimité dans notre relation où nous maîtrisions totalement la tournure d’esprit de l’autre. Ainsi les morts de Francis Lemarque et de François Périer n’apportèrent aucun point nouveau.

   Il était devenu quasiment impossible de se mystifier. Comme deux joueurs du “Devine dans quelle main est la pièce ?” qui ont trop joué ensemble. Ou plutôt deux grands maîtres d’échecs qui ont trop exploré les différentes variantes de leurs ouvertures. Nous connaissions parfaitement notre humour noir, notre cynisme, notre degré de “saloperie” (au sens sartrien du terme !) par rapport à la vie. Les relations intellectuelles sont comme les relations charnelles. Très vite on y apprend où se trouvent les grains de beauté, les cicatrices, les endroits les plus doux, les plus insensibles. Là où ça pue ! Là où ça jouit ! Là où ça pétille ! Là où ça pleure !

   La généralisation des sites d’information sur internet, des SMS et l’usage par Gégé d’un Blackberry mirent un terme à notre jeu. En temps normal, la mort surprenante de Philippe Seguin ou les décès en cascade d’Eric Rohmer, de Georges Wilson et de Pierre Vaneck auraient fait évoluer le score. Que nenni ! Nous étions saturés, gavés de nouvelles. Surinformés.

   Lorsque l’année 2012 pointa son museau défraîchi, nos philosophies coïncidaient point par point.

   Face à face dans notre bistrot attitré, nous avalions hebdomadairement nos cafés serrés. Gégé avait maintenant les cheveux blancs et moi, j’avais ma tignasse frisée qui était descendue sur mes épaules à la Ferré. Son boulot d’informaticien ennuyait Gégé autant que mon travail de prof me rasait. Nos divorces respectifs étaient de vieux souvenirs oubliés.

   Nous espérions de “bonnes nouvelles” en provenance du Vatican. Des chefs d’état et des artistes célèbres luttaient contre de longues maladies, nous le savions de sources sûres. Mais le feu sacré s’éteignait lentement et sûrement. Nous vieillissions et le jeu ne nous faisait plus rire. Le temps n’était plus loin où nous ferions partie des suprêmes favoris.

   L’ennui devait se lire sur nos visages et quand nous posions la question fatale: “Devine qui est mort ?”, nous savions que le moment approchait où la réponse claquerait comme une ultime apostrophe familière.

  Un bouquet final en forme d’épitaphe.

nouvelle de  François Darnaudet 
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                                                                                                                              30-10-10

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Mise à jour de cette page: nil
Création de la page: 30 octobre 200


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