POLAR NOIR
 
                                                                                                                                                                                                                       
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NOUVELLES  -              (  toute reproduction interdite sauf aux ayants droit  )  


Une nouvelle noire inédite de Emmanuel Errer

Désbusée, désespérée... une vue directe sur l'inferno.


 
Emmanuel Errer

On lui doit des dizaines de romans dans le domaine noir et policier, et aussi de la science-fiction.
Sous ce pseudo ou celui de Jean Mazarin, des romans tels que La fin de la piste, Collabo-song, HLM Blue, Carnage ou sa fameuse série avec son détective Puntacavallo sont queques exemples de réussites parmi tant d'autres . 

  


 
 
 
LA COUR MARTIALE

de  Emmanuel Errer                                                            © 2011 Emmanuel Errer





                                                                                                         Allemagne - janvier 1945


                          

Le camp avait grandi, tellement grandi en si peu d’années. Les baraquements qui s’alignaient en longues files constituaient maintenant une véritable ville avec ses rues et ses allées secondaires, sa place de l’appel et, plus loin, ses installations industrielles, sa banque aussi qu’on appelait « Kanada », où s’entassaient les valeurs abandonnées par les détenus. On y trouvait même un hôpital qui n’était en fait qu’un mouroir. Au petit matin, les infirmiers sortaient les cadavres qu’ils entassaient devant la porte de service afin que la charrette des croque-morts les emporte vers les crématoires. Il fallait veiller à l’hygiène car une épidémie deviendrait vite incontrôlable dans ce monde clos.

Tout était si bien réglé… la population carcérale s’administrait elle même et les gardes se contentaient de surveiller les limites extérieures de la ville qui était entièrement clôturée par des barbelés électrifiés, ce qui facilitait leur tache.

 

* 

 

Un homme vêtu du pyjama rayé que portaient les détenus balayait les couloirs du block où étaient installés les bureaux. Il travaillait lentement car il devrait ensuite s’occuper des abords et il faisait froid,  si froid que les punis mourraient parfois en passant la nuit sur la place de l’appel, surtout si on les avait auparavant arrosés à la lance d’incendie.

Karl accrocha sa casquette au portemanteau puis il posa sa serviette sur le coin droit du bureau avant de se débarrasser de son manteau qu’il tendit à son adjoint.

- Werner, dit-il, combien de fois devrais-je te répéter que je ne veux pas voir de porcs trainer dans les couloirs quand je reviens de l’état-major.

- On ne peut pas faire autrement, répondit l’adjoint… Tu le sais, nous leur avons même abandonné l’administration depuis que notre effectif nous permet tout juste de surveiller les clôtures.

Karl eut un geste d’énervement. Il alla jusqu’au mur, regarda la grande carte d’Europe piquetée d’une multitude de punaises de différentes couleurs.

- C ‘est à jour ?

- Selon les communiqués de cette nuit…

- Nous avons encore reculé… A ce rythme, ils seront vite à Berlin !

Werner posa une chemise en carton sur le bureau.

- Le courrier…

- Le courrier… On a encore du courrier… C’est drôle, tu ne trouves pas ?

- Il y a une note de l’état-major, nous devrions toucher une section de renfort.

- Une section alors qu’ils nous faudrait au moins deux cents hommes… Je comprends mieux pourquoi ils ne m’en ont pas touché mot quand j’étais là-bas.

Werner hésita avant de poursuivre.

- Standartenführer, il y a aussi une note du quartier général du Reichfürer.

Karl sourcilla. Si son subordonné  lui donnait du grade, c’est qu’il y avait un emmerdement à venir.

- Eh bien, dis-le…

- On nous ordonne d’ouvrir les anciens charniers et de brûler les corps.

- Brûler ?

- Oui, brûler tous les corps.

- Et avec quoi… Nous avons à peine assez d’essence pour faire rouler la moitié de nos véhicules.

- On peut creuser des fosses et faire de grands feux avec le bois de la forêt qui n’est pas trop éloignée…  Ils ont dé jà fait ça à Belzec et ça a bien marché.

Karl soupira.

- Il y a deux mois, on nous a demandé de dynamiter nos installations spéciales et maintenant on veut qu’on brûle tous ces corps !

Werner attendit en silence que son supérieur s’apaise puis il demanda :

- Tu déjeunes au mess ?

- Pas le temps, je dois terminer mes statistiques hebdomadaires… Tu me feras porter quelque chose ici.

Werner se pencha sur le bureau et murmura :

- Tu n’as pas envie d’une fille ?

- Une fille…

- Une putain juive… Il y en a cinq qui sont arrivées ce matin de Budapest. Elles attendent au block 24.

Werner fouilla ses poches et en sortit des photos qu’il tendit à son supérieur.

- C’est un kapo qui les a prises pendant qu’elles allaient à la douche.

- Jolis morceaux !

- Laquelle tu veux ?

- Pas le temps je t’ai dit… Et puis je ne couche pas avec une Juive. (Il fixa son subordonné.) Comment tu peux t’envoyer toutes ces Juives ?

- Ce sont des putains.

- Des putains juives !

Werner eut un geste désabusé et sortit de la pièce. Karl passa alors ses lunettes et commença à relire son rapport hebdomadaire. On frappa à la porte.  Il ordonna d’entrer et un jeune SS qui avait à peine l’âge de terminer ses études secondaires claqua des talons.

- Le sturmbannführer, commandant la section de renfort, demande à être reçu.

Un officier de la waffen-SS écarta le jeune soldat et pénétra dans le bureau sans attendre d’y être invité. Il était très maigre et avait les yeux profondément enfoncés au fond de leurs orbites. La manche gauche de son treillis de camouflage était vide, relevée et épinglée à l’épaule. Il avait aussi une profonde cicatrice au visage, ce qui le rendait inquiétant, surtout quand il souriait.

- Bonjour Karl…

Le commandant se leva, s’approcha de l’arrivant, ne semblant pas le reconnaître. Enfin, il s’exclama.

- Heinrich !

- Pas tout à fait entier, mais c’est bien moi… (Il sourit.) Toi, tu n’as changé, Karl, peut-être un peu forci… Nourriture trop riche, non ?

Karl eut un soupir. Il alla ouvrir l’un des tiroirs de son bureau et en sortit une bouteille de cognac et deux verres.

- Du trois étoiles, une bouteille qui a pris le dernier train de Paris. C’est  Brunner, un camarade qui était là-bas qui me l’a offerte.

Ils burent en silence.

- Toi, tu es couvert de décorations, dit Karl en reposant son verre. Tu es devenu un héros. Maintenant, nous avons un héros parmi nous !

- Pas pour longtemps, j’ai fait une demande de réintégration à la division.

- Et ton bras ?

- Un bras en moins n’est plus un obstacle majeur pour monter au front.

- Ici, nous avons encore du travail, beaucoup de travail.

Karl alla se planter devant la grande carte, montra une punaise noire qu’il venait de changer de place après avoir écouté le dernier communiqué de l’OKH    .

- Dietrich a lancé une contre-offensive et il a progressé de trente kilomètres en quelques heures.

- Avant ce soir nos chars tomberont en panne de carburant et nos forces en seront affaiblies d’autant… Ces contre-attaques limitées sont aberrantes.

- Tu ne crois plus en la victoire du Führer ?

- Nous sommes battus, Karl, définitivement battus.

Heinrich reposa son verre.

- Fais-moi conduire à mes quartiers, je suis fatigué, le voyage sans doute.

 

*  

 

Ils se tenaient au sommet de la petite colline artificielle édifiée par les détenus sur les cendres récupérées dans les fours crématoires quand ceux-ci fonctionnaient encore. On devait y planter du gazon au printemps prochain.

La petite charrette sur laquelle se trouvaient les deux condamnés descendait l’allée principale du camp, tirée par une demi douzaine de  détenus. Une fanfare qui jouait des valses viennoises précédait l’étrange équipage.

- Où vont-ils, demanda Heinrich.

- Sur la place de l’appel où les deux voleurs seront pendus.

- Ils ont volé quoi ?

- Des épluchures à la cuisine des gardes.

- Maintenant, tu les envoies au supplice en jouant des valses. Je me souviens, avant la guerre, quand nous étions à Dachau, les détenus défilaient en chantant le Horst Wessel et ils gonflaient leur torse, de force s’il le fallait.

- Je me souviens aussi… En 38, le Reichführer nous avait complimenté lors de sa visite de Noël… Même les détenus avaient eu droit à un quart de gnôle !

Heinrich commença à descendre lentement vers la place de l’appel. Il se tourna vers son ami qui le suivait.

- Cette pendaison était nécessaire ?

- Nécessaire… Tu comprends, c’est le règlement, la discipline.

- Moi aussi, j’ai vu pas mal de pendus dans l’Est, alors deux de plus.

Karl acquiesça d’un signe de tête.

- Ici vous en traitiez combien ? demanda Heinrich.

- Plus de trois mille par jour… Et puis il y a eu contrordre et nous en sommes maintenant réduits à devoir brûler leurs cadavres.

Les deux officiers arrivèrent sur la place de l’appel. Les deux corps se balançaient sous le gibet et l’un des deux n’en finissait pas de battre des jambes, comme s’il marquait le tempo de l’air d’opérette très entrainant que l’orchestre jouait maintenant.

Karl salua l’officier responsable des exécutions puis il eut un mot de compliment pour les musiciens. Il reprit ensuite le chemin des baraques, suivis par Heinrich qui constata :

- Je me demande comment un homme comme Werner a pu devenir officier.

- Il fait bien son travail et ce travail n’est pas facile tous les jours. (Il haussa les épaules d’un air accablé)… Toi aussi, tu as du en voir de rudes sur le front.

- En France… Un de nos officiers et son chauffeur se sont égarés et ils sont tombés dans une embuscade.

- Assassinés bien sûr.

- On les a retrouvés le lendemain. Ils avaient été sauvagement achevés par les partisans communistes… Alors, les hommes sont devenus comme fous, comme des chiens sauvages qu’on ne peut plus retenir… J’ai donné l’ordre de brûler le village le plus proche, maisons et habitants, hommes, femmes et enfants… Six cents personnes !

- On t’a ennuyé pour ça ?

- Deux jours après, on était sur le front, près de Falaise, et la moitié de la division a été exterminée… Moi, je me suis retrouvé avec une médaille de plus et un bras en moins.

 

 

Les deux officiers arrivèrent au bâtiment administratif. Ils croisèrent dans le couloir le détenu qui lavait à grande eau. Karl envoya un coup de pied dans le seau qu’il renversa. Le détenu fixa l’officier avec un air perdu, comme si celui-ci venait de renverser son bol de soupe. Karl éclata de rire.

- Je te donne cinq minutes pour éponger cette merde sinon je t‘envoie à l’infirmerie…

Le détenu s’affaira. Karl aimait bien taquiner ce détenu car il en avait fait son chouchou. Il lui serait certainement pénible de le faire pendre le jour où il en recevrait l’ordre et ce jour arriverait tôt ou tard puisque l’homme avait commis un crime abominable.

Le détenu ne baissa pas le visage et son regard accrocha celui d’Heinrich. La dernière fois qu’ils s’étaient croisés, c’était au printemps 1943, pendant la bataille de Koursk. Le détenu était alors général et il commandait une division de panzers. Depuis, il y avait eu cette tentative d’assassinat sur la personne du Führer.

 

* 

 

Heinrich se leva ce matin-là de mauvaise humeur. Il était au camp depuis plus d’une semaine et il attendait toujours sa feuille de route. Il savait qu’elle n’arriverait jamais aussi il restait de longues heures dans le bureau qu’on lui avait attribué, assis devant un dossier qu’il n’ouvrait pas. Chaque fois qu’ils se rencontraient, Karl commentait la situation militaire. Les troupes soviétiques se rapprochaient sur la grande carte parsemée de punaises de couleur et pourtant il lui restait tant de travail à abattre.

C’était le temps qui allait leur manquer…

 

*

 

Heinrich entra dans la baraque. Le vieux détenu, toujours le même, lavait le plancher à grande eau. Heinrich s’arrêta, alluma une cigarette et jeta son allumette devant le détenu. Celui-ci la ramassa d’un geste brusque pour la dissimuler dans une poche de sa tenue déchirée. Alors Heinrich jeta devant lui le paquet de cigarettes qui en contenait encore deux ou trois. Le détenu hésita, le vol étant puni de mort, puis il leva les yeux et croisa le regard de l’officier.

- Vous pouvez le prendre, mon général, dit Heinrich.

Le détenu fit disparaître le paquet de cigarettes en une fraction de seconde. Il savait qu’il pourrait en troquer le contenu contre un morceau de pain et peut-être quelques grammes de margarine, grappillant ainsi une journée de vie.

 

 

 

Heinrich pénétra dans son bureau.  

La fille se tenait près de la fenêtre et il ne la vit pas immédiatement. C’était une fille quelconque, ni jolie ni laide. Elle était un peu maigre, mais son corps paraissait encore désirable. Son visage, par contre, semblait venir d’un autre monde. On aurait dit un masque sans expression, même ses yeux semblaient ailleurs, déjà morts peut-être. Heinrich vint se planter à moins d’un mètre pour la dévisager avec attention.

Elle ne cilla pas.

- Que fais-tu ici ?

- C’est l’officier qui m’a dire d’attendre dans ce bureau.

- Qui es-tu ?

- Sarah, je suis une putain juive.

Heinrich eut un haussement de sourcils.

- Tu n’as pourtant pas l’air d’une putain… J’ai vu des putains dans les bordels militaires mais toi, tu n’as pas l’air d’une putain.

- Je suis juive, monsieur l’officier.

- C’est vrai…

Heinrich alla poser sa caquette sur le bureau. Il ouvrit un tiroir, en sortit un paquet de cigarettes qu’il ouvrit pour en planter une entre ses lèvres. Il hésita puis se rapprocha à nouveau de la fille et lui tendit le paquet.

- Tu en veux une ?

- Oui, merci, monsieur l’officier.

Heinrich alluma sa cigarette, faillit tendre du feu à la fille mais il jeta son allumette sur le sol et lui donna la boite. La fille alluma sa cigarette et lui rendit la boite.

- Pourquoi es-tu ici ? lui demanda Heinrich.

- C’est l’officier qui m’a dit d’attendre. (Elle baissa les yeux) Hier au soir, j’ai frappé un soldat.

- Et pourquoi tu as frappé ce soldat ?

- Il voulait que…

Elle ne termina pas sa phrase et Karl devina qu’elle se forçait à retenir ses larmes.

- On raconte que les putains juives ne pleurent jamais, dit Heinrich.

- C’est vrai… Je n’ai jamais pleuré devant un soldat.

- Je suis un soldat…

- Alors je pleure peut-être sur votre bras !

- Tu es une vraie salope.

La fille releva le visage, ses yeux brillaient.

- Pourquoi me traitez-vous de salope alors qu’il serait plus simple de me tuer.

- Tu as raison.

- Alors pourquoi vous ne me tuez pas ?

- Parce que ce serait trop simple, tu es une putain juive et moi un héros de la SS.

- Vous n’êtes pas un bon SS.

- Et toi, tu n’es pas une bonne putain, tu n’aurais pas du frapper le soldat.

Heinrich s’approcha de la fenêtre. Dehors, des détenus se rassemblaient sous la conduite d’un kapo. Depuis quelques jours, la discipline se relâchait. Les gardes étaient moins nombreux dans les miradors et les kapos tentaient de faire oublier leurs brutalités passées. Parfois, on entendait le canon lorsque le vent soufflait de l’est.

Heinrich se retourna.

- D’où es-tu ?

- De Budapest…

- Quel âge as-tu ?

- Les soldats me donnent l’âge de leur fiancée… Moi, je ne connais plus le mien depuis longtemps.

- Pourquoi tu es putain ?

- Parce que j’ai eu peur de mourir… Ils ont proposé à celles qui n’étaient pas trop laides de devenir putains. Elles avaient plus de nourriture et couchaient dans des baraques chauffées.

La fille recula en fixant Heinrich. Elle ouvrit la bouche comme si elle avait voulu raconter, peut-être sa vie d’avant, mais la porte s’ouvrit brusquement sur Werner. Il était congestionné et semblait avoir bu. Il se précipita vers elle, la main levée.

- Vous êtes ivre, obersturmführer, hurla Heinrich qui ajouta : « Qui vous a autorisé à pénétrer comme ça dans le bureau d’un officier supérieur ? »

Werner se raidit dans un garde à vous approximatif.

- Je ne vous avais pas vu, sturmbannführer… (Il montra la fille du doigt.) C’est elle que je cherche !

- Pourquoi ?

- Hier au soir, elle a failli arracher un œil à un de mes hommes. Je l’ai envoyée ici pour que le commandant lui inflige une punition… Elle a dû se tromper de porte. (Il tenta de se rattraper.)  Je vous débarrasse de cette salope, sturmbannführer.

Il montra la porte à la fille qui s’y dirigea d’un pas assuré. Au moment où elle allait franchir le seuil, Heinrich la retint par le bras.

 - Tu veux rester ici ?

- Je n’aime pas les infirmes, monsieur l’officier.

Werner leva sa main armée du nerf de bœuf, mais Heinrich le retint encore une fois.

- Là, vous agissez sans ordre.

Werner se remit au garde à vous en claquant des talons. Heinrich se rapprocha à nouveau de la fille qui leva son bras pour amortir le coup, mais il se contenta de sourire. Elle baissa alors sa main et il découvrit qu’elle pleurait.

- Tu pleures maintenant comme une femme…

Elle baissa la tête.

- Cette fille n’est pas une putain, dit-il à Werner. C’est une Juive… Vous entendez ce que je dis, c’est une Juive qui ne mérite que le traitement réservé aux Juifs.

Werner eut un signe de tête et il poussa la fille devant lui.

 

* 

 

Karl allait d’un bout à l’autre de la pièce, comme un prisonnier dans sa cellule.

- Que vas-tu faire ? demanda Heinrich.

- Appliquez le règlement, seulement appliquer le règlement.

- C’est une plaisanterie !

Karl arrêta brusquement son va-et-vient et alla se planter devant son camarade.

- Je n’ai jamais plaisanté avec le règlement… Werner a commis une faute grave pendant son service et il doit en supporter les conséquences.

Werner alluma une cigarette.

- Werner a tué une putain juive et toi, tu appelles ça une faute grave pouvant l’envoyer en cours martiale.

 - Une cour martiale dont tu feras partie.

- Karl, tu es devenu fou !

- Werner connaissait les ordres du Reichführer. Nous ne devons plus exécuter de Juifs, seulement faire disparaître leurs cadavres… De plus, un officier n’a pas à exécuter un détenu, il en donne l’ordre !

- Peut-être a t-il mal compris ce que je lui ai dit.

- Il y a plus grave… Avant d’exécuter la femme, Werner lui a ordonné de se déshabiller devant la troupe et il l’a longuement battue.

Heinrich éclata de rire et son ami le regarda avec stupéfaction puis il s’approche de son bureau sur lequel il posa ses deux poings, si serrés que les jointures de ses doigts en devinrent blanches.

- Tu n’approuves pas ma décision ?

- Nous sommes en guerre et une cour martiale pour désobéissance n’a qu’un verdict. Tu auras ainsi trainé un de tes officiers devant un peloton d’exécution… A t-il déserté devant l’ennemi ? … Même pas, il a tué une Juive, putain de surcroît.

- Il n’en avait pas reçu l’ordre.

- Ecoute, pendant des années vous avez tué des dizaines, des milliers, des dizaines de milliers de Juifs et tu vas faire passer ton adjoint en cour martiale pour une Juive de plus.

- Cette décision m’est pénible, mais je suis responsable de la discipline dans ce camp… Pour toi, pour les troupes combattantes, la guerre a été facile… C’est dangereux mais facile, mais sais-tu ce que signifie de maintenir la discipline dans un camp de concentration ?

Heinrich ne répond pas.

- Nous avions tellement de travail et si peu de temps !

 

* 

 

Karl entra précipitamment dans le bureau. Il se dirigea vers le classeur dont le contenu achevait de se consumer dans le poêle. Il en sortit une chemise cartonnée qui avait été épargnée et la glissa dans sa serviette de cuir.

Heinrich était assis dans un fauteuil de bois, en face de la fenêtre.

- Tu emportes des documents ?

- Les statistiques, je ne peux pas les détruire. Elles sont les seules preuves de mon travail. C’est important pour mon avenir.

Heinrich remarqua alors que son ami avait revêtu l’uniforme d’un caporal de la Wehrmacht.

- Karl, tu as été rétrogradé ?

- Toi, tu es prêt ?

- Je reste ici…

Karl regarda son ami avec stupeur.

- Les Rouges seront ici dans moins d’une heure. Nous devons tâcher de gagner les lignes anglaises… Ce sont eux qui ont l’attitude la plus digne envers les membres de la SS.

Heinrich alluma une cigarette au mégot de celle qu’il avait entre les lèvres et qu’il jeta sur le sol.

- Comment est mort Werner ?

- Correctement, comme un officier SS…  Il a refusé de se laisser bander les yeux.

Un jeune soldat apparut dans l’encadrement de la porte.

- Les camions sont chargés, standartenführer… Des chars russes sont signalés à moins de trois kilomètres.

Karl prit sa serviette et posa sa main sur l’épaule d’Heinrich qui frissonna.

- Allez, viens avec nous… Tu n’as pas à porter toutes les croix de cette guerre, tu lui as déjà donné un bras. Et puis, nous avons tous fait notre devoir, ça suffit, non ?

Heinrich ôta doucement la main de Karl de son épaule.

- Tu dois partir, Karl, il sera bientôt trop tard.

Karl haussa les épaules et sortit. Le jeune soldat regardait Heinrich qui avait revêtu son uniforme de parade.

- File, petit…

Le jeune soldat partir en courant dans le couloir. Il courut jusqu’à la ridelle du dernier camion, des mains l’y hissèrent sous les huées des détenus encore valides qui avaient quitté leurs blocks. Il y eut alors des tirs venant de l’intérieur du véhicule.

 

Les détenus se rassemblaient. L’un d’eux découvrit la silhouette d’Heinrich derrière la vitre sale. Il appela ses camarades et montra le bâtiment du doigt. Dix, puis vingt, puis cent détenus commencèrent à marcher vers le block administratif. L’un d’eux se baissa et Heinrich vit qu’il venait de ramasser un bout de planche duquel pointait un gros clou.

D’autres l’imitèrent.

 

Les pas étaient maintenant dans le couloir de la baraque. Heinrich se tourna et fit face à la porte qui était restée ouverte. Le premier rang des détenus s’arrêta sur la seuil, poussés par ceux qui arrivaient derrière. Heinrich sortit son pistolet. Les détenus déjà entrés se tassèrent contre les murs. Le regard de celui qui tenait la planche à clou s’affola.

Au dehors, il y eut des bruits de moteur et le cliquetis des chaines s’apaisa. Un char venait de s ‘arrêter devant la porte de la baraque où des dizaines de détenus se bousculaient encore pour entrer.

Des exclamations retentirent dans le couloir et un lieutenant soviétique encore coiffé de son casque de cuir apparut, fendant les rangs des détenus. Il tenait un pistolet mitrailleur à chargeur camembert. Quand il pénétra à son tour dans la pièce, il demeura une seconde sans mouvement devant cet officier manchot qui tenait en respect des hommes squelettiques armés de planches cloutées et de bouts de ferraille.

Heinrich sourit et braqua son arme, mais le Russe avait déjà tiré, vidant son chargeur. La longue rafale fit jaillir le sang qui éclaboussa les détenus qui crièrent alors leur joie. L’officier s’avança et ramassa l’arme du SS pour avoir un souvenir.

Il sortit de la pièce, écœuré par l’odeur du sang et les coups sourds que faisaient les barres de fer sur les os du mort.


nouvelle de EMMANUEL ERRER ,2011
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Création de la page: 25 octobre 2011


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