POLAR NOIR      





                     LA FEMME
                    ET LE ROMAN NOIR



       

La femme a envahi le roman policier : comme lectrice et comme auteure.  

Même le roman noir policier voit depuis les années 1990 l'arrivée massive des femmes, comme auteures et comme personnages centraux de ce type de romans, un domaine jusque là presque exclusivement masculin.

Nous examinerons ici les principales étapes de cette percée féminine avec les tendances éventuelles qu'elle a créées pour le roman noir contemporain, et ferons une brève incursion dans les vues du féminisme moderniste sur le sujet.
Pour des raisons évidentes, nous ne pouvions être exhaustifs dans notre recencement qui reste au format de l'article, pas à celui du livre spécialisé.

EB



Cette page comporte deux articles :

-LA FEMME ET LE ROMAN NOIR >>><

 - La féminisation du détective Hard-Boiled >>>






   
     

LA FEMME ET LE ROMAN NOIR 

par Etienne Borgers

Copyright E.Borgers 2008


 ( Sauf mention contraire, les dates de publication indiquées sont celles de l'oeuvre dans sa langue d'origine )

Si on peut faire remonter les racines lointaines du roman policier moderne au début du 19e s. avec la publication de divers ouvrages du Français François Vidocq -malfrat devenu chef de la police d’état napoléonienne,  ouvrages qui mélangent histoires de mauvais garçons et de truands avec ce qu’on qualifierait actuellement de « police procedural » (enquêtes faites par la police), il est certain que déjà on y trouvait la femme comme une des actrices : victime ou diablesse délurée. Quoi de plus normal, puisque la vie réelle est bisexuée…

Il est par ailleurs convenu d’accepter que les débuts du détective privé de fiction se trouvent dans la nouvelle d’Edgar Poe :  Double assassinat dans la rue Morgue  (1841) ; quant à Vidocq, encore lui, il avait déjà créé ce qui fut la première agence de détectives privés, en 1833 à Paris, ce qui influença Poe à l’époque. On admet aussi que le premier vrai roman policier a été crée par le Français Emile Gaboriau en 1863. Sherlock Holmes, première super-vedette du roman de détective n’apparaîtra qu’en 1887.
Il est cependant  surprenant de constater que la femme va assez vite s’emparer du genre, à la fois comme auteur et même comme personnage central.

Dès 1861, puis en 1864,  en Angleterre dans les « yellowbacks », fascicules bon marchés, on raconte les aventures d’une « Lady Detective »,  influencées par les récits mettant en scène des enquêteurs privés et des policiers et qui fleurissent un peu partout ; c’est dans la veine de l’époque, où tous ces récits sont sous l’influence du roman populaire feuilletonesque, mêlant drames, aventures et horreur légère. Par ailleurs, ces dames vont se faufiler très vite -à la même période- dans le rôle de l’auteur, la plupart sous des pseudonymes masculins, car il faut bien le reconnaître, ce genre de littérature était surtout produite par des hommes.

Durant les années 1860, aux USA, ce sera la même approche avec les « dime novels » fascicules vendus 10 cents et présentant des romans d’aventures en tous genres, dont policières. Là aussi on retrouve des femmes héroïnes de récits policiers, mais peu d’auteurs féminins.
Je ne m’étendrai pas en détail sur l’âge d’or du whodunit (=qui l’a fait ?), le roman de détection classique, spécialité anglaise qui fit des émules dans de nombreux pays. C’est durant cette période, commençant au début des années 1920, que les auteurs féminins entreront en force dans la littérature policière anglo-saxonne, et que nombre d’entre elles deviendront des auteurs à succès, des créatrices de personnages emblématiques de cette littérature, une littérature qui quitte alors en parie les kiosques de gare pour être éditée par des maisons plus « respectables ». Sans pourtant  être reconnue par tous, on peut dire que c’est à cette période que la littérature policière acquiert ses premières lettres de noblesse, une reconnaissance parmi un public plus éduqué.
C’est l’époque des « reines du crime » dont la figure la plus proéminente internationalement fut sans conteste Agatha Christie. C’est aussi l’époque où le lectorat de ce genre de romans devient en majorité  féminin. Mais ces « reines du crime », à de très rares exceptions, fondent leur succès principalement sur des héros masculins, détectives amateurs perspicaces et rationnels, entourés d’un univers social conservateur qui n’est mis en danger que par le crime, crime qui sera puni pour rétablir l’harmonie. Il y a bien Miss Marple qu’Agatha Christie ne développa que plus tardivement et moins massivement qu’ Hercule Poirot (apparu en 1920), et si Dorothy L. Sayers a bien créé en 1930 un personnage féminin un peu mieux structuré, Harriet Vane,  elle eut surtout du succès grâce à son Lord Wimsey qu’elle publia dès 1923. Et Vane n’apparaissait qu’aux côtés de Lord Wimsey
Durant cette période, une auteure aura cependant du succès avec un personnage central féminin : Patricia Wentworth et son héroïne Miss Maud Silver (1928).

Yellowback_Mary Elizabeth Braddon_1862 Patricia Wentworth - Le masque gris (10/18)
Lady Audley's Secret  
(1862- rééd. 188?)

Yellowback "à sensation", très célèbre
Il utilise un détective et est de la même période que le rare "Lady Detective"
Le masque gris  (1928)
 Pemier roman avec
Miss Maud Silver

HARD-BOILED DAMES

Les années 20 ne seront pas seulement celles qui ont vu l’éclosion littéraire du roman policier traditionnel, ce seront aussi les années qui verront naître les racines directes d’un genre qui offrira une descendance encore plus riche et plus diversifiée : le roman noir policier.

Ce sera aux USA, avec la création de la célèbre revue « The Black Mask » en 1920, qu’apparaîtra un genre de récit au ton assez neuf : le « hard-boiled ». Des histoires de durs-à-cuire, racontées dans un langage direct, utilisant l’argot populaire dans les dialogues et parfois dans les récits, récits combinant action, violence et enquêtes de détectives privés plongés dans le réel, dans l’univers corrompu qui les entoure. La revue n’était qu’un « pulp » parmi tant d’autres, ces fascicules bon marchés héritiers des « dime novels » et qui donnait à lire au grand public de la littérature populaire de tout style : des aventures de SF, policières, westerns, romances… sous leurs couvertures criardes. Ce qui fut différent avec « The Black Mask, c’est que, sous l’impulsion de son directeur, les histoires avaient une certaine originalité et un ton. Le ton du « hard-boiled ».
Et, miracle rarement répété, deux des auteurs fondateurs du roman noir policier moderne y feront leurs débuts : Dashiell Hammett dès 1923 et Raymond Chandler en 1933. Auteurs emblématiques de ce qu’on appela assez  vite : la « hard-boiled school » (l’école hard-boiled). D’autres auteurs de valeur y collaboreront également et le genre va vite déborder du cadre de la seule revue. Earle Stanley Gardner, Horace McCoy, William Irish, Raoul Whitfield sont quelques uns des auteurs de l’époque qui se rattachent au genre.
Le rôle de la femme dans ces récits, s‘il n’était pas toujours secondaire, y prendra souvent une couleur scandaleuse : provocatrice qui joue de ses charmes pour obtenir ce qu’elle veut, cruelle, vénéneuse, dangereuse, perverse, dure. Cette tentatrice malicieuse verra son apogée, un peu plus tard, dans ce qui fut appelé en français :  la femme fatale , celle par qui le Mal arrive, celle qui provoque la destinée. Pour le pire.
Par ailleurs on y rencontre aussi des femmes coopératives, délurées mais pas trop, qui aident souvent le héros, ou qui peuvent même être ses amies de cœur, ses amantes. Souvent il faut les conquérir avec un mélange de charme et de brutalité.
Comme tout est plus explicite dans ces romans et nouvelles, les relations homme-femme y sont souvent décrites avec une forte tonalité sexuelle, offrant une vérité plus poussée des relations amoureuses, dans leurs intentions et dans leurs descriptions- l’école du réalisme et du naturalisme littéraire ayant eu une influence majeure sur l’écriture et l’approche  qu’ont ces  auteurs du hard-boiled face au récit policier.

Dans les années 30, le personnage de la femme fatale va s’étoffer au point d’être le centre de quelques romans qui sont de vraies réussites, dont un chef d’œuvre : Le facteur sonne toujours deux fois (1934)  de James M. Cain. Un type de femme en passe de devenir le deuxième personnage emblématique d’un genre qui glisse de plus en plus vers le roman noir tout en gardant certains traits du hard-boiled.
Le premier étant bien entendu celui du « privé », ce détective privé professionnel, usé par la vie ou par ses propres exploits, qui a envahi tout un pan de la littérature policière moderne, de Sam Spade et Philip Marlowe, à Lew Archer ou Mike Hammer. Avec eux, on est loin de Hercule Poirot, le crime a quitté son urne décorative en forme de  manoirs anglais pour se retrouver à sa place : dans la rue où notre privé, un dur-à-cuire, le poursuit jusque dans les ruelles les plus sordides. Et se conduit de la même manière que ceux qu’il combat. Si pas pire…

On peut, sans se tromper, affirmer que le hard-boiled est en fait un genre du roman policier qui fait intégralement partie d’un genre plus vaste, plus diversifié : le roman noir moderne. A la fois racine et partie constitutive. 
Mais dans un tel univers, froid, réaliste, violent, aux limites de l’existentiel, y a-t-il encore place pour les femmes. Autres que victimes, putains, femmes fatales, ou secrétaires maternant le héros ?

 
« You’re a damned good man, sister » (T’es un sacré mec, petite)
- Sam Spade à Effie Perine (Le faucon maltais- Dashiell Hammett, 1930)-

Certains écrivains féminins, influencées par la vague hard-boiled/noir américaine, se lanceront dans la cour des hommes et produiront des romans appartenant au genre. Mais dans un premier temps, même si on peut souligner l’excellence de certaines de ces auteures, les histoires et les personnages qu’elles utilisent ne sont pas essentiellement différents de ceux de leurs homologues masculins du HB/noir. Leurs personnages féminins, même bien campés, restent dans la tradition de ce qui les a précédées. Que ce soit chez l’excellente Leigh Brackett (qui sera par ailleurs une scénariste hors pair pour quelques chefs d’oeuvres du cinéma de genre américain), ou Dorothy B. Hughes dont les suspenses tragiques résonnent encore dans le monde du polar noir.  Et leurs personnages centraux restent des hommes, privés, flics ou autres.

Dans le même temps, la diffusion des romans HB et noirs va exploser aux USA durant les années 40 et 50 avec l’apparition des collections de poche qui, dans un premier temps publient des rééditions d’éditions cartonnées (et chères) à des prix très bas, puis -dès 1950- des romans policiers inédits de nouveaux auteurs, principalement des romans durs et noirs, dans des collections de poche spécialisées mais tout aussi bon marché. Le succès est immédiat, les chiffres des tirages sont impressionnants. Cela va permettre à des auteurs comme David Goodis, Jim Thompson, John D. McDonald, Charles Williams, Ross Macdonald, Mickey Spillane, de toucher un vaste public. Et de produire, pour certains d’entre eux, quelques uns des chefs d’œuvres du roman noir policier.
Encore une fois, si les personnages féminins peuvent être plus fouillés dans certains de leurs romans, produisant souvent des portraits forts de femmes détruites par la vie et leur destin, ce sont encore des victimes, mais pas nécessairement les victimes des meurtres qui peuvent se trouver au centre de l’action. A peu de choses près, le rôle de la femme y suit les schémas précédents, amorcés dans les années 30. Avec très peu d’exceptions.

Femme fatale: Rita HayworthDurant les années 40 et 50, la qualité et le succès du film noir américain, basé sur la littérature HB/noire de l’époque, va renforcer les archétypes du genre : le privé et la femme fatale. Avec des chefs d’œuvre du cinéma mis en scène par John Huston, Howard Hawks, Billy Wilder, Alfred Hitchcock dans sa période américaine, Jules Dassin  et bien d’autres. Mais aussi avec de formidables  rôles de femmes qui permettront aux actrices de développer des personnages multi-facettes, de Lauren Bacall à Lana Turner, en passant par Gloria Graham et Veronica Lake, sans oublier Rita Hayworth ou Barbara Stanwyck. Amantes, perverses, victimes. Vu l’influence de la littérature noire sur ce cinéma, on y retrouve les mêmes tendances dans les personnages féminins que celles détectées dans les romans. Avec cependant, à l’écran, une sexualité plus voilée, plus suggérée, codes de censure du film obligeant dans la prude Amérique.
Ces films noirs des années  1940 et 50 vont fixer à jamais dans l’imaginaire populaire les images de la femme fatale au pouvoir sulfureux, du  « privé » remuant, frondeur, dur-à-cuire, réaliste jusqu’au cynisme.

S’il y a quelques auteurs féminins qui se confirment dans le genre hard-boiled durant la période évoquée, elles restent anecdotiques en nombre, et ne s’aventurent pas, dans leurs romans, hors des sentiers battus pas leurs collègues masculins. Il faut toutefois citer Gale Gallagher, détective privé féminin qui, dans deux romans (le premier en 1947 : ‘I Found Him Dead’), est un personnage qui agit en partie comme ses modèles masculins de l’époque et se veut indépendante. Ces romans étaient écrits par un couple d’écrivains : Will Ousler et Margaret  Scott, qui les a publiés sous le pseudonyme de… Gale Gallagher.  Ce personnage de privé féminin  est une espèce de chaînon manquant entre l’époque de la gentille détective amateur à l’anglaise des années 20 et la période inaugurée par le hard-boiled qui mènera au roman noir dur et aux personnages modernes d’héroïnes à fort caractère créés plus tard. Entre temps, les « paperbacks » américains au format poche colportent sur leurs couvertures de romans noirs ou HB des dessins de personnages féminins aux poses suggestives, aux corps de rêve et au regard effronté : ces livres visaient un public essentiellement masculin.  Certains éditeurs de polars en Europe reprendront les mêmes illustrations, comme la collection « Un Mystère » en France dans les années 50. Le féminisme en marche, et en lutte, n’avait pas encore touché tous les secteurs de la vie courante, aux USA ou en Europe…

Mickey Spillane - I, the Jury (edition pocket 1948) David Goodis - Cassidy's Girl - Gold Medal (1951) Richard Matheson - Someone is Bleeding - Lion Books (1953)
Mickey Spillane -
 I, the Jury

(Signet -1948)
David Goodis  -
Cassidy's Girl
(Gold Medal - 1951)
Richard Matheson -
Someone is Bleeding
(Lion Books - 1953)

Et ce n’est certes pas Carter Brown, auteur prolifique (plus de 200 romans) qui débuta dans le roman policier humoristique en 1953, qui modifia l’image de la femme dans le récit policier moderne. Ses histoires, vrais pastiches humoristiques et caricaturaux des romans hard-boiled, ne mettaient en scène que des clientes et des secrétaires aguichantes  sur le chemin de  « privés » déjantés ou de flics allumés, et multipliaient les scènes d’érotisme torride mais bon enfant. Grivois et paillards, la majorité des personnages masculins étaient des proies faciles pour ces femmes à l’allure calquée sur Hollywood. Il créa aussi un personnage féminin, Mavis Seidlitz, enquêtrice à ses heures, caricature humoristique de la blonde plantureuse au cerveau d’enfant. Elle affole les hommes par sa simple présence, et lorsqu’elle est émue et respire fort elle fait craquer les bretelles de son soutien-gorge !  Malgré les outrances, certains romans de la série se lisent avec plaisir. Carter Brown eut un immense succès international…

Carter Brown - The Blonde (1955) Carter Brown - Adios Chiquita (1960) - SN
Femmes aguichantes et couvertures criardes
Carter Brown  - The Blonde  (1955)
Malgré la présence de Mavis, la couverture SN de 1960 reste d'une austérité monacale...  (None but the Lethal Heart - 1959)

Ce sont pourtant des auteurs masculins qui mirent en avant-plan des personnages de femmes qui n’étaient que des ombres auparavant dans les romans HB/noir: la compagne, la femme, la petite amie, l’ex-femme dont on a divorcé ; ils en firent des actrices à part entière dans leurs histoires, prenant une place de plus en plus importante dans le récit et dans les préoccupations du héros masculin. On peut distinguer cette approche déjà amorcée chez Ed McBain dans sa saga du 87e district (dès 1956), où Steve Carella, personnage récurrent du commissariat, est toujours préoccupé par sa femme, handicapée. Au fond c’était l’application de ce qui se pratiquait déjà beaucoup dans le domaine du roman policier plus traditionnel, qui avait fort évolué depuis les « reines du crime » des années 20-30, et dont le flambeau avait été repris par des auteurs féminins de la veine classique imprégnées de l’air de leur époque où la femme occupait une place de plus en plus importante depuis la deuxième guerre mondiale.
Les années 1960 et 70 verront l’apparition des détectives masculins à problèmes (comme les qualifiait Michel Lebrun, auteur de polars et essayiste français). De la sur-utilisation du détective privé à la Philip Marlowe dans le roman noir, ces années vont voir apparaître des « privés» qui ne sont plus « normaux » comparés à la norme du genre ; une caractéristique inhabituelle (pour le personnage ou pour le roman noir d’alors) les singularise dans la masse des clones de Marlowe et Spade. Un passé obscur leur colle à la peau, ou encore : ils vivent dans de conditions matérielles plus que précaires qui les marginalisent une deuxième fois, ou ils peuvent être homosexuels (ce qui à l’époque était un vrai problème !), leur ex-femme leur crée de réels ennuis (avec le problème des enfants en sus), ou leur relation amoureuse est plus que tumultueuse (leur problème, c’est la femme dans ces derniers exemples). Dans d’autres cas de figure, ce sont des infirmités physiques qui caractérisent le héros : il lui manque un bras, comme chez Dan Fortune le privé avec une  conscience sociale créé par Michael Collins (série débutant en 1967), ou il est vieillissant, malade et proche de la mort, comme l’attachant Nameless (détective sans nom- son nom n’apparaît jamais dans la série démarrée en 1971) de Bill Pronzini . Et de nombreux autres cas de « détectives à problèmes » pourraient être cités.
C’est dans cette nouvelle ambiance et dans un début de mutation des récits HB/noir qu’on peut placer cette ouverture du héros existentiel du roman noir vers son entourage, sa famille, ses amis. La vie privée du « privé ». Et on verra la femme prendre plus de place dans les romans, une femme proche du modèle social de l’époque : plus indépendante, attachée à certaines valeurs essentielles de la famille, exerçant les métiers les plus divers, libre dans son comportement amoureux. Ce sont ces changements qui introduiront de plus en plus des rôles de femmes proches de la réalité sociale ordinaire, permettant ainsi à ces auteurs de gagner un public qui normalement reste plus réticent devant les eaux troubles du roman noir, et de gagner une frange du lectorat féminin.
Un exemple parfait de ce glissement vers la ‘normalité’ est fourni par la série du privé Spenser de Robert B. Parker, cet excellent auteur chandlérien qui accorda dans les années 1980-90 de plus en plus de place aux relations entre Spenser et Suzan (son amie de cœur, fiancée de la main gauche) et les problèmes de leur couple. Cette relation devint paradoxalement assez vite un chancre inutile déviant la force du récit des romans, et finira dans l’excès d’attention accordée au couple au détriment de la face HB/noir des romans, et dans la banalisation.
Toutes les variantes d’intensité  de la présence effective et importante de la femme auprès du héros masculin seront explorées. Du couple de flics - homme et femme- en action, au privé vivant une vie de famille. Commenceront aussi à poindre ici et là, de vrais personnages féminins au rôle central dans le récit.
Mais la vraie révolution sera l’entrée en nombre des femmes auteures dans le roman noir, auteures anglo-saxonnes -essentiellement américaines puis britanniques,  souvent d’inspiration féministe et donnant leur préférence à des héros féminins.
Le noir se colorait de rose…

 

Chick Dick (argot am. – en fr : la bonne femme fouille-merde)

Si Cordelia Gray, détective privée malgré elle (elle hérite d’une agence de détectives privés) semble ouvrir la marche féministe, on ne peut pas en dire que son auteure, P.D. James, en ait fait un cheval de bataille du féminisme. On peut, à la rigueur y voir un féminisme utile et journalier, accompagné d’une indépendance de la femme devant les nécessités de son époque. Comme James elle-même. Rien de vraiment innovant ou de contestataire, le monde de P.D. James n’est que conservatisme et sa littérature une continuation, avec des améliorations cosmétiques, des textes des reines du crime des années 20. Ses romans d’enquêtes ne sont que des whodunits, dépoussiérés certes, avec plus de psychologie dans le détail des personnages, d' une écriture souvent assez soignée mais diluée dans des digressions sans fin et de bon ton. Les deux romans qui forment le cycle Cordélia Gray n’échappent pas aux travers de l’auteur, et si Cordelia est détective privée, elle n’est qu’une forme rajeunie et mise en conformité avec l’époque de l’enquêtrice dilettante et bon enfant des cozies et autres whodunits classiques. James a emprunté quelques données souvent utilisées par le roman hard-boiled, à propos des détectives privés et de leurs activités, mais uniquement pour situer son personnage dans son époque, et le rendre plus acceptable. Le premier roman avec Cordelia Gray : ‘An Unsuitable Job for a Woman’ (1972) -La proie pour l'ombre (1984)- a un titre anglais (= un job qui n'est pas fait pour une femme) qui ressemble étrangement à celui d’une curiosité américaine: ‘No Business for a Lady’(=C'est pas un business de dame), roman d’assez pauvre facture qui, en 1956, mettait en scène une détective privée, Eli Donovan, une jeune femme qui n’avait que ses charmes comme atout… D’ailleurs, le personnage de Cordelia Gray semble n’avoir pas fort inspiré James qui n’écrira que 10 ans plus tard un deuxième (et dernier) volume avec son héroïne, déjà parée dans le public d’une aura féministe malgré elle. On a l’impression que Cordelia Gray encombrait le monde bien géré de P.D. James. ‘The Skull Beneath The Skin’ (1982)- L'île des morts (1985), un roman qui renoue de très près avec les poncifs du whodunit, sera le point final.

Une troublante similitude...  (voir texte)
P.D. James - An Unsuitable Job for a Woman (1972) James Rubel - No Business for a Lady (1956)
Cordelia Gray, heroïne féministe malgré elle et malgré l'auteure PD James, dans un roman paru en 1972 dont le titre évoque le très déluré roman américain de James Rubel ... Un titre évocateur pour un roman(1956)   avec heroïne détective aux charmes évidents, titre qui a sans doute inspiré PD James pour son premier roman avec Codelia Gray.  

On peut cependant citer l’Américaine Marcia Muller comme étant la première auteure ayant consacré des romans à un personnage central de détective privé féminin à part entière : Sharon McCone qui apparaîtra en 1977 dans ‘Edwin of the Iron Shoes’ - De bric et de broc. Version féminine du privé américain, McCone est cependant moins sûre d’elle que son équivalent masculin, et elle évolue au cours des récits au milieu de relations plus nuancées avec les personnages qui lui sont proches. Les romans deviendront aussi de plus en plus sombres au fil de la série, avec une Sharon obligée de se durcir. En même temps,  Marcia Muller a réussi à donner de la consistance et une certaine profondeur à son  personnage tout en gardant des coins d’ombre.

Les années 1980 verront nombre d’auteures se lancer dans la féminisation du roman HB/noir, en créant des clones féministes du privé. C’est certainement chez la romancière américaine Sara Paretsky, avec son enquêtrice privée  V.I. Warshawski qui se veut l’émule dure et combative des durs-à-cuire du hard-boiled, qu’on trouve le meilleur exemple de l’outrance que peut offrir un féminisme dont le but est de singer le modèle dominant. Warshawski n’hésite pas à se battre, prête à tuer si nécessaire. V.I., pour ses prénoms :Victoria  Iphegenia ! Mais vous avez avantage à l’appeler Vic, jamais Vicky…
Cette caricature ouverte de l’agressivité masculine reprise dans ce personnage féminin eut vite un vrai succès, surtout aux USA et en Grande Bretagne. Mais après les premiers titres, débutant avec : Chronique d'une mort assurée - ‘Indemnity Only’(1982), la série perdit rapidement son originalité par des répétitions assez inutiles de scènes d’action qu’on sentait plaquées d’office sur le récit. Récit qui, après quelques romans, manque de force et devient assez banal.
Un personnage plus nuancé sera celui créé par l’Américaine Sue Grafton : Kinsey Millhone, détective privé féminin opérant en Californie. Millhone offre des caractéristiques qui ont vite conquis le public féminin : déterminée, choquée par les faux-semblants, souvent acerbe, libérée sexuellement elle ne s’attache pas facilement. Valeurs courantes de la femme moderne anglo-saxonne contemporaine. Même si elle est une solitaire sur le chemin habituel du privé, elle s’écarte assez fort de son modèle HB masculin. Des personnages bien dessinés donnent une certaine force aux romans et en accroissent l’intérêt, dans une série qui se sert des lettres de l’alphabet dans ses titres, le premier étant : ‘A is for Alibi’ (1982)- A comme Alibi. Si à l’heure actuelle la série s’essouffle, c’est essentiellement dû à l’usure, problème courant des longues séries à personnages récurrents. D’autre part, il faut mitiger les déclarations d’originalité qu’on trouve chez les exégètes, car au-delà du personnage féminin bien mis en scène, les qualités évidentes de romancière de Sue Grafton, les éléments qui remplissent la vie privée de Kinsey Milhone prennent une place importante : de ses aventures amoureuses à son divorce, ou de  son passé de flic à une faute commise dans le passé. Toutes choses qu’on trouvait déjà fréquemment dans les variantes modernes du HB/noir masculin.
Toujours dans la même veine, Karen Kijewski, explore la féminisation du privé américain avec Kat Colorado, enquêtrice privée dans la quarantaine. Si elle fait face à une certaine violence, les récits bien articulés et prenants dans lesquels elle évolue restent du côté moins sombre du noir. En anglais, tous les titres de la série, commençant avec ‘Katwalk’ (1989)-  Ta langue au chat ?, contiennent le prénom de la détective privée, Kat.
Un personnage féminin assez réussi est la détective privée Carlotta Carlyle, dans une série de romans de Linda Barnes commençant par ‘A Trouble of Fools’ (1987)-La chasse au bahut. La romancière américaine a fait de Carlyle un personnage féminin plausible, assez dur, dans des récits enlevés et toujours intéressants.

Sara Paretsky - Idemnity Only (1982) sue Grafton - A is for Alibi (1982) Karen Kijewski - Ta langue au chat ? (1990)
Sara Paretsky
début de la saga de la très turbulente  
V.I. Warshawski

Sue Grafton
crée une série-alphabet avec Kinsey Millhone
la détective privée féministe
Karen Kijewski
Son enquêtrice Kat Colorado, version féminine et pas trop violente du privé

Les années 1990 et 2000 voient la branche féminine du roman noir policier s’étoffer et continuer dans les pas des précurseurs, tout en débordant des USA vers nombre de pays.
C’est aussi la période où beaucoup de bastions masculins tombent les ans après les autres. La femme moderne veut être l’égale de l’homme, non seulement dans ses droits mais aussi dans la vie publique et professionnelle. L’armée, la marine, la police sont obligés d’accepter la féminisation de leurs effectifs, à tous les niveaux et non plus dans des tâches d’auxiliaires éloignées du cœur de ces organismes. L’espace, l’engineering, l’aviation, la médecine, les sports extrêmes, rien ne résiste à la femme moderne.
La femme Nikita (1990)- néo-noir et néo-féminismeLe roman policier noir et le roman dur sont dorénavant des domaines où la femme se sent libre de présenter ses visions, ses personnages, ses caricatures. Une entrée en force, facilitée par les représentation du héros féminin dans des séries policières télévisées qui se retrouve femme-flic, enquêtrice privée, chasseur de primes, médecin légistes, spécialiste de la police scientifique… et on en passe. Sans oublier le cinéma, où le film néo-noir, hériter flamboyant du film noir de l’époque classique, aborde maintenant des sujets scabreux et d’une violence exacerbée dont la femme n’est  plus à l’abri ; vénale et corrompue, au comportement sexuel trouble, manipulatrice, tueuse à gages, agressive, chef de gang… tous les rôles lui sont attribués, sans retenue, et souvent dans des films de grande qualité. La femme fatale moderne présente elle-même l’addition et exécute la sentence. Elle n’est plus uniquement  l’instrument du destin ou son jouet. La plupart du temps elle prend son propre destin en main et fait ce qu’il faut. Ou ce qu’elle veut. De Prizzi’s Honor (John Huston, 1985) et La femme Nikita (Luc Besson, 1990) à Bound (frères Wachowski, 1996), mais aussi de Romeo is bleeding (Peter Medak, 1993)  à Freeway (Matthew Bright, 1996)  et The Way of the Gun (Christopher McQuarie, 2000). La liste est longue.

Le roman et l’image agissant l’un sur l’autre, dans un mouvement à deux directions,  accéléreront l’acceptation de la nouvelle représentation de la femme qui repousse ses limites individuelles de plus en plus loin. Dans le même temps, on a vu apparaître, par exemple, le roman policier lesbien, sous-genre épinglé par les anglo-saxons friands de classifications factuelles, et là aussi, la variante HB/noir pointera son nez. Car, comme déjà souligné auparavant, même si la vie courante s’ouvre de plus en plus à la femme qui a du renoncer à une partie de son rôle de gardienne du foyer pour des raisons économiques et d’émancipation féminine, le prosélytisme du féminisme militant a de plus influencé nombre des auteures modernes qui choisiront de mettre des personnages féminins au centre de leurs romans HB/noirs, comme une forme de conquête ou de confirmation de l’occupation féminine d’un territoire qui fut longtemps exclusivement masculin. Cette volonté n’est pas toujours ouvertement affirmée par celles-ci, mais on en trouvera une formulation claire et sans ambiguïté dans un texte de 2000 écrit par les égéries du ‘Tart Noir’ britannique, formulation qui cerne bien tout un pan de la littérature policière féminine contemporaine. Le post-féminisme est entré en force dans le polar. 

        TART NOIR - recueil anglais - 2002
TART NOIR -  2002
Recueil de nouvelles post-féministes anglaises publiées sous la direction de Stella Duffy et Lauren Henderson

a. Tart Noir (on pourrait traduire par : « traînée noire », traînée pris au sens figuré= salope)
-Polar dans lequel le personnage princippal est une femme qui est : dure, indépendante et sexy

b. Manifeste : A quoi ressemble une héroïne du Tart Noir ?
« Des détectives féminines qui sont assez dures que pour s’en prendre aux malfrats et aux flics corrompus, assez tendres cependant que pour être émues par des hommes durs et tendres (ou par des femmes, le cas échéant).
Ce sont des neo-féministes, mi-Philip Marlowe, mi femme fatale, qui suivent leurs propres règles, qui pensent qu’il est tout à fait possible de sauver le monde tout en portant une robe qui a de la classe et des talons hauts. »

« Nos héroïnes emblématiques sont Modesty Blaise et Emma Peal, notre moralité est contestable et notre attitude demande toujours des améliorations. »

 (texte publié sur leur site Web « Tart City », 2000 ) 



Ce n’est pas par hasard que le manifeste de ces auteurs féminins contestataires fut d’abord publié sur le Web: elles se veulent à la pointe de la modernité. Et de la féminité dans le polar.
Tout ceci en surfant sur la vague du renouveau actuel du roman noir en Grande Bretagne, et de son succès. Un  mouvement de contestation féministe ouverte essentiellement britannique, même si par la suite il ralliera plusieurs autres nationalités par les femmes auteurs qui se se sont déclarées proches d’une telle vue sur le roman noir au féminin. Les fondatrices de « Tart City » (1999), Lauren Henderson, avec sa Samantha Jones au féminisme agissant et Sparkle Hayter (Canadienne) avec sa reporter de TV remuante et à la répartie facile,  étaient des écrivains de polars parfois teintés de noir, mais toujours fermement orientés. S’y joignit assez vite : Stella Duffy, auteure de la série au fort contenu érotique avec Saz Matin, détective privée et lesbienne évoluant dans un monde assez noir, débutant avec Les effeuilleuses - ‘Calender Girl’(1994)-actuuellement co-éditrice du site, avec Henderson.
D’autres féministes post-modernes se rallieront au groupe, par affinité et par provocation. Telles les britanniques : Katy Munger, Val McDermid, Liza Cody, ou encore l’Américaine Vicki Hendricks, toutes ayant produit des séries de romans avec des personnages féminins à forte connotations féministes comme personnage central. Toutes ces dernières ayant d’ailleurs accepté de participer à l’anthologie de nouvelles d’auteurs exclusivement féminins, appelée, avec à-propos, ‘Tart Noir’ (2002). Et nombre de jeunes auteures se réclament de cette tendance.

Dans le reste du monde, et surtout en Europe, on trouve à l’heure actuelle beaucoup de traces de la féminisation du roman noir policier.
En ce qui concerne la France, pays où la littérature noire policière a connu assez rapidement le succès et l’intérêt des exégètes, la femme ne fit qu’une entrée tardive dans ce qu’on peut appeler le roman noir à la française. Si un des auteurs fondateurs du noir moderne en France, Jean Amila, a utilisé des personnages de femmes, c’est toujours dans des cadres sociaux bien définis ou dans les rôles plus habituels. Il en va de même chez Jean-Patrick Manchette, rénovateur d’exception d’un genre qu’il modernisa, mais chez Manchette il y eut une exception notoire avec Fatale (1977), roman noir un peu en marge dans sa production, dans lequel le personnage central est une tueuse professionnelle. Jusqu’à ce jour, les auteurs français importants n’accorderont qu’une place convenue aux personnages féminins, de Didier Daeninckx  et Jean-Bernard Pouy à A.D.G..

A part l’une ou l’autre exception historique, peu de femmes se lanceront comme auteur de romans noirs en France avant les années 1990, lorsque sous l’impulsion américano/anglaise et grâce au recrutement fait par Patrick Raynal devenu directeur de la célèbre collection « Série Noire », ces dames vont entrer en force dans cette littérature.
Assez étrangement, au début de ce renouveau, aucune ne s’appliquera à utiliser des femmes comme personnages centraux récurrents, de Pascale Fonteneau avec son excellente analyse des problèmes de société dans des romans ramassés et denses, à Nadine Monfils, une Belge qui traite magistralement l’humour noir et déjanté aux bordures surréalistes. Le commissaire imaginé par Monfils sera d’ailleurs un homme, dans une série de romans aux accents moins noirs et à l’humour plus direct. Dominique Manotti occupe avec ses romans noirs à forte coloration politique, chasses sombres à la magouille et à la corruption, une position plus marquée : sa trilogie a comme personnage central inhabituel, un flic homosexuel. Par la suite, elle utilisera un flic-femme dans le noir  Nos fantastiques années fric  (2001).
Plus récemment, quelques auteurs féminins abordent d’emblée le roman noir avec des personnages de femmes, telle Dominique Sylvain dans ses premiers romans plutôt sombres ; par contre, elle vient récemment de se diriger vers des romans moins noirs mais qui mettent en scène deux personnages d’enquêtrices féminines dans des récits se rattachent d’avantage au genre suspense/thriller. De plus, l’auteur féminin actuel ayant le plus de succès en France, Fred Vargas, malgré quelques traces ici ou là dans certains de ses romans, s’est toujours arrêtée en bordure aux eaux glacées du roman noir, sans jamais franchir le pas, préférant des structures plus traditionnelles pour le cadre  et le cœur de ses récits. Et un flic mâle comme personnage récurrent.

En Espagne, comme ailleurs, les auteurs modernes du roman noir n’accordent qu’une place conventionnelle à la femme dans leurs récits, n’en faisant que très rarement le personnage central. Il en va de même pour les autres pays hispaniques, où on épinglera cependant La lune d'écarlate -"La luna de escarlata" (1994)- de l’auteur mexicain Rolo Diez : c’est la vie de deux femmes qui est au centre du récit de cet excellent roman qu’on pourrait qualifier de « picaresque noir ».
Les auteurs féminins aussi  sont apparues en Espagne et ce dans divers genres du polar.
Parmi elles, il faut citer l’excellente romancière Alicia Giménez-Bartlett et sa série avec l’inspecteur féminin Petra Delicato, série qui débuta avec Rites de mort -
' Ritos de muerte' (1996) ; une série qui donne une place importante à la vie privée et aux problèmes de son héroïne qui fait équipe avec un policier masculin, conforme en cela aux schémas du féminisme appliqué aux romans policiers contemporains déjà décrits ici. Et qui abandonne en grande partie le regard critique sur la société dans son ensemble, ce regard qui est une des caractéristiques importantes du roman noir.

Pascale Fonteneau - La vanité des pions Nadine Monfils - Monsieur Emile (1998) Rolo Diez - Lune d'écarlate (v. fr.1998)
Pascale Fonteneau
romans noirs sur l'air du temps
Nadine Monfils
humour très noir  dans des contes surréalistes
Rolo Diez et le "picaresque noir" de la destinée de deus femmes  

La présence féminine dans le roman policier n’a jamais faibli, de ses origines à nos jours. Que ce soit par les auteures, les personnages, ou le lectorat. Comme on a pu le voir au long de notre parcours dans cet article, l’entrée de ces dames dans le roman noir fut certainement plus tardif mais il apparaît qu’elles comblent avidement ce retard et qu’à partir des années 1980, principalement sous la poussée féministe anglo-saxonne, on la retrouve aux commandes de toutes les variantes du roman noir. En force.
Le risque d’excès du post-modernisme féministe, prolongation des positions à la Tart Noir, est bien présent et peut faire glisser tout un pan de cette littérature féminisée vers la parodie et la caricature involontaire. L’autre danger qui risque de faire avorter le futur du roman noir féminisé, est la tentation de restreindre les récits sombres à quelques péripéties et de se concentrer sur les « héroïnes à problèmes », dans un récit visant le public le plus large, se rapprochant en cela des objectifs limités du thriller ou de la série à personnage récurrent qui ne peut que vite s’essouffler. Mais ce denier danger est celui qui guette aussi beaucoup d’auteurs anglo-saxons  masculins actuels, et semble donc être plus une tentation créée par le roman policier dans sa déclinaison la plus récente, qu’une tentation imputable au sexe de l’auteur. Beaucoup résistent, heureusement pour nous, et à l’exemple de la France on peut constater que certains auteurs féminins sont capables d’intégrer les données du roman noir sans en faire une caricature féministe ni un simple travestissement de l’équivalent masculin, un roman de garçonne.
Par ailleurs, la place de la femme comme personnage du roman noir a un futur illimité. A l’image de la place de la femme moderne dans nos sociétés. Comme son homologue masculin, en grimpant tous les échelons de la société organisée contemporaine, elle sera de moins en moins à l’abri de la corruption, du crime économique, du meurtre politique, de l’incarnation du Mal en marche. Non plus uniquement comme victime, mais maintenant aussi comme ordonnatrice de ces fléaux de la condition humaine.
Aucun doute n’est permis : le 21e siècle sera le siècle de la femme.

E. Borgers  

Copyright E.Borgers 2008

                                    ---------------------------------------------------------

Bibliographie partielle (essais et ouvrages de référence)

Modern Crime Fiction, Mike Ashley, Mamoth Encyclopedia, Robinson, 2002

The Big Book of Noir, Gorman-Server-Greenberg, Caroll & Graff Publishers, 1998

The Crime and Mystery Book, Ian Ousby, Thames and Hudson, 1997

Hard-Boiled Mysteries, E.Borgers, Web Site: www.geocities.com/Athens/6384, 1996-2005






Le féminisme moderne et le roman noir   

Dans un essai des années 1990, Catherine Thompson étudia l’évolution du personnage féminin dans le roman hard-boiled moderne, en appliquant à ses analyses des filtres assez stricts du féminisme contemporain dont une partie ne cherche que le triomphe de la femme, même en dénigrant le rôle de l’homme, quel que soit le domaine examiné. Il en reste que l’exploration de Catherine Thompson jette un éclairage différent sur la littérature noire et son lectorat, et soulève quelques questions qui méritaient une réponse.

La traduction française de l'introduction de son essai est disponible ci-dessous

 
Ceux qui lisent l’anglais pourront télécharger le texte original complet de l’essai (plus de 120 pages) à l’adresse Web :   http://www.geocities.com/Athens/6384/dameshb2.html

Site Web hébergeur du texte complet en anglais  Hard-Boiled Mysteries

 




De Marlowe à Millhone :

La féminisation du détective Hard-Boiled  (1997)

EXTRAIT  (adaptation : E.Borgers)  - auteur : Catherine Thompson


Les détectives, les femmes et le Rêve Américain

Lorsqu’on pense aux femmes dans les histoires américaines de détectives, il n’y a aucun doute que nous ferons émerger des images familières dans notre esprit : la face voilée de la veuve éplorée mais furieusement belle qui veut savoir qui a tué son mari et pourquoi, la fille garçon manqué et turbulente (ou, au contraire, une vraie vamp) qui est la secrétaire du bureau visité. Et, plus que sûrement, la séduisante femme fatale qui trimballe  un automatique dans son sac à main, et qui, le plus souvent, prétend être une veuve éplorée.
Quand on pense aux détectives privés, on se représentera vraisemblablement quelqu’un qui ressemble fort à Humphrey Bogart : un homme en imperméable, chapeau mou rabattu sur des yeux froncés par le cynisme, de la fumée s’échappant de la cigarette roulée à la main qui pendouille au coin de sa bouche, un dur qui cogne durement, boit trop et tire juste.
Ces images sont des mythes américains. Pourtant ces images sont troublantes. Ces mythes correspondent à certains schémas  hérités du consensus populaire, selon lesquels : a/ un homme doit être un dur pour être un héros et b/ les femmes sont dangereuses, changeantes et ne peuvent être dignes de confiance dans aucune circonstance.
Il est difficile pour une femme de s’identifier à ces schémas…
En lisant Chandler, moi, Catherine, je ‘devenais’ Philip Marlowe virant Carmen Sternwood hors de mon lit, puis le défaisant pour éviter la ‘contamination’. Je ne veux pas m’identifier à ces femmes, je veux être le héros. Pourtant je sais que je ne peux être le héros car je ne suis pas cet homme. C’est ainsi que je suis forcée d’examiner à nouveau ces femmes dont je ne suis pas, et dont je ne veux pas être.
Jusqu’au jour où je suis tombée sur des romans de Sue Grafton, et leurs lettres de l’alphabet dans le titre. Je les ai tous lus. J’étais accro. Enfin quelqu’un avec qui je pouvais m’identifier : un détective, héros de roman : dure, à la répartir facile, et…femme. Je ne me demandais pas encore, du moins à l’époque, ce qui faisait que Kinsey Millhone, la détective, était le genre de personnage que je voulais ‘être’. Poursuivant mes études, je me suis rendu compte que certains éléments propres au genre hard-boiled et ses détectives pouvaient se retrouver dans la littérature générale. Mais ce ne fut qu’en mettant en parallèle le théâtre américain, les films et la théorie littéraire, que germa l’idée que j’avais déjà en moi sans vraiment le savoir. J’ai soudainement réalisé que presque tous les films américains sont des Western et tout héros américain un cow-boy : le Virginien c’est Sam Spade, c’est Luke Skywalker. Des cow-boys. Pas des cow-girls.
Et la princesse Leila, c’était qui ?

Une grande partie de la littérature américaine (populaire, classique ou adaptée au film) s’est construite autour de l’idée du Rêve Américain, une idée qui à la fois change tout le temps dans sa nature et signifie quelque chose de différent pour chacun des rêveurs. Et, même si ce Rêve Américain est une aspiration individuelle, ce n’en reste pas moins un Rêve masculin ; dans la littérature américaine, peu, même presque pas, de femmes sont capables de réaliser le Rêve Américain. Elles ne peuvent pas se précipiter vers la « frontière » (qui représente toujours le pays des opportunités et le rêve) comme le font les hommes, principalement à cause de l’hostilité de ces derniers envers les femmes. Seuls les hommes peuvent s’éloigner vers le soleil couchant, bien profilés sur leur selle.
Dans la mythologie américaine, les femmes sont reléguées dans le marginal silencieux, soumises aux hommes et soumises par eux. Et la soumission des femmes dans la littérature américaine est toujours d’actualité malgré l’influence du féminisme.  Si un personnage de femme intelligente et fougueuse apparaît par exemple dans un film de Hollywood, elle est destinée à être détrônée, soit par sa mort, soit par l’amour (dans Mission Impossible de 1996, tous les personnages féminins sont éliminés, sauf l’androgyne Max). Même si l’actrice est une vraie star, il y a beaucoup de chances qu’elle participera malgré tout à une intrigue qui mènera à sa subordination. Tout ceci ne prédispose pas favorablement à l’installation réussie d’un bureau de détective féminin… Elle ne réussira pas, c’est clair : elle n’est pas un cow-boy. 
Et pourtant, elle l’est !
Cependant, on ne peut simplement mettre une femme à la place du dur-à-cuire qui évolue dans le hard-boiled : ce simple changement du masculin vers le féminin donne des personnages comme Modesty Blaise et la ridicule Barb Wire. Avec ce procédé, la femme ne devient qu’une Sam Spade avec une paire de seins, ou une espèce spéciale d’enquêteur qui doit toujours être sauvée à la fin par un personnage masculin qui en profite pour résoudre l’enquête.
Pourtant, les personnages de détectives féminins tels que créés récemment par des auteurs féminins sont différents du modèle masculin. Toutes ces auteures actuelles sont en fait féministes par certains aspects. Leurs romans comportent implicitement, et parfois même explicitement, des critiques du patriarcat et de certaines institutions patriarcales comme la loi, la médecine, la bureaucratie et l’entreprise. Ils mettent aussi en jeu des attitudes féministes face aux problèmes tels que la violence et le concept de justice.
C’est cette vue et cette attitude féministe que j’ai voulu examiner dans mon essai.  

Catherine Thompson, 1997


copyright Catherine Thompson 1997 pour version originale
copyright E.Borgers 2007-2008 pour traduction française


 | retour au début du dossier >>> |                               |  sommaire  POLAR  NOIR   |
                                     




       Vers Page suivante >> vers chapitre dossiers noirs



         Mise à jour : 25 août 2008

©Copyright 2008 E.Borgers. Les illustrations restent la propriété des ayants droit.
L'information et les textes sont présentés de bonne foi et l'auteur ne peut être tenu pour responsable d'éventuelles erreurs et imprécisions.
Polar Noir n'est pas une entreprise commerciale et n'est soutenu par aucun commanditaire.