NOUVELLE - 

François Barcelo, présenté dans nos page, nous a transmis une de ses nouvelles en exclusivité pour le Web et POLAR NOIR.
Prenez Cinq est une vraie nouvelle multimedia, comme vous le verrez, et nous pourrions ajouter: multiculturelle…

L’auteur commente son texte de la manière suivante:
“Cette nouvelle a été publiée dans le collectif Jazz et blues magiques, un beau livre illustré par Pierre-Léon Tétreault et publié en février dernier par la maison d'édition Les heures bleues.
C'est l'histoire d'un petit voleur, donc pas très loin du récit noir tout en n'en étant pas du tout un.
Il s'agit d'une version légèrement abrégée, dont j'ai fait à quelques reprises la lecture en public, en faisant écouter la musique mentionnée vers la fin.
Les gens riaient au bon moment. “

Certes, la nouvelle n’est pas noire, mais elle est bourrée d’humour, denrée de prédiletion de François Barcelo. 
Profitez-en!
 


 
 
 
PRENEZ CINQ

de  François Barcelo                                                © 2000 François Barcelo


J'avais dix-sept ans. J'étais mineur, et il vaut mieux être mineur si on se fait prendre à cambrioler la maison des voisins.
Nos voisins s'appelaient Élise et Roch Martin. Ils avaient déjà été victimes d'un cambriolage, à la fin de l'hiver, pendant leurs vacances en Floride. Cette fois-là, avant de partir en voyage, ils avaient laissé la clé de leur maison à mes parents, parce qu'on ne sait jamais. C'est donc mon père qui s'était aperçu du vol en allant faire une des rondes exigées par la compagnie d'assurance.
À leur retour, les Martin avaient remplacé leur chaîne stéréo et leur collection de disques, la télé et le magnétoscope. Ils avaient aussi fait installer un système antivol. Mais il nous avaient encore laissé la clé. On a beau faire confiance à la technologie moderne, on ne sait jamais.
J'avais donc accès à la clé d'une maison bourrée d'appareils électroniques flambant neufs. C'était tentant, mais il y avait mieux encore.
Roch Martin avait expliqué à mon père que si les cambrioleurs coupaient l'électricité de la maison avant d'entrer, l'alerte sonnerait quand même à la centrale du service de sécurité. Le seul moyen pour les voleurs d'empêcher ça, c'était de commencer par couper le fil du téléphone.
Un soir, cet été-là, mes parents sont allés à l'assemblée annuelle de la Caisse populaire, au village.
J'ai pris dans la remise l'échenilloir à long manche. Je suis passé par le bois derrière nos terrains. Comme ça, personne ne me verrait.
La Chrysler des Martin n'était pas devant leur maison. Tout se présentait bien.
Couper le fil du téléphone a été facile. Je suis ensuite retourné chez nous. J'ai replacé l'échenilloir à sa place dans la remise. Et je suis reparti chez les Martin, en passant toujours par le bois. Cette fois, j'emportais deux boîtes de carton.
Je suis monté sur le perron à l'arrière de la maison, j'ai mis la clé dans la serrure, j'ai poussé la porte. Je suis entré dans la cuisine, j'ai marché jusqu'au salon. Dans une de mes boîtes, j'ai placé le magnétoscope, l'ampli et le lecteur de disques compacts. Dans l'autre, j'ai entrepris de mettre les disques tout neufs des Martin. Pas la peine de choisir. À Montréal, j'aurais au moins huit dollars par disque, peu importe le genre.
Lorsque la boîte a été pleine, je l'ai bien refermée. Je l'ai soulevée. Elle pesait une tonne ou presque, mais je n'ai pas eu le temps de la rouvrir pour l'alléger. J'ai entendu des bruits de pneus dans l'entrée. Des phares ont balayé le mur au-dessus de moi.
Les Martin étaient revenus!
Je n'avais qu'à me sauver par la porte d'en arrière. Mais ce serait difficile avec les deux boîtes. Laquelle choisir? De toute façon, les disques valaient autant que les appareils.
Je suis disparu dans la forêt en même temps que j'entendais la voix d'Élise Martin, de l'autre côté de la maison :
- Passe-moi les clés.
J'ai eu envie d'abandonner la boîte de disques. Mais à huit dollars chacun, ça fait beaucoup d'argent quand on a dix-sept ans.
J'ai encore entendu Élise Martin s'exclamer :
- Ah non! Ils sont revenus!
Je me suis mis à courir. Mais j'ai trébuché sur une racine. La boîte m'a échappé. Je suis tombé par-dessus.
La boîte s'est brisée et les disques se sont éparpillés par terre dans le noir. J'ai tendu la main. J'en ai touché un. Il était sorti de sa pochette. J'ai tâté autour, j'ai trouvé la pochette ouverte, et j'ai remis le disque dedans.
- Je pense qu'il y a quelqu'un dans le bois, a fait la voix de Roch Martin.
Et il s'est mis à éclairer les troncs d'arbre à ma gauche, avec une lampe de poche.
- Vas-y pas, c'est dangereux, a ordonné sa femme.
Pendant un long moment encore, la lueur a fouillé la forêt.
- Y a personne.
La lampe de poche s'est éteinte. La porte arrière des Martin s'est refermée.
J'ai attendu que les battements de mon coeur se calment. J'ai encore tâté dans le noir. Je ne pouvais pas emporter tous ces disques dans une boîte éventrée. Surtout que je risquais que Roch Martin rallume sa lampe de poche. Il avait peut-être seulement fait semblant de rentrer.
Il fallait ramper. J'ai mis entre mes dents le disque que j'avais trouvé. Quand j'ai été sûr qu'on ne pouvait plus me voir de la maison des Martin, je me suis remis à courir, en serrant le disque dans ma main.

Rentré chez nous, je suis monté à ma chambre. Qu'est-ce que j'allais faire de ce maudit disque, que j'aurais dû laisser dans le bois avec les autres?
C'était un disque de musique classique. Ça se voyait facilement, même si je n'avais jamais eu un disque classique entre les mains.
Il y avait un nom en gros : ÉRIK SATIE. Après, en plus petit, il y avait une liste de   titres : Nouvelles pièces froides, Préludes flasques (pour un chien), Véritables préludes flasques...
Il y avait aussi une illustration de l'ancien temps, avec un chien à côté d'un cône de vieux phonographe.
Érik Satie, c'était peut-être le nom d'un chien chanteur?
Impossible de savoir, parce que nous n'avions à la maison qu'un vieil appareil pour disques de vinyle.
Pas question d'aller vendre l'album. Je pouvais me faire prendre si les Martin signalaient à la police la disparition de ce disque-là, qui était peut-être très rare.
J'ai caché le disque du chien chantant dans le fond de mon tiroir à chaussettes.

Le lendemain, les Martin sont venus nous demander si nous avions vu quelque chose d'anormal. Mon père et ma mère ont répondu qu'ils étaient sortis. J'ai expliqué en rougissant que j'avais passé la soirée dans ma chambre. Personne n'a eu l'air de s'étonner que je rougisse. Je rougissais toujours quand Élise Martin était là.
- De toute façon, a dit son mari, on est arrivés juste à temps. Ils se sont sauvés par en arrière, avec une boîte pleine de disques. Mais ils l'ont échappée dans le bois. On a tout retrouvé.
- J'ai vérifié avec la liste des disques qu'on a achetés au printemps, a ajouté Élise Martin. Il nous en manque rien qu'un.
Les Martin sont repartis en jurant qu'ils allaient changer leur système de sécurité. Et je me suis juré que jamais plus je ne volerais quoi que ce soit.

À Noël, mes parents m'ont offert un baladeur pour disque compact. «Quasiment neuf», d'après mon père. Avec trois disques - rien que du western - que j'ai détestés profondément dès la première écoute.
Mais je me suis rappelé le disque du chien chantant. Je l'ai retrouvé sous mes chaussettes.
Ça n'était pas du tout un chien chantant.
La première plage du disque, qui s'intitulait Nouvelles pièces froides, était plutôt amusante. Il y avait du piano et peut-être un saxophone. Mais c'était un peu répétitif à mon goût. La deuxième plage, Préludes flasques (pour un chien), était franchement ennuyeuse. Encore un truc au piano. Avec du saxophone toujours, mais lent comme un coucher de soleil. Vraiment, de la musique classique très ordinaire, il m'a semblé même si je n'en avais jamais entendu.
Par contre, la troisième plage, Véritables préludes flasques, m'a plu comme je n'aurais jamais cru que du classique pourrait me plaire. Ça débutait encore au piano, et ça continuait avec un solo de saxophone qui jouait quelque chose comme Tarararararara, tararam, tararam, tarararam. Et la musique se mettait à sautiller, à danser. C'était drôle et triste. Bien plus intéressant que les autres pièces du disque.
J'ai dû écouter le disque d'Érik Satie au moins cinq cents fois, cet été-là. Et Véritables préludes flasques plusieurs milliers. En fait, je pense que je n'ai jamais sorti le disque du baladeur, jusqu'au jour où je les ai oubliés tous les deux dans l'autobus pour Montréal.

Six ans plus tard, j'avais déménagé en ville et je suis allé au Festival de jazz. Je m'y connaissais encore moins en jazz qu'en musique classique. Mais un copain m'avait donné un billet. Il ne pouvait pas y aller à cause d'une fille qu'il venait de rencontrer. Comme il n'y avait plus de billet à vendre, il a dû choisir entre la fille et le concert.
- C'est Dave Brubeck. Tu vas voir, c'est mauditement bon, a dit le copain.
Je suis arrivé en avance au théâtre Saint-Denis.
Vous ne devinerez jamais qui est venu s'asseoir à côté de moi quelques minutes plus tard.
Élise Martin!
Elle m'a reconnu, m'a demandé ce qu'il m'arrivait. Je lui ai dit que j'étais livreur pour une brasserie artisanale. Elle m'a dit que Roch et elle s'étaient séparés et qu'elle avait maintenant un appartement à elle toute seule.
Elle a posé sa main sur mon bras. C'était la première fois qu'une femme me faisait ça.
Le concert a commencé.
(Ici, le lecteur est prié de faire jouer la plage 3 du disque Time Out, de Dave Brubeck.)
Essayez de deviner par quoi.
Vous ne l'aurez jamais : par Véritables préludes flasques.
Je ne pouvais pas me tromper. C'était comme si ça avait été joué par les mêmes musiciens que sur mon disque.
Alors, pour montrer à la femme qui avait touché mon bras que j'étais moins inculte que j'en avais l'air, j'ai chuchoté à son oreille, avec la prétention d'un connaisseur même si c'était la seule musique que je connaissais :
- C'est «Véritables préludes flasques».
Élise Martin s'est tournée vers moi. Elle m'a regardé en fronçant les sourcils.
-  D'Érik Satie, j'ai ajouté pour faire l'étalage vraiment total de ma culture musicale.
Mais Élise Martin n'a pas eu l'air épatée. En fait, elle m'a d'abord regardé comme si j'étais un débile profond.
Puis son regard a changé, à mesure qu'elle a commencé à comprendre. Et moi, qui la regardais du coin de l'oeil, j'ai commencé à comprendre aussi, mais avec une ou deux secondes de retard. Elle se souvenait d'avoir trouvé dans le bois derrière sa maison une pochette de Dave Brubeck vide et un disque d'Érik Satie sans pochette. Et elle a fait le rapprochement avec ce que je venais de dire et la musique qu'on entendait. De mon côté, je me rendais compte que le disque que j'avais écouté tant de fois n'était pas du tout celui annoncé par la pochette.
- Voleur, elle a murmuré.
À l'entracte, je me suis enfui.
Je n'ai jamais revu Élise Martin.
Et je n'ai jamais plus écouté Take Five. Il arrive parfois que ça joue à la radio. Dès que j'entends Tarararararara, je n'attends pas le tararam.
Je ferme la radio.
 

(nouvelle de François Barcelo -toute reproduction interdite sauf aux ayants droit)


 

TAKE FIVE       (littéralement: Prenez Cinq)
"Take Five" morceau célèbre enregistré par le fameux quartette du pianiste de jazz  Dave Brubeck, avec son compositeur Paul Desmond  au saxophone alto, est la plus grande vente de disques de l'histoire du Jazz. Plage de l'excellent album "Time Out"  (LP publié en... 1959 par CBS) qui reste une des grandes réalisations du Jazz moderne et est constamment réédité en CD.
"Take five" est devenu un standard, un morceau repris par de nombreux musiciens de jazz dans leur propre répertoire.

Anecdote:
Claude Nougarro, à ses débuts,  avait fait une intéressante adaptation vocale de "Kathy's Waltz", tiré du même LP de Brubeck, dans une chanson intitulée "Le Jazz et la Java" d'heureuse mémoire. A l'époque, il était acompagné par le formidable organiste de jazz, Eddy Louiss
La musique originale est en fait inpirée d'une pièce de  Joseph  Haydn  (compositeur du 18e siécle, contemporain de Mozart) adaptée par Brubeck. 
E.B.
 

TIME OUT - version CD

ERIK SATIE
Même si vous ne connaissez pas Erik Satie, vous avez déjà entendu sa musique, ou du moins certaines des nombreuses adaptations  de sa musique pour le film, le Jazz ou même  par certains groupes pop. Un de ses morceaux les plus "revisités": une des"Gymnopédies", à l'origine pièces pour piano...
Dans la nouvelle de François Barcelo, le disque de Satie contient des pièces pour piano, la plupart marquées  par les caractéristiques typiques du compositeur: thèmes simples et répétitifs, tonalités claires, variations harmoniques. Et ...titres Dada ou carrément surréalistes.
Erik Satie, compositeur classique français qui faisait partie du Groupe des Six, était un des explorateurs des nouvelles voies de la musique moderne. Décédé en 1925.

Satie en CD
Si vous voulez écouter la musique de Satie, nous pouvons recommander les enregistrements novateurs du pianiste Aldo Ciccolini (pas toujours bien transposés pour le CD, malheureusement) ou alors les interprètations plus récentes telles que celles de Pascal Rogé et de Reinbert de Leeuw
E.B.
 

ERIK SATIE - Oeuvres pour piano - Pascal Roge - CD

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Mise à jour de cette page: nil
Création de la page: 20 octobre 2000


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