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NOUVELLES  -              (  toute reproduction interdite sauf aux ayants droit  )  


Une nouvelle noire  inédite de  Jérôme Leroy.

Amour quand tu nous tiens, tu couvres tout. Même le bruit du Magnum...


 
Pour en savoir plus sur Jérôme Leroy , consultez les pages de POLAR  NOIR  :

Receuils



 
 
 
HARRY IN LOVE

de  Jérôme Leroy                                                © 2011Jérôme Leroy

      -Je l’ai retrouvé, dit Harry.

On était dans une chambre du campus de l’université de Berkeley. Une chambre de fille.
Harry était au pieu et finissait le joint que lui avait préparé Stella, juste après l’amour. Stella était grande et blonde comme ses ancêtres vikings. Elle était venue de Minneapolis pour faire des études d’ethnologie. Stella Gunnarson.

Stella Gunnarson qui se promenait à poil dans la chambre, corps magnifique que le pâle soleil hivernal, venant de la Baie et traversant les persiennes, éclairait doucement.

       -Je l’ai retrouvé, répéta Harry.

Stella ne demanda pas de précision. Elle savait de quoi Harry parlait. Elle savait de qui. Il en parlait tellement souvent. A elle, en tout cas.

        Harry et Stella se connaissaient depuis six mois. Ils s’étaient rencontrés chez un disquaire de Berkeley où Harry cherchait un vieux disque de Duke Ellington et elle, le dernier album de Lennon, Imagine, qui passait justement, en ce moment précis, sur la platine de la piaule.         

On peut dire que c’était un genre de coup de foudre. Parce que Stella l’avait très vite reconnu tout de même.
Harry Callahan.
Dirty Harry, le flic qui avait réglé son compte à Scorpio, l’année précédente. Le sniper fou qui tirait au hasard sur les gens en demandant une rançon aux autorités et qui avait fini par laisser une gamine mourir enterrée vivante.

Dirty Harry que tous les journaux avaient présenté comme un flic efficace mais brutal, détestant la terre entière et notamment les étudiants gauchistes comme elle. Il n’avait pas hésité à torturer Scorpio. Il était l’incarnation du fascisme nixonien, partisan sans complexe de la loi et de l’ordre, et encore à condition que la loi ne vienne pas gêner la liberté individuelle. Il avait beau avoir belle gueule taillée à la serpe, le .44 Magnum  qui avait fait sa légende, les copains de Stella en fac de psycho, qui ne juraient que par Reich, ne le considéraient pas comme autre chose qu’une tentative pour surmonter une angoisse sur la taille de son pénis.

Et malgré ça, Stella n’avait rien pu faire quand il lui avait laissé le passage au moment de passer à la caisse, chez le disquaire. Galanterie réactionnaire, machiste mais elle avait senti son eau de toilette délicieusement musquée. Elle s’était aperçue que c’était la même qu’utilisait son père, agent immobilier, là haut, à Minneapolis.

Tout avait été très vite ensuite sur le trottoir, dans le soleil. Il avait plissé ses yeux de façon irrésistible en la regardant. Ils étaient allés prendre un café chez un vendeur ambulant. Près d’une affiche déchirée contre la guerre du Vietnam, un guitariste chevelu massacrait des chansons de Bob Dylan, une boite de fer posée de devant lui pour recueillir de l’argent.

Finalement, quand ils avaient repris la voiture de Harry, elle l’avait ramené dans sa chambre et ils avaient fait l’amour pour la première fois comme ils venaient encore de le faire.

Avec tendresse et détermination, dans une paradoxale douceur.

Lennon chantait un monde merveilleux, il y avait une bonne odeur d’herbe dans la piaule et Stella revint près du lit à une place, sans jeter un coup d’oeil au flingue monstrueux, dans un holster d’épaule,  sur le bureau où traînait des cours sur la notion de famille chez les Apaches.

Elle s’assit sur le lit, caressa le torse d’Harry.

-Tu veux que je fasse un autre joint ?

Harry passa la main dans les longs cheveux blonds de Stella.

-Je ne serai pas contre.

Elle se demanda ce que penseraient ses collègues s’ils savaient que Dirty Harry, les jours où il n’était pas de service, il les passait avec une étudiante qui manifestait contre la guerre, à fumer de l’herbe, à baiser et à écouter les Doors, Grateful Dead ou Lennon. Et s’ils la croiraient, elle, si elle leur disait qu’Harry était le premier type attentionné dans le sexe, elle qui en avait tant connu, malgré ses dix-neuf printemps, dans les partouzes en plein air avec feu de camp, quand le LSD circulait et que les corps s’entremêlaient sur la plage de Marin Headlands, au son des guitares sèches et de l’Océan.

Eh bien,  Harry, au bout du compte, une fois qu’il avait lassé son .44 Magnum sur les manuels d’ethnologie, était un amant passionné mais respectueux, viril et mélancolique. Tellement plus touchant et intéressant que les petits coqs hippies qui prônaient l’égalité sexuelle mais prenaient leur plaisir comme des voleurs ou des lapins pour retourner plus vite à leurs rêveries psychédéliques.

Elle l’avait converti à l’herbe, il n’avait pas trop résisté et il s’était aperçu que ça le détendait mais aussi et surtout que ça lui permettait de tout dire à Stella Gunnarson, qui acceptait ses confidences.

En fait, il avait surtout parlé de sa femme, Harry, de sa jeune femme renversée trois ans plutôt par un chauffard  qui avait disparu dans la nature. De cette espèce d’atroce vide en lui, ensuite, qu’il ne pouvait oublier que dans le travail et la violence, les patrouilles nocturnes incessantes qui le feraient peut-être retrouver un indice, par hasard, au cours de l’interrogatoire musclé d’un dealer ou d’une pute, d’une descente dans une boite à pédés ou un local des Black Panthers.

Mais rien. Rien, depuis trois ans.

 -Comment tu l’as retrouvé ? demanda Stella en allumant le nouveau joint.

 -Di Georgio, un collègue. On commence à avoir de nouveaux engins, des ordinateurs. Tu rentres des données, des noms sortent.

 -Je connais, et vous êtes certains ?

 -Vingt arrestations en trois ans. Ivresse. Drogue. Cinq accidents. En liberté provisoire pour défaut de permis après trois mois dans la prison d’un comté de San Diego. Il s’appelle Hector Burns. Il n’a même pas changé de bagnole, ce con. Une Camaro rose. Il y avait de la peinture rose dans le crâne explosé de ma femme.

 -Et qu’est-ce que tu vas faire ?

 -Je vais aller le buter, ce rital, je crois, dit Harry en jetant un regard sur son .44 Magnum perdu au milieu des cours de Stella.

 -Je ne sais pas si je pourrais t’aimer en sachant ça, Harry.

 -Ce sera à toi de voir, Stella.

 

                                                                  XXX

        Deux jours après, une brève du San Francisco Chronicle annonçait qu’Hector Burns, trente ans, toxicomane, alcoolique, en liberté conditionnelle avait été retrouvé tué de six balles de .44 Magnum, dans un squat cradingue de San Diego.

On estimait que le tueur lui avait d’abord explosé les deux genoux puis les deux coudes et enfin avait terminé par un tir groupé en plein visage, ce qui n’avait permis l’identification que grâce à l’empreinte dentaire.

 Quand Stella lut l’info, elle pleura.

                                                                

                                                                 XXX

      Elle revit Harry, dès le lendemain.

      Il n’était pas seul à l’entrée de la chambre quand elle ouvrit la porte. Il était accompagné d’un autre flic, en costume noir…

-Enquêtes internes, dit l’homme. Vous êtes bien Stella Gunnarson ?

-Oui

Il désigna Harry.

-Callahan prétend qu’il était avec vous tout le temps, ces trois derniers jours. C’est vrai ?

Il y eut un silence qui permit d’entendre en sourdine Jefferson Airplane sur la platine.

-C’est tout à fait vrai…Ca peut vous surprendre qu’il aime une hippie mais c’est tout à fait vrai.

-Sacré Harry, dit le flic des affaires internes. Si j’avais cru, toi avec une beatnik…

-Oui, dit Harry, si j’avais cru, moi aussi…

-Je te laisse avec ton alibi, Callahan. Un alibi sacrément bien carrossé…

Stella et Harry se retrouvèrent seuls, face à face et se regardèrent longtemps. Très longtemps, jusqu’à la fin de la face A de l’album de Jefferson Airplane.

Il y eut un silence grésillant dans la chambre

-Viens, dit finalement Stella. Viens, Harry. Allons faire l’amour.

nouvelle de  Jérôme Leroy
-toute reproduction interdite sauf aux ayants droit


                                                                                                                                  15-4-11

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Mise à jour de cette page: nil
Création de la page: 15 avril 2011


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