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Les ignobles du Bordelais   

François Darnaudet-Malvy
Le Poulpe n°272 - Éditions Baleine  - 2011
 

La mort à Bordeaux, suite à une agression en pleine rue,  d’un jeune journaliste  dans la mouvance de la droite réactionnaire et royaliste, Fabrice Ducrier, travaillant pour la publication de la Dernière Action Française (DAF), mouvement dirigé et financé  par un extrémiste peu scrupuleux, propriétaire terrien, Charles de Villeneuvette, va déclencher l’appel au secours de Gaston Galois vers son ancien pote mieux connu sous le surnom de Le Poulpe.
Gabriel Lecouvreur n’hésitera pas longtemps pour aller dans le Bordelais, prêter main forte à son copain d’il y a longtemps ; Gaston, ce prof de math peu enclin aux sympathies de droite, et encore moins de ses extrêmes, se cache car le premier suspect, activement recherché par la police, c’est lui. Les notes qu’il a envoyées au Poulpe indiquent qu’il avait fait des recherches en profondeur sur les deux branches de sa famille : les Malvy, pour comprendre et réfuter l’accusation de complot juif envers le politicien PS actuellement en place, Martin Malvy, faite par une droite réactionnaire peu scrupuleuse espérant bousculer au passage le PS, et ce en essayant de créer une confusion équivoque avec un ancêtre Malvy, Louis-Jean Malvy, qui en 1917, ministre en fonction, fut attaqué par l’Action Française et la clique de droite  pour appartenance à la juiverie traitre à la patrie. Du Parti Radical et pacifiste convaincu, Malvy était tout sauf ce dont on l’accusait ; il était aussi le grand-père de l’actuel Martin Malvy, et n’était ni traitre ni  juif.
Une espèce de mini affaire Dreyfus dans la période difficile de la première guerre et qui avait mené à la démission du ministre Malvy.

En l’absence de son ami, Gabriel explore une partie du bassin d’Arcachon en compagnie de la sœur de Galois, Olympe, au charme certain. Le Poulpe à la recherche d’informations va vite comprendre que le mort était un personnage d’arriviste  puant, que les gens qui le détestaient étaient nombreux, y compris son ex-fiancée, amie d’Olympe, écœurée, qui venait de rompre  peu avant le meurtre. Mais à part une collaboration à une petite revue de rock locale, Fabrice Ducrier n’exerçait ses talents de journaliste propagandiste et diffamatoire  que pour la feuille publiée par la DAF. Par contre il semble que les RG sont aussi de la partie et pistent Le Poulpe et ses auxiliaires locaux, cherchant des pistes pour aider Gaston.
Chéryl viendra même donner un coup de main à son éternel fiancé ; avec tout ce beau monde qui lui court dans les pattes il en a bien besoin de cette aide, l’octopode, pour fouiner dans le vieux Bordeaux et tirer au clair le meurtre du  journaliste assommé à coups de batte et jeté à l’eau. La liberté de Gaston endépend.

C’est l’intérêt premier évident de François Darnaudet  pour deux faits authentiques concernant deux générations de Malvy politiciens, qui fut l’étincelle de démarrage et le moteur de ce nouvel  o(cto)pus, une partie de la famille de François Darnaudet étant elle aussi une branche des Malvy (François Darnaudet signe d’ailleurs ce volume du patronyme Darnaudet-Malvy). De plus, la forte coloration d’extrémisme politique de l’incident de 1917 et la résurgence de mêmes méthodes en 1968, ne pouvaient que fournir les éléments nécessaires à l’auteur pour plonger le libertaire Lecouvreur dans un vivier sentant l’extrême droite rancie, imbécile, au nationalisme passéiste et prompte à la violence. Tout en y jetant un regard narquois et en respectant les conventions de la série du Poulpe. Notons au passage que les derniers volumes parus, y compris celui-ci, nous montrent le couple Gabriel-Chéryl souvent en crise, avec un Lecouvreur assez libertin passant rapidement aux actes… et des infidélités marquées de la part de Chéryl.  De quoi pimenter leurs relations encore un peu plus. Les ignobles du bordelais est aussi émaillé de références littéraires (certaines étant politiques) que l’auteur s’amuse à glisser un peu partout, et de raccords souvent ironiques aux personnages de la scène politiques française actuelle.
Par contre, la densité de la matière disponible nous semble à l’étroit dans le format des 150 pages de ce Poulpe, et cette richesse entrave parfois la fluidité du récit aux multiples angles d’attaque et aux multiples articulations, un récit qui débouche sur une  finale originale, ouverte, désabusée et vindicative.

Ce volume à fortes colorations politico-historiques est une nouvelle illustration de la bonne santé de la série actuelle du Poulpe.  On notera que François Darnaudet avait déjà, il y a quelques années, publié un Poulpe, Boris au pays vermeil (n°231), rejoignant ainsi la liste des exceptions à la règle du volume unique par auteur, en vigueur dans l’ancienne série.

 
 

EB (janvier 2011)

(c) Copyright 2011 E.Borgers 

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François Darnaudet - Les ignobles du Bordelais
 
 










































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La piste de sable  

(La Pista di Sabia - 2007) 

Andrea Camilleri 
Éditions Fleuve Noir - 2011

 
 

Roman de la série Montalbano, on y retrouve tout l’univers du commissariat de la ville de Vigàta et de la région qu’il couvre, en Sicile profonde. Le commissaire Salvo Montalbno verra cette fois le mystère naître devant les fenêtres de sa petite maison sur la côte : il découvre  un cheval mort sur la plage portant d’horribles traces de maltraitance. Voulant organiser l’enlèvement de la carcasse, il ne peut que constater la disparition de celle-ci peu de temps après sa découverte. L’affaire est étrange, et même si ce n’est pas un cas pour ses services,  les circonstances de la mort de ce cheval et sa disparition intriguent le commissaire, son intuition le poussant à mener des recherches officieuses. Très vite, il apprend par la très belle cavalière Rachele Esterman, de passage dans la région pour participer à une course, que son cheval a disparu de chez le riche et puissant Lo Duca qui lui-même s’est vu voler un cheval par la même occasion. Les premières recherches pointent vers de possible courses clandestines, ou encore en direction d’une possible revanche d’un valet d’écurie qui fut frappé à la tête par Lo Duca et en garde un handicap sévère. Mais il n’a pas pu opérer seul, et il semble que les hommes de main de la maffia auraient pu l’aider. Or, Salvo doit témoigner contre un des piétons de la pieuvre dont le procès va bientôt avoir lieu, et cette affaire de cheval pourrait aussi impliquer des personnes peu recommandables qui semblent vouloir aider l’inculpé et son alibi…

La piste de sableavec son intrigue très simenonienne, période Maigret, nous captive grâce à l’habileté de conteur de Camilleri, son style d’écriture porteur d’ambiances dont la simplicité n’est qu’élégance alliée à l’efficacité. Une fois de plus, le charme opère malgré la récurrence des situations mettant en scène Montalbano et ses collègues ou la structure en whodunit de l’intrigue. Il faut souligner l’excellent travail du traducteur, Serge Quadruppani, qui a su faire passer en français le style et un certain régionalisme propres à l’auteur, le tout sans heurts.
On y retrouve aussi  l’omniprésence de cette maffia bien implantée et rappelée par petites touches discrètes tout au long du récit. Une maffia qui fait partie de la vie des gens ordinaires et de la Sicile décrite par Andrea Camilleri, comme le soleil, le fromage de brebis ou la grippe.
Si ce n’est pas un des meilleurs romans de la série, La piste de sable est bien dans la ligne de qualité que s’est fixé Camilleri pour la saga Montalbano, et les fans de celle-ci ne seront pas déçus. Une série au succès international grandissant depuis sa naissance en 1994, au point qu’en 2003 Porto Empedocle, la ville qui a servi de modèle à Vigàta – et où Camilleri est né -  avait décidé de modifier son nom en Port o Empedocle Vigàta ! Par ailleurs, la série de romans construite autour du commissaire Montalbano est toujours vivace  et continue bien au-delà du présent volume qui date de 2007:  fin 2010, on compte déjà 6 titres supplémentaires en italien, dont un roman épistolaire « Acqua in bocca » (expression signifiant : motus et bouche cousue) écrit à quatre mains avec Carlo Lucarelli (auteur de romans noirs qui, face à Montalbano, utilise son inspectrice Grazia Negro-  personnage de plusieurs de ses romans antérieurs).

 

EB  (janvier 2011)  

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Andrea Camilleri - La piste de sable
 
 

























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La malédiction Hilliker  
-
Mon obssession des femmes

(The Hilliker Curse - 2010)

James Ellroy
Rivages - Éditions Payot & Rivages - 2011
 
 

Cet ouvrage autobiographique au titre très hammettien, qualifié de « Memoirs » par Ellroy lors d’une interview américaine récente, a d’abord été publié aux USA dans « Playboy », en quatre parties qui reprennent une grande partie  du texte du livre. Dans la tradition de ce magazine de publier articles ou interviews de personnages importants de la vie publique américaine, souvent sulfureux, ou d’écrivains contestataires ou contestés -pour certains de ces derniers on y trouvait  même des nouvelles originales. Tous ces textes, assez curieusement, firent une bonne partie  de la réputation de ce magazine depuis sa fondation. Le restant de la réputation venant de ce que vous devinez… (Ndlr)

Axé sur les relations d’Ellroy à la femme, depuis sa préadolescence à ce jour, il commence dans ce livre par rappeler brièvement l’impact qu’a eu la mort de sa mère, Geneva Hilliker, assassinée en 1958, sur sa vie d’enfant et son futur immédiat, alors qu’il vivait  chez son père depuis quelques mois, après avoir vécu avec sa mère qui en avait la garde depuis le divorce de ses parents.
Un mélange d’admiration et de répulsion résultant de son sentiment d’abandon et de désintérêt de sa mère à son égard le marquera à vie, d’autant plus que durant des années, l’enfant qu’il était croyait que la mort tragique de sa mère était due au souhait de sa mort qu’il avait ressenti peu avant le meurtre,  proférant une malédiction  à son égard pour la violence qu’elle lui avait fait subir lorsqu’il avait choisi de vivre avec son père, plus coulant. Une mère alcoolique, volage et souvent absente, ressentie comme trop sévère par le petit garçon de 10 ans.
Et c’est ce sentiment de malédiction qui le hantera par la suite, d’abord en le culpabilisant, puis en croyant faire partie de la malédiction comme victime de Geneva Hilliker, une malédiction qui l’empêchera d’avoir des rapports sociaux normaux avec les jeunes filles et les femmes qu’il croise, qu’il observe et qu’il désire. Adolescent à la dérive, survivant d’expédients, de petits larcins, devenant peu à peu alcoolique et finissant par se droguer avec des produits récupérés, son obsession des femmes se figera une fois pour toute, et de son propre aveu il ne put avoir que des rapports sexuels très occasionnels, ou alors tarifés. Ses addictions l’amèneront au bord de la mort, et c’est la peur du grand saut  qui le fit se ressaisir pour finalement essayer mener une vie presque normale et devient caddy.
Cette partie de sa jeunesse a déjà servi de base à plusieurs textes de grande qualité repris dans les recueils de nouvelles publiés auparavant, mais ce ne sont pas ces textes antérieurs qui ont été réutilisés dans le présent livre.
La suite nous fait assister, de loin, à ses débuts d’écrivain, à la fin de sa précarité matérielle jusqu’à ses premiers succès littéraires, le tout étant toujours ponctué par ses relations difficiles, caractérielles, obsessionnelles avec les femmes. Il laisse au fur et à mesure de son récit se profiler en parallèle une espèce de quête passive, liée au hasard de la rencontre, de la femme absolue, celle qu’il recherche depuis toujours. La compagne idéale, son modèle féminin.
Au delà de ses idées fixes, de ses rituels de solitaire, de son obsession tout aussi importante provoquée par la gestation de ses textes et de ses romans qui peut focaliser son attention pendant de très longues périodes et de vraies interruptions de la vie normale, on découvre aussi un Ellroy qui ne veut plus avancer masqué ; il admet au long de son récit, sans le souligner, que beaucoup des attitudes qu’on lui reproche lors de ses apparitions en public sont un personnage qu’il se crée. 
Je sais (par d’autres voies que le présent livre) qu’à l’origine ce fut pour ridiculiser les journalistes de la presse mainstream qui lui reprochaient tout et n’importe quoi à cause du contenu de ses premiers romans  - romans que, par ailleurs, ils n’avaient pas compris, ou pire, pas lus ; pour ces Janus il était, avec la volonté de le diaboliser: fasciste, « suprémaciste », judeophobe, homophobe, misogyne, psychopathe… et je dois en oublier. Demon Dog Ellroy en joua et en remit au moins deux couches à chacune de ses apparitions publiques… Par ailleurs, d’après les divers comptes-rendus que j’ai lus (ou vus en vidéo)  au fil du temps,  il resta toujours direct et ouvert lorsqu’il parlait de ses romans à des gens qui semblaient s’y intéresser honnêtement, répondant vraiment à leurs questions, quittant ses attitudes de matamore…
On découvre aussi, dans les passages nous relatant sa concentration obsessionnelle, la confirmation de sa puissance de travail, et, de son propre aveu, son obstination à la tâche, sa recherche d’une certaine démesure dans l’ampleur de  ses plans d’écrivains.
Sur le plan privé, le livre nous apprend, et c’est assez curieux, qu’Ellroy reste profondément croyant, un luthérien  qui ne  cache pas  ses penchants à la prière individuelle.
On y découvre de plus  un vrai désir de paternité, une volonté de créer une famille, quelque chose qui manqua au petit James durant son enfance, et qu’Ellroy voudrait aussi deux enfants, deux filles ; à 61 ans, sans enfants, ce souhait ne s’est toujours pas réalisé.
Il y dévoile quelque peu les circonstances de ses deux mariages, s’attardant surtout sur l’impact bénéfique, d’après lui, qu’a eue sur sa vie sa deuxième femme, Helen Knode, avec qui il a gardé des relations amicales après son divorce.
Ellroy insiste d’ailleurs à plusieurs reprises sur la puissance, la force de caractère  et la volonté évidente d’aboutir de nombre de femmes, un trait qui fait défaut à la plupart des hommes, ce qui expliquerait que beaucoup d’entre eux se réfugient auprès de ces femmes, capables de mener tous les combats ; il en fait référence à ses romans, et il est certain que ce point de vue est largement appliqué dans le récent  Underworld USA, où ce sont en finale les femmes qui restent les plus combatives et prêtes à tout affronter, entourés d’hommes faibles et corrompus..
Nomade n’aimant pas voyager, Ellroy ne reste pas en place et déménage souvent, gardant pour Los Angeles, la ville de sa jeunesse, une place spéciale : un refuge, un lieu produisant  sur lui, au long des années, un mélange d’exaspération et de sécurité.

Dans la deuxième moitié de La malédiction Hilliker, il décrit en détail ses sentiments pour ses dernières compagnes, son ex-femme Helen et les quelques autres qui suivirent, terminant sur la fascination qu’exerce sur lui Erika Schickel, (une journaliste d’une quarantaine d’années, dernière compagne en date qui vit avec lui depuis deux ans- Ndlr) et à qui il a dédicacé ce livre (voir les pages avant-texte, mentionnant ce nom –Ndlr).
C’est pour Ellroy la rencontre avec LA femme tant recherchée, mais aussi sa rédemption, ce qui le libère de la malédiction qu’il a proféré à l’encontre de sa mère et de la continuation de celle-ci sur sa propre vie lorsque sa mère fut assassinée. Après un long cheminement et sa rencontre avec  d’autres femmes qui l’ont peu à peu fait progresser dans cette recherche.
Notion de rédemption qui selon moi est un des grands rhèmes récurrents dans toute l’œuvre de James Ellroy et une des lignes de force de ses romans.
Cette deuxième partie est pourtant, à mon avis, la partie la plus faible de cet ouvrage  -la sincérité d’Ellroy n’étant pas mise en doute-  car elle véhicule un sentimentalisme (même s’il n’est pas lyrique) qui est proche  de l’emballement non contrôlé, souvent à la limite de l’indiscrétion. Surtout si on la compare à la première partie dans laquelle  on retrouve constamment la patte de cet écrivain hors-normes au style incisif et prenant.
Mais jusqu’à la fin du récit, James Ellroy rappelle l’angoisse et l’absence que cette mère a créées, une absence encore ressentie aujourd’hui par l’impact qu’elle a eu sur la vie d’adulte de l’écrivain, bridant à jamais ses rapports à la femme. Un adulte obsessionnel héritier de cet enfant révolté par une mère négligente et qui fut anéanti par sa mort. A jamais.

Avec La malédiction Hilliker, on ne retrouve pas l’urgence et la densité du premier long récit autobiographique de James Ellroy, Ma part d’ombre (My Dark Places – 1996), consacré à la disparition de sa mère et aux circonstances de ce meurtre jamais élucidé, une mise à nu, une enquête criminelle, un livre qui a servi d’exorcisme aux démons qui hantent la vie de l’auteur.
Le présent récit autobiographique, s’il est moins abouti, offre cependant une mine de renseignements objectifs ou intimes  sur ce grand auteur, avec un filigrane riche en informations « non dites »que le lecteur attentif pourra décoder.
La malédiction Hilliker, un livre nécessaire à tous ceux qui s’intéressent à l’œuvre de James Ellroy et qui en ont une certaine connaissance, bien qu’il puisse aussi se lire indépendamment avec intérêt.   

 

 

EB  (novembre 2011)

(c) Copyright 2011 E.Borgers 

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James Ellroy - La malédiction Hilliker
 
 



































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Mise à jour: 28 janvier 2011