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Inconsolables sorcières 
 

Jan Thirion 
Zones d'Ombres - Asgard Editions / Lokomodo - 2011
 

Franz Dieu, flic à Toulouse, nous revient dans ce nouveau roman de Jan Thirion (voir chapitre Carnets Noirs). S’il n’est pas toujours apprécié à sa juste valeur par sa hiérarchie, il faut bien admettre que ses procédés restent toujours un peu « artisanaux » bien qu’assez légaux, en finale. Son efficacité est d’ailleurs reconnue par son chef qui ne se prive pas de s’en servir dans les affaires tordues.
Dans Inconsolables sorcières, Dieu, le flic au visage marqué, se retrouve au milieu d’une guerre mortelle entre deux gangs des rues, guerre dont certains protagonistes ne sont que de très jeunes adolescents manipulés par un chef impitoyable. La stratégie de la castagne entre les deux bandes rivales a fait ses preuves depuis des millénaires, du genre « œil pour œil », « pour une dent, toute le gueule », plutôt que des finesses de stratèges de salon. Le résultat est une escalade traduite par le nombre de cadavres qui s’accumulent dans les deux gangs, les Sorcières et les Inconsolables, avec les rues de Toulouse qui ressemblent de plus en plus à un casse-pipe pratiqué au 9mm.
Pour tout compliquer, la police découvre avec chaque meurtre une feuille de traitement de texte contenant une citation différente tirée des œuvres de Shakespeare.  Casse-tête intégral où les hypothèses de meurtres en série et de tueur diabolique ne tiennent pas la route deux secondes.
Si la police se met à lire Shakespeare, un témoin du premier meurtre qui avait eu lieu sur un grand parking, un jeune auteur de polars en mal d’éditeur, voit tout l’avantage qu’il peut tirer d’utiliser le Grand Will pour signer les éliminations qu’il va planifier dans la vie réelle. Il se sent pousser des ailes de vengeur, surtout depuis qu’il a récupéré un gros calibre sur le parking du meurtre. L’injustice envers des petites gens, les abus de pouvoir hiérarchiques meurtriers, peu plus les encaisser le plumitif, surtout quand un accent de résignation et de panique sourd des récits des victimes qu’il lit dans des séances privées  de chat sur Internet. Ca va gicler chez les honnêtes gens…
Si la police et même Dieu en perdent le peu de latin qu’ils ont jamais eu avec ces meurtres qui se suivent et ne se ressemblent pas vraiment, Dieu, avec l’aide occasionnelle de Blanche, sa nouvelle petite amie, finira quand même par explorer une ou deux pistes qui devraient l’aider à voir clair surtout dans ces meurtres de quidams réputés tranquilles,  ceux qui n’appartenaient pas à la pègre, ni aux vices d’une grande ville.
Et sagement, Shakespeare continue à débiter ses vérités sentencieuses dans les billets qui ornent les cadavres… Culturel, mais inquiétant. Dieu n’aura pas trop de ses marottes pour surmonter les obstacles : de la vodka de qualité jusqu’à Glenn Gould à la zique.

Nous avons déjà souligné ailleurs que Jan Thirion est l’héritier du néo-polar à la française des années 1970, et il le confirme ici une fois de plus. Héritier des meilleurs qui pratiquaient l’humour noir dévastateur, l’ironie et le macabre dans des romans noirs qui inventaient leur propre réalisme, le tout ancré dans une vie quotidienne bien française.
Dans Inconsolables sorcières, côté ironie vous serez servis à tous les étages, à commencer par les intérêts qui lient les membres d’un même gang (je vous laisse la surprise…), aussi par une parodie réussie de ces feuilletons TV américains violents qui se déroulent dans les rues miteuses de l’une ou l’autre grande ville où les gangs de jeunes se font la guerre. Quant au mécanisme d’enquête style « experts » il en prend un sérieux coup, ne fut-ce que par l’introduction de Shakespeare pour brouiller les pistes d’un faux serial killer… Mais avec Jan Thirion, l’ironie omniprésente  tourne souvent au cynisme voilé, dénigrant une quelconque importance trop grande aux événements, à leurs  conséquences et même aux personnages : rien n’a s’importance et tout sera balayé par le hasard ou le destin.
Mais ne vous y trompez pas, le roman, qui ne trimballe aucun intellectualisme mal placé, se déroule au rythme du galop urbain et se révèle âpre, noir et violent dans beaucoup de ses articulations. Ajoutons que le style de Jan Thirion ne vous lâchera pas : efficace, imagé, concis et prenant. De plus, Inconsolables sorcières est raconté au présent et à la première personne, par des personnages différents dans une construction habile  qui en renforce l’impact.
Une réussite due au talent de Jan Thirion, un des auteurs français actuels les plus intéressants.


EB (août 2011)

(c) Copyright 2011 E.Borgers 

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Jan Thirion - Inconsolables sorcières
 
 



































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Les Grands prêtres de Californie
     
 
(High Priest of California– 1953 ; v. fr. basée sur la réédition de 1987)


Charles Willeford 
Rivages/Noir n° 365 - Inédit - Éditions Payot & Rivages - 2000
 
 
 

Ce court roman fut le premier publié de Charles Willeford, par un éditeur de paperbacks, Royal Books, en 1953. Ce PBO (paperback original) faisait partie de la déferlante de collections de livres de poche bon marchés publiés aux USA depuis les années 1940, et qui dès les années 1950 incluront des textes originaux et non plus rien que des reprises d’éditions plus chères (nous avons traité le sujet des PBO en général et de leur influence sur la diffusion du roman noir américain dans POLAR NOIR- voir l’article : L’âge d’or du roman policier noir américain).
Le roman de Willeford, couplé dans un même volume à celui de Talbot Mindy, un auteur de romans populaires de l’époque, se vendit à plus de 120.000 exemplaires  - fait courant pour ce genre d’édition dans les années 1950.

Les Grands Prêtres de Californie dont le titre est repris du surnom donné aux vendeurs de voiture en Californie durant les années d’après-guerre, lors du développement démographique de cette partie des USA et du boom économique qui l’accompagna, met en scène un trentenaire, célibataire et…vendeur de voitures d’occasion. Nous assistons à une tranche de la vie de Russell Haxby, cet homme jeune, séduisant, qui gagne très bien sa vie et pratique la course intensive aux jupons.
Frimeur, arnaqueur, toujours à l’affut su point faible de ses interlocuteurs, il est un vendeur qui a des résultats. Sa vie privée, même si elle comporte parfois des moments de plus grande sincérité, est gérée de la même manière, avec les même procédés. Seuls comptent le résultat et la satisfaction immédiate, sans oublier qu’il peut à l’occasion avoir des explosions de colère violentes.
Jusqu’au jour où il tombe sur la trop belle Alyce, jeune femme réservée, guindée et parfois distante, qui sème le chaud et le froid dans des rencontres que Russel voudrait plus qu’amicales. Une jeune femme emplie d’une  part de mystère tout en étant simple et proche. Russell ne sait pas si l’obsession qui s’est emparée de lui est vraiment de l’amour de sa part, mais il est bien décidé à mettre tout en œuvre pour la conquérir et assouvir sa passion. Patience et abstinence seront le programme que s’imposera Russell, tout en pénétrant de plus en plus la partie sombre de la vie d’Alyce. Tout en restant bien concentré sur le but qu’il s’est donné. Lui, ce prédateur des temps du matérialisme et de l’immédiat, version US.

Raconté à la première personne, Les Grands Prêtres de Californie  nous fait découvrir par petites touches la personnalité du personnage central, Russell Haxby, dans ce roman au comportementalisme discret et redoutablement efficace, comme sait le distiller Charles Willeford.
Premier roman, mais qui n’est pas qu'une ébauche et qui comporte déjà presque toutes les caractéristiques du style de Willeford,  dont l’écriture prenante nous garde  ici, dès l’entrée, sur le fil du récit. De structure simple, insidieux, sans clinquant ni effets inutiles, Les Grands Prêtres de Californie est une réussite. Un roman du noir des ombres.
Lisez Willeford !

  

EB  (août 2011)  

(c) Copyright 2011 E.Borgers 

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Charles Willeford - Les grands prêtres de Californie
 
 























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Le parrain de Katmandou   

(The Godfather of Katmandu - 2010)

John Burdett
Sang d'encre - Presses de la  Cité - 2011

 

Ce gros roman de 450 pages se trouve au carrefour des romans d’enquêtes policières (police procedural), des romans d’aventures,  du roman feuilleton et du thriller anglo-saxon, dont il intègre procédés, climats et certaines de leurs conventions. On doit à la vérité de souligner que l’auteur anglais, John Burdett, a su y insuffler quelque chose de plus, au-delà de l’exotisme d’un récit se déroulant entièrement en Thaïlande avec des personnages issus de ce pays, car il s’en dégage un intimisme qui lui est propre et qui rend le récit plus attachant que ceux que nous rencontrons habituellement dans ce genre de littérature populaire.
Le côté intimiste est accentué par un récit à la première personne fait par le personnage central, l’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep, s’occupant, entre autres, du district qui abrite les quartiers chauds réservés à la prostitution et au tourisme sexuel dans le centre de Bangkok et où se rencontrent un grand nombre d’étrangers. Sonchaï a un avantage énorme , il est à moitié farang (Blanc), issu du métissage local, donc, selon les Asiatiques, bien mieux indiqué pour s’occuper des affaires impliquant des Blancs, ces démons d’étrangers pour le chinois de base, et une énigme totale pour le Thaïlandais ordinaire.
C’est dans ce Bangkok actuel, au trafic routier fou, débordant d’activités, de corruption, de crimes et brassant des fortunes, que Sonchaï  et son assistant Lek, un jeune transscexuel, vont devoir se dépêtrer d’un meurtre d’abord annoncé comme suicide, celui d’un Américain, riche et célèbre producteur de Hollywood trouvé mort dans un hôtel douteux dont il était familier. Détails scabreux, l’Américain a été finement charcuté et partiellement éviscéré, dans la lignée des meurtres décrits dans les thrillers à la mode. Dans son enquête, Somchaï retrouvera des traces du docteur Moî, cette belle et riche chinoise à la quarantaine insolente, pharmacienne de formation, chimiste douée à ses heures, celle qui fut son amie par le passé, pourvoyeuse de plaisirs et de drogues de synthèse rares. Une femme à la réputation sulfureuse déjà soupçonnée du meurtre de ses maris successifs. Mais il devra temporairement déléguer cette enquête à un inspecteur subalterne qui ne l’apprécie guère et qui ne brille pas par ses intuitions, car Vikorn, le chef de la police sous les ordres duquel il travaille, veut  faire de Sonchaï son conseiller, son adjoint spécial qui doit l’épauler dans l’organisation de son trafic de drogue à grande échelle. Cette tâche propulse Somchaï au Népal pour établir un contact avec Tietsin, personnage en forme de guru bouddhiste, qui travaille à la libération du Tibet et, pour financer ces ambitions politiques,  est capable de rassembler un tonnage  invraisemblable de drogue, prête à être exportée vers la Thaïlande.
Le problème réel sera la confiance réciproque nécessaire entre l’acheteur Vikorn et Tietsin, compliqué par la crise mystique dans laquelle tombera Somchaï sous l’influence de Tientsin.
Sans parler du problème majeur : comment rassembler les quarante millions de dollars nécessaires, qui dépassent nettement la capacité financière de Vikorn. Tout le pousse vers une alliance avec Zinna, son pire ennemi, général d’armée, concurrent dans le commerce de la drogue en Thaïlande.
Sonchaï fait cependant du bon travail à Katmandou qu’il revisite pour assurer les relations avec Tiestsin, mais se rend compte que le moindre faux pas lui sera fatal. Et il y a ses graves problèmes familiaux, et il y a les drôles de cheminements de l’enquête sur le meurtre de l’Américain qui l’obligeront à s’y reconsacrer pleinement devant alors côtoyer la dangereuse MoΠ plus qu’il ne le souhaite. Tout autour de lui est danger, même sans doute la Tibétaine dont il s’éprend après une expérience érotico-mystique hors du commun. Hors de sa portée. Mais c’est la mort qui semble de plus en plus être la compagne fidèle que Sonchaï devra affronter sur le chemin des vérités….

Sans être vraiment rocambolesque, l’accumulation de péripéties n’a  pas fait capoter le roman, tenu par le ciment du personnage central qui raconte et se raconte, faisant souvent glisser l’horreur vers le feutré, aidé en cela par le ton du récit. Ce récit de l’inspecteur Sonchaï qui se veut intimiste, allant jusqu’à s’adresser au lecteur, ce farang, qui écoute les confidences de ce policier qui, s’il est dévoyé, a pu résister à la corruption active et aux crimes qui en découlent. De plus quelques touches de noirceur ainsi qu’un Bangkok vibrant et omniprésent ancrent le récit dans une réalité bienvenue.
Il faut aussi souligner la justesse de nombre de traits sociaux ou travers de la vie thaïlandaise mis en évidence par l’auteur dans Le parrain de Katmandou. On sera par contre plus réservé quant aux excès de mysticisme convenu que draine la partie consacrée au Népal et ses conséquences pour l’inspecteur Sonchaï, excès qui nous semblent trop appuyés. On pourrait aussi mettre en cause certains épisodes liés au docteur Moï, dans lesquels John Burdett transforme parfois un peu trop la venimeuse chimiste en Fu Manchu femelle.
Mais, répétons-le, une certaine qualité d’écriture, un ton peu habituel pour de la littérature à vocation populaire et un Bangkok habillé de ses réalités tout en évitant le clinquant de l’exotisme, rendent  Le parrain de Katmandou attachant et parviennent à gommer le roman feuilleton sous-jacent qui ne prend pas l’importance démesurée qu’auraient pu lui donner d’autres auteurs plus pressés navigant dans les mêmes eaux.
Notons que le traducteur n’est pas étranger à la cohérence du texte français de qualité de ce quatrième volume de la saga de l’inspecteur Sonchoï.

 

EB  (août 2011)

(c) Copyright 2011 E.Borgers 

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John Burdett - Le parrain de Katmandou
 
 



































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Mise à jour: 27 août 2011