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Le baptême de Billy Bean  

(The Baptism of Billy Bean - 2009)

Roger Alan Skipper  
Actes Noirs  – Actes Sud - 2012


 
Avant tout, la recherche obstinée de Lane Hollar, au coeur des Appalaches, sur ce qui pourrit les relations humaines et la façon fruste de vivre dans ce coin de Virginie Occidentale dans ce roman,  est  un récit entièrement imprégné de la relation entre nature sauvage  et des hommes qui peuvent le devenir. Avant que le modernisme ne les enferme dans les cocons que nous connaissons.
C’est le meurtre d’un copain un peu allumé, toujours chargé, Billy Bean, auquel Lane a plus ou moins assisté alors qu’il allait à la pêche avec on petit-fils sur les bords d’un petit lac, qui a tout déclenché en lui : la police veut classer cette mort qu’elle prétend accidentelle,  alors qu’il est convaincu qu’il s’agit de commerce de drogue dans lequel Billy Bean a du ruer sans trop savoir. Et la drogue, Lane n’en veut pas aux portes de l’école de son petit-fils.
Veuf, vivant seul et subsistant chichement de la vente d’accessoires de pêche, Lane, proche de la soixantaine, est le pur produit de cette région : dur avec lui-même et les autres, obstiné, peu expansif, attaché à sa famille mais sans angélisme, prêt à n’importe quelle castagne pour prouver qu’il a raison, plus respectueux du bon droit que de la loi écrite. Peu enclin aux exercices intellectuels, il sait reconnaître un vrai salaud quand il en croise un, et il est persuadé que la disparition de Billy Bean doit être vengée. Que la drogue n’a pas sa place dans les communautés locales…
Dans ses recherches, il s’est même remis à fumer et a retâter d’un petit verre de whisky, lui qui s’abstenait depuis des années vu les avatars peu glorieux et la réputation que l’alcool lui avait fait vivre par le passé. Heureusement sa belle-fille lui donne un petit coup de main dans la vie pratique, cette belle jeune femme qui a épousé son connard de fils et qui élève toute seule le petit Toby. Heureusement il y a NonBob, cet ami sincère, même s’il n’est pas un foudre, mais qui sait mener sa barque en s’assurant des revenus stables. Heureusement il y a le vieux sheriff sur qui il peut compter, un vieux de la vieille, un gars avec les vraies valeurs, pas comme ce Martin son jeune assistant aux dents longues.
Heureusement il y a le terrain et la nature, que Lane connaît par cœur. Mais dans ce cas-ci sera-ce suffisant pour démêler les pistes qui mènent à ceux qui ont éliminé Billy Bean ? D’autant plus qu’il devra s’aventurer dans des territoires inconnus, hostiles, éloignés de sa forêt natale. Lui qui sait pourtant que son monde et sa façon de vivre n’en ont plus pour longtemps.

Le ton et le style d’écriture plonge directement le lecteur dans l’univers construit par l’auteur, un mélange de réalisme vériste exprimé par quelques morceaux de phrases et de behaviouriste, principalement du personnage de Lane. Et on est captivé…
Certes on peut évoquer Cormac McCarthy pour ce qui est de la construction des phrases et une certaine approche stylistique, mais Roger Alan Skipper parvient à une construction qui lui est propre et qui opère sans répit sur le lecteur. Sans coup d’éclat, sans violence inutile et sans artifice manifeste. On assiste à une reconstruction impressionniste de cet univers fruste des habitants des Appalaches, région de l’Amérique profonde qui est synonyme de trous perdus et de ploucs indécrottables dans la mémoire collective US, mais qui ici retrouve une certaine dignité dans la faculté de survie qu’ont ses habitants, pauvres et délaissés. Le revers de la médaille, les classes oubliées de l’Amérique peinte par la propagande officielle.
Si Lane et ses relations avec son entourage sont décrits avec une justesse criante, sans fioritures, avec une apparente banalisation de leur quotidien, en parallèle de ses recherches sur le meurtre, on assiste aussi dans Le baptême de Billy Bean au parcours d’un Lane vieillissant vers sa lente remise en question, et à son essai pathétique de trouver un sens à sa vie. Au delà de la misère et des contraintes. De l’injustice et du Mal omniprésents. Par ses seuls moyens.
Prenant, envoûtant par moments, grâce à l’écriture et à sa construction, ce roman est une réussite (malgré la finale un peu chaotique, voire questionnable).
Recommandé.

 

EB (mai  2012)

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Roger Alan Skipper - Le baptême de Billy Bean
 
 


























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Mille petites falaises   


(Ghosted - 2010)  
 

Shaughnessy Bishop-Stall
Actes Noirs - Actes Sud - 2012


   

Un écrivain, Mason,  ressort lentement d’une période de cinq années d’errance et de drogues diverses. Pour survivre il accepte même de vendre dans les rues de Toronto des hot dogs dans un stand mobile en forme de chapeau ; en parallèle va même essayer de rester sobre et de se détacher de la drogue. Un immense chantier…
Mauvais joueur de poker Mason  perd régulièrement tout son argent, principalement contre son ami Chaz, un ami qui s’occupe cependant de lui et le dépanne quand c’est nécessaire.
Taraudé par le démon du jeu, il s’enfonce de plus en plus dans les dettes, ce qui le pousse à accepter une commande curieuse mais grassement payée : écrire une lettre d’adieu pour un homme qui a décidé de se supprimé. Et ce sera une succession de personnages curieux, morbides, voire allumés, que Mason va épauler pour rédiger leur lettre d’adieu. Et toujours en évoluant dans un univers bordé par ses rencontres, hors du temps et de la logique pure.
S’il finit par trouver ce qui ressemble à l’amour avec une jeune paraplégique, c’est au moment où tout bascule à cause d’un psychopathe…

Dans ce roman en forme de rêvasseries d’un narrateur sous emprise de substances souvent illicites, l’auteur canadien nous donne à voir les diverse facettes de son talent d’écrivain, dans une construction recherchée dont le côté qui se veut déjanté, voire provocateur, évoque finalement le pétard mouillé. Et vous pouvez prendre pétard au sens chinois et artificier, ou au sens qu’on lui donne à Marrakech…
Pourtant il fait preuve d’un grand talent d’écriture, évite la facilité, et en finale livre un roman assez personnel à la construction intelligente mais dont est absente la magie qui pourrait emporter le lecteur.
Mille petites falaises reste une fable morbide assez froide, dont l’humour noir est à  peine perceptible et dont l’aspect « postmoderne » est fort marqué, ne fut-ce que par la déconstruction de la démarche du «  roman dans le roman », et pour lequel le personnage central, essayant de continuer son propre roman en cours, nous conduit dans ses recherches de sujets et de plan. Personnellement j’ai eu l’impression que le roman pourrait être  la juxtaposition de plusieurs textes (de nouvelles) car certaines parties tiennent le lecteur et pourraient se suffire à elles-mêmes.
Peut-être l’excès de procédés et d’intelligence de Shaughnessy Bishop-Stall sont les plus grands obstacles, livrant en finale un roman froid et distant même dans son ironie – « trop intelligent pour son propre bien », comme disent les Anglo-saxons. N’allant pas au bout de son parti-pris de monde déjanté et surréel.
Peut-être qu’un second roman pourrait rectifier le tir.

 


EB  (mai 2012)
 

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Shaughnessy Bishop-Stall  -  Mille petites falaises
 
 






















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La muraille de lave   

(Svörtuloft - 2009)

Arnalsur Indridason  
Métailié Noir - Éditions Métailié  - 2012 

 

Ce roman de la série du commissaire Erlendur, est le 8ème traduit en français et a la particularité de ne pas faire apparaître le fameux commissaire islandais pour cause de congés.  Ce sera son adjoint, Sigurdur Oli que nous suivrons dans les diverses enquêtes criminelles du roman d’Indridason. Sigurdur Oli est d’une autre essence que le commissaire ; il est encore jeune, individualiste, formé aux préceptes américains –et plein d’admiration pour tout ce qui vient des USA. Il est aussi assez obstiné, volontariste et plutôt intelligent. Toutes qualités qui lui seront plus qu’utiles dans l’affaire qu’il découvre : le meurtre brutal d’une jeune femme, Leni,  à son domicile, alors que Oli venait lui rendre visite pour la convaincre de ne pas faire chanter  la sœur-et son mari- de la femme d’un ami proche, un couple échangiste discret et amorçant une carrière politique.
Mal embarqué, il aura toutes les difficultés à prouver sa bonne foi et à remonter la piste éventuelle d’un « encaisseur » comme meurtrier.
En parallèle, il retombe sur un vieil alcoolique témoin mêlé à une ancienne affaire de pédophilie. Ce dernier est taraudé par des faits ayant eu lieu lors de son enfance et est prêt à basculer sous la pression de l’alcool et des souvenirs de son passé d’enfant. De plus en plus accaparé par l’affaire des photos pornographiques qui servaient de matière à chantage d’après ses amis, Oli n’aura pas assez de temps à consacrer au vieil alcoolique qui sombrera de plus en plus  dans l’incohérence, l’idée fixe et la dépression.
Par un patient travail de fourmi, Oli parviendra à trouver des éléments troublants qui lient la défunte Leni et son mari à un groupe de cadres de banques locales. Mais personne ne reconaît Leni ni le mari. En pleine confusion, l’enquête piétine au point que la disparition accidentelle d’un des banquiers lors d’une excursion à la Muraille de lave il y a déjà plus d’un an retient son attention, d’autant plus que le cadavre n’a été retrouvé qu’un an après l’incident.
Et pendant ce temps, Sigurdur Oli assiste au naufrage confirmé de son mariage et essaye comme il peut de rétablir des liens avec sa femme. Comme pour le restant, Oli sait qu’il est dans le brouillard mais s’accroche et s’obstine. Certain de ses méthodes et de ses comportements.
Et personne ne sait quand le commissaire Erlandur reviendra de ses congés dans l’est du pays.

Nous avions déjà souligné les qualités de raconteur d’histoires d’Arnaldur Indridason, ce que nous retrouvons avec force ici, spécialement dans la première moitié du roman, qualités qui captent immédiatement l’intérêt du lecteur. Ambiances justes, personnages réalistes et construction soignée de l’intrigue, des intrigues devrions-nous dire, font de ce roman d’enquête policière un suspense low-key assez réussi. Le centrage sur le personnage de Sigurdur Oli comme enquêteur, permet à l’auteur de passer à des tempos différents de ceux utilisés dans les enquêtes du commissaire Erlendur, plus secs voire plus actifs lorsqu’on suit le parcours sinueux des enquêtes de Oli dans ce roman.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit toujours d’Islande et de la froideur des individus plus grande que celle du climat désolant de cette île perdue. On y retrouve également les thèmes obsessionnels qui traversent toutes la série Erlendur : la recherche du passé, le désastre des relations enfant-parents, les traumas psychologiques qui résultent d’un passé enfoui ou renié,. Et je dois en oublier.
Et toujours une noirceur qui résulte, chez Indridason, des faits et méfaits imputables à quelques individus et aucune critique réelle de société. Ici, par exemple, on passe à côté d’une vraie mise en accusation des systèmes de voyous mis au point par les banques et circuits financiers islandais, véritables cartels de la corruption qui ont échappé à la justice (et dont les Islandais auraient dû éponger les dettes colossales- la routine. Mais la population s’est rebellée en masse, ouvertement, obligeant le gouvernement à faire marche arrière).

Après un passage à vide dans les deux derniers opus de la série traduits en français, La muraille de lave renoue avec une qualité au dessus de la moyenne dans la série Erlendur.
On ne peut que souhaiter que les suivants continueront dans le même sens, ce que sont en droit d’exiger les nombreux fans qui ont fait le succès de la série.

 

 

EB  (mai 2012)

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Arnaldur Indridason - La muraille de lave
 
 



































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Mise à jour: 28 mai 2012