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L'ange du matin   

(Morgunenegill - 2010)

Arni Thorarinsson   
Métailié Noir – Éditions Métailié - 2012


 

Einar, journaliste attaché au bureau décentralisé du nord de l’Islande d’un des quotidiens nationaux, va se transformer en enquêteur sur un cas qui n’intéresse pas grand monde : une femme facteur qu’il retrouve étranglée non loin de son caddy à courrier, au bord d’une rue déserte ce soir d’hiver.
Le journal est en crise comme le restant de la presse, et on le pousse à accepter un poste plus important dans la hiérarchie, ce qu’il refuse.
Expérimenté, c’est lui qu’on choisi pour interviewer un milliardaire déchu ruiné par la crise, financier opaque mais avide que rien ne semblait arrêter avant la crise majeure qui a frappé l’Islande. Il veut s’exprimer, pour se justifier des dégâts qu’il a causés au cours de sa carrière de rapace…
C’est peu après son article, avec photo du financier et de sa petite fille avec qui il vit, que celle-ci disparaît. Ce qui mettra la police en émoi, lancera Einar sur les traces des dégâts causés par le financier, car il e st finalement confirmé qu’il s’agit d’un enlèvement. Le cas passe en suivi prioritaire pour la direction du journal, qui ne comprend pas  pourquoi Einar continue à se préoccuper du meurtre de la postière, une sourde sans vie sociale, obscure et inintéressante.
Résidant à Reykjavik pour les nécessités de l’enquête sur la disparition, Einar comprend qu’avec la réorganisation du journal il devra quitter le nord pour venir s’établir dans la capitale, ce qui lui permettra d’être plus proche de sa fille qui termine ses études. Par contre  sa jeune et brillante collègue en qui il mettait tous ses espoirs, au point de la recommander pour la direction de la rédaction, l’abandonne au milieu du gué : elle décide de prendre une année sabbatique pour se consacrer à la biographie d’un vieux rockeur en disgrâce, usé et oublié. Ironie : c’est à Einar qu’elle demande de suivre son manuscrit.

Ce sera dans l’immeuble de Reykjavik où il possède un petit appartement qu’il découvrira sa voisine, un vieille dame serviable et inoffensive, gisant inconsciente au milieu de son logement saccagé. Il la connaît à peine malgré les années et se sentira concerné en premier par ce qui semble être une agression de voleurs. Dans cette Islande en décadence et en proie à la violence, qu’il reconnaît de moins en moins.
Toujours en pleine enquête sur l’entourage du financier et les pistes possibles pour l’enlèvement de sa fille,  il recevra l’aide inespérée d’un ancien flirt, avocate d’affaire. Si cela lui permet de progresser, ce qu’il découvre est la preuve de la décadence de cette société islandaise pourrie par l’argent facile et la corruption, plongée maintenant en plein cauchemar de paupérisation et de collusion des élites, politiques et autres, une société lâchée par ces profiteurs et magouilleurs en tout genre qui s’enfuient avec les restes du butin.
Et toujours ce meurtre de la jeune postière qui le hante, même s’il reste le seul en Islande à s’en préoccuper…

Dans ce roman touffu, mais parfaitement maîtrisé de Thorarinsson, et qui se suit avec intérêt, on assiste en direct aux dégâts qui ont suivi la perte d’innocence d’un pays isolé géographiquement mais jusqu’alors assez protégé politiquement et socialement.
Les excès de violence, des types de crimes jusqu’alors inconnus dans cette petite île qu’est l’Islande, sont l’expression du changement irréversible que la corruption, l’avidité  et l’inconscience sociale ont imposés à ce pays par fausse prospérité et crise financière interposés. Auxquels s’ajoutent pour le dernier acte de ce drame sinistre vécu par tout le pays, l’irresponsabilité des gouvernants, l’impunité des criminels économiques et le vol des deniers du citoyen lambda.
C’est ce que le journaliste voit et ressent dans ses quêtes diverses, se heurtant sans cesse à la déliquescence des gens, de leurs familles, à l’indifférence généralisée. A l’image de son pays. C’est ce qui sous-tend tout ce récit fait à la première personne, jusqu’au dénouement final ironique, à l’image du cynisme social ambiant.
Contrairement à Indridasson (voir dans Polar Noir), cet autre auteur de romans noirs Islandais qui s’arrête aux relations sociales des individus et ne se sert des réalités économiques ou politiques  que comme filigrane, une toile de fond à peine suggérée, Thorarinsson en fait , comme on vient de le voir, un moteur et un problème de fond qu’il affronte et met au jour par ses personnages et les intrigues de son roman. A la recherche d’une certaine justice.

Sombre mais prenant, L’ange du matin nous emmène dans les méandres des diverses enquêtes, conduits par le témoin Einar, un témoin lucide qui nous rapporte ses inquisitions, un des deniers justes dans une société en déliquescence.
Un récit plein de drame, de tragique, de solitude et de mort, raconté sans emphase dans la banalité du quotidien. A lire.

 

EB (novembre 2012)

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Arni Thorarinsson - L'ange du matin
 
 


























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Montée aux enfers  

 
(Assumption - 2011) 

Percival Everett 
Actes Noirs - Actes Sud - 2012

 
 

Roman de suspense à la prose minimaliste (ce qui rappelons-le n’est pas synonyme de pauvreté, mais bien de travail et d’efficacité) La montée aux enfers nous plonge dans  ces grands espaces américains de la nature toute puissante, ceux du mythe de l’homme libre face à celle-ci, dans les montagnes du Nouveau Mexique. Dans un des paradis perdus du rêve américain.
Nous suivons Ogden Walker, l’adjoint du sheriff du comté dans on quotidien qui devrait être banal et qui se transforme en  hécatombe, des meurtres qui débutent quasiment sous ses yeux. Il aime la tranquillité, déteste les armes à feu et le embrouilles. Mais il est prêt à faire son job, ce pour quoi on le paye, en traquant des individus de plus en plus louches, de plus en plus dangereux, souvent pas très loin de ses bases. Tout en progressant, il sait très bien qu’il se retrouve sur les traces de la lie de la terre.
Le fait d’être métis ne lui facilite pas la vie, dans ces trous perdus où la vue d’un Noir éveille aussitôt méfiance et agressivité. Mais il sait faire avec…
De plus en plus persuadé qu’une partie du mystère implique des fabricants de dope, il n’en sera que plus prudent. Ou plus violent. Selon les circonstances.
Une seconde affaire encore plus sanglante débutera par la recherche d’une visiteuse qui recherche les traces d’une cousine qui résidait dans la région et dont elle n’a plus de nouvelles. Le sheriff pousse Ogden à escorter la jeune femme dans ses recherches, dans une zone où les adresses ne sont pas évidentes et où les chemins tortueux peuvent vite être dangereux. Très vite, les cadavres vont faire surface, les identités des personnes croisées remises en question, pour finir par croiser le FBI sur les mêmes traces. Mais ses recherches éloigneront  Ogden de ses bases, devant même aller investiguer dans une ville comme Santa-Fé et se heurter à des groupuscules raciste blancs. Les routes l’emmènent de plus en plus loin, mais finissent par le rapprocher d’une vérité impliquant trop d’argent et qui fait courir malfrats, putes, maquereaux et pourris en tous genres. Mais Ogden finit toujours par trouver une sortie, même s’il tourne en rond, hésite, tandis que les cadavres fleurissent dans tous les coins. Mais cela ne lui fera pas rater son petit déj’. Ou son lunch. Ou son diner.
Lui qui ne rêve que de pêche à la mouche, du calme des rivières, de la poésie de la capture de la truite arc-en-ciel. La pêche, le seul remède qui le calme et le détend. Mais même le dimanche le devoir l’appelle. Sur les chemins de montagne et parmi les méchants et les menteurs du Nouveau Mexique. Encore plus fatigué que sa vieille bagnole des années 1970. A ne plus savoir que faire, face à un monde de plus en plus absurde où règne le mal …

Sec et brillant, La montée aux enfers, roman de Percival Everett (auteur Black, important de le souligner à l’intention de ceux qui liront le roman), sans bouleverser les codes du polar à l’américaine, les bouscule suffisamment que pour rendre ses intrigues prenantes ; sur un air de déjà-vu, certes, mais dans d’intéressantes variations.
L’écriture dépouillée et juste sert admirablement le but de l’auteur et on est captivé par l’habileté de l’écrivain et le pouvoir évocateur de son style.
Jusqu’à cette troisième partie où il y a une rupture de ton, et de style d’écriture, pour aboutir à une conclusion qui était un des possibles, et une petite audace vis-à-vis des codes que nous évoquions (amplifiée par le fait qu'Everett utilise le conventionnel passé narratif à la troisième personne pour l'exercice).
Roman captivant et intelligent, par un pasticheur (au sens noble) qui se prend au jeu et qui a la pudeur de dissimuler très profondément son ironie malicieuse. Recommandé.

PS : Si vous lisez le roman, deux choses :
-ignorez la 4e de couverture, inadéquate et inutilement révélatrice !!
-vous comprendrez pourquoi je ne peux m’étendre sur le personnage de Ogden Walker sans porter atteinte à la surprise du lecteur potentiel de ce roman
Enfin, contrairement à ce que dit l’éditeur, il y a plus de James Crumley, et même de Richard Hugo, dans l’approche d’ Everett au roman policier noir, qu’une quelconque influence de Walter Mosley (leur seul point commun est qu’ils sont Blacks…). Et toujours pour contredire l’éditeur, Everett n’est pas le premier à s’attaquer aux codes du polar, ni à déconstruire quoi que ce soit dans ce domaine (même en France vous en trouverez… !)
Par contre le choix du titre français est intelligent au vu du titre anglais trop évocateur, voire révélateur.
Mais tout ceci ne doit pas vous empêcher de lire cet excellent roman !

  

EB  (novembre 2012)
 

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Percival Everett - Montée aux enfers
 
 






































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Le voleur de cadavres   

(Ladráo de cadáveres - 2010)

Patrícia Melo 
Actes Noirs - Actes Sud - 2012 

 

Celui qui nous raconte son histoire, se débat dans un tournant de sa vie dont les conséquences l’ont affecté. Réfugié à Corumbá dans le Mato Grosso du Sud , chez son cousin qui l’a hébergé puis remis à l’étrier le mieux qu’il pouvait, le narrateur vit assez isolé dans une petite chambre qu’il loue, passe ses journées comme il le peut… Aime la pêche, aime la compagnie de sa petite amie Sulamita. Ne sait plus trop quoi faire de sa vie, marquée  depuis qu’il a du quitter une firme de télémarketing de Sao Paulo , où chef d’équipe efficace mais débordé et entouré de collaborateurs recrutés pour leur profil bas, il a fini par gifler une téléphoniste. Pas très fameux pour sa carrière…
Désoeuvré la plupart du temps il finira par assister au crash d’un petit avion dans un cours d’eau où il pêchait dans la forêt avoisinante. C’est dans cet avion qu’il découvre deux choses primordiales pour le reste de sa vie : un  jeune pilote mort, et quelques kilos de cocaïne. Il faut dire que la Bolivie, paradis des trafiquants, n’est pas loin des rives du Paraguay !
La tentation l’emporte : il s’accapare de la drogue et des affaires personnelles du jeune pilote, qui s’avère être le fils d’une très bonne famille de Corumbá.
Mais on ne s’improvise pas dealer de drogue, même à la petite semaine. Surtout quand on collabore avec des ahuris comme son voisin le garagiste graisseux dont la femme boulotte et bornée semble s’accommoder trop bien des rentrées inattendues du commerce parallèle de son mari. Dans une petite ville perdue comme Corumbá, rien ne reste longtemps secret, surtout quand ce sont des amateurs aux commandes.
Le narrateur devient vite paranoïaque lorsque les trafiquants boliviens viennent lui réclamer leur dû et une sérieuse amende, car on doit vous signaler que Sulamita travaille pour les services de police locaux… Sans oublier la femme de son cousin, Rita, belle plante au tempérament de feu, qui le poursuit de ses épanchements de libido. Sans qu’il y soit vraiment insensible.
Finalement, un peu par hasard, notre antihéros trouvera un emploi de chauffeur… chez les parents friqués du jeune pilote mort, des propriétaires terriens locaux très connus.
La chaleur épuisante de cette partie du Brésil, les pressions meurtrières des trafiquants qui l’ont impliqué encore plus dans leur commerce, les conneries de ses associés et de leurs familles bornées, le manque de ressources financières suffisantes du narrateur, Sulamita qui s’attache de plus en plus, feront qu’il envisagera des solutions drastiques. Cruelles. Tant pis pour les dégâts.
Oui, mais il faut avoir les nerfs solides, et avec le nez sur la famille riche  qui recherche activement le corps de son fils, ses plombs pètent les uns après les autres. La police est au service de la famille du disparu, Rita est en ébullition : le narrateur s’enfonce de plus en plus et grille les dernières neurones qui lui restent.
Mais il s’accroche à son plan B qui nécessite un cadavre et devrait le tirer de là…  La facture risque de s’allonger !

Tout le roman, on l’aura compris, est le récit fait par un narrateur anonyme de ses avatars et déboires divers et variés. En le suivant, on plonge dans ce Brésil un peu oublié des petites villes proches d’une nature en délire, omniprésente. Où la ruralité et le provincialisme n’empêchent pas cette pauvreté qui mine une grande partie de la population brésilienne, souvent mieux connue pour ses ravages dans les mégapoles comme Rio ou Sao Paulo par les Européens que nous sommes.
Mais à Corumbá, un cruzeiro est un cruzeiro, comme partout ailleurs dans le pays. Et beaucoup sont prêts à faire n’importe quoi pour s’en sortir. Comme les petites gens qui entourent le narrateur, sans oublier ces indiens et indiennes, mal adaptés et qui restent en marge de la société, méprisés par presque tous les autres.
Si il y a beaucoup de tendresse de l’auteure Patricia Melo pour ses personnages, elle sait aussi nous faire lire entre les lignes pour comprendre la panique et l’irresponsabilité de son antihéros . Tout ça raconté dans un style réaliste sur arrière-fond narquois constamment présent. Mi-figue, mi-raisin, le ton du récit tient le lecteur accroché aux péripéties, feuilletonesques à certains moments, qui articulent l’intrigue générale qui reste en grande partie dans le vraisemblable.
Le dernier tiers construit d’ailleurs un suspense psychologique avec volontairement peu de moyens, peu de « Bhououh !! » criés dans le dos du lecteur (comme dans tant de thrillers à la mode), mais un suspense de fait et d’une efficacité totale résultant de la construction habile du texte.  Et qui trempe le lecteur en plein dans la paranoïa du conteur.
Si l’humour dans Le voleur de cadavres y est discret, soyez assuré qu’il est toujours couleur de charbon et que l’ironie, sans être mordante, est insidieuse à souhait. Jusqu’au sombre coup de théâtre  final  qui se transforme en  double culbute.
Un roman attachant.

  

EB  (octobre 2012)

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Patrícia Melo - Le voleur de cadavres
 
 



































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Mise à jour: 16 novembre 2012