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Les mâchoires du serpent  


Hervé Claude   
Actes Noirs - Actes Sud - 2012 


 

C’est à la demande de l’officier de police et ami proche, Ange Cattrioni, chef-adjoint de la police de Perth, que Ashe va reprendre du service comme enquêteur officieux.
En fait pour essayer de trouver un lien qui lierait plusieurs meurtres atroces pepétrés aux quatre coins de l’Australie et qui laissaient tous leur victime démembrée, le sexe  coupé.
L’adjoint ne pense pas que la version officieuse, celle qui se murmure de plus en plus, soit la bonne : vengeance des aborigènes face aux pillages et profanation de terres sacrées auxquelles se livrent les grosses compagnies minières, surtout dans l’état de Western Australia, où se trouve Perth, en plein boom minier. Tout ceci ajouté aux massacres et spoliations éhontées couverts par les gouvernements australiens successifs à l’encontre de la population indigène, et ce depuis la naissance de ce pays anglo-saxon, pourraient faire comprendre un certain désir de vengeance. D’ailleurs, un des morts n’était-il pas conducteur d’engins dans une des mines du nord. Et les meurtres proches du rituel ?

Les autorités préfèrent la solution du hasard et refusent de lier les meurtres de peur de réveiller tout le contentieux aborigène.
Plus il avance dans ses recherches, plus Ashe est persuadé que l’explication est ailleurs.
Patiemment, ce dilettante, sybarite et homosexuel, va explorer les pistes concernant les victimes, sur place, sur les lieux de chacun des meurtres. Y compris celles qui passent par la population aborigène des villes, miséreuse et alcoolique malgré les aides qu’accordent enfin le pouvoir australien à cette population peu adaptée à la vie du 21e siècle.
Asche n’aura pas la tâche facile, d’autant plus qu’il doit faire face à la collusion  de fait entre le pouvoir et l’argent, et que les autorités se cramponnent à l’explication qui leur convient, refusent de voir un lien entre les divers meurtres, ainsi qu’un quelconque mouvement dirigé contre l’exploitation si rentable des mines.
Forcé de côtoyer des milieux très divers de la société australienne contemporaine, les mouvements de protestation aborigène, les cercles anglo-saxons très fermés des nantis, le milieu des petits dealers, de l’arrogance des nouveaux riches aux secrets des camps miniers. Chacun avec leurs mystères et leurs dangers. Patiemment, sans répit, le Français va rassembler les petits cailloux des vraies pistes. Avec la mort qui précèdera certains de ses mouvements. Avec les autorités qui grincent de plus en plus des dents…

Le monde aborigène décrit, s’il est conforme, n’est pas le centre du roman, mais une des facettes de cette Australie aux coins très sombres, à l’opposé de ce que projette ce pays comme image convenue d’hédonisme, d’innocence et de jeunesse triomphante.
Dans ce roman Hervé Claude nous décrit en toile de fond impressionniste plusieurs facettes de cette Australie noire, qui au-delà des excès des nantis, qui eux sont universels et intemporels, met en lumière une corruption qui gangrène toute la société actuelle: racisme, argent roi, collusion, drogue. La recette du diable. (Rappelons que l’Australie bénéficie d’un gouvernement conservateur à tendance autoritaire et libérale depuis des années, avec une attitude politique servile envers les USA voire le Royaume Uni – Ndlr).
On constate aussi, mais sans être souligné, que Ashe, s’il s’adapte à ce pays où il vit depuis des années, se heurte de plus en plus à cette organisation de classes sociales étanches caractéristique principale de la société anglo-saxonne. Un système qui rejette celui qui n’appartient pas au club. Un système de plus en plus ressenti par Ashe, qui finit par le miner comme on le voit au cours du roman.

Comme les autres titres de la série, Les mâchoires du serpent  bénéficie de l’écriture soignée de Hervé Claude et d’une mise en place de l’intrigue qui retient vite l’attention du lecteur.
Un intéressant itinéraire dans cette Australie contemporaine, raconté par un personnage feutré face aux vulgarités agressives d’une modernité dévastatrice, souvent asociale et mortifère.

 

EB (novembre 2012)

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Hervé Claude - Les mâchoires du serpent
 
 


























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Bois mort
   
 
(Cypress Grove - 2003) 

James Sallis 
Série Noire - Éditions Gallimard - 2006
(fut réédité en 2009 en folio-policier, n°567)
    

Si on connaît bien James Sallis pour sa formidable série de romans mettant en scène Lew Griffin, ou encore pour le plus récent Drive – voir détails des deux dans Polar Noir -  d’excellente facture (et adapté avec succès pour le cinéma), on a peut-être moins souligné sa trilogie consacrée à John Turner, un ancien flic qui retourne dans le bled de ses origines dans le Tennessee profond, série qui démarre avec Bois mort.

Dans un style d’écriture serré, Sallis nous fait part du récit de Turner, ex-flic proche de la soixantaine, venu se réfugier dans le Tennessee de sa jeunesse, près d’un lac isolé et tranquille, pour oublier son passé et aussi pour se tenir loin de l’agitation des grandes villes. Atypique, il a fait de la prison pour meurtre, une dizaine d’année où, réduit à rien, il a trouvé la force de reprendre des études. Une autre manière de s’isoler de cet univers carcéral tout aussi violent et oppressant que les rues de Memphis qu’il parcourait comme inspecteur de police avant l’incident tragique qui l’avait fit condamner.
Mais le shérif local viendra le chercher, lui l’ex-inspecteur de la grande ville, pour épauler sa petite équipe dans les recherches autour du meurtre sanglant et curieux d’un semi-vagabond retrouvé percé d’un pieu de bois, un jeune homme qui vivait depuis peu dans les environs du bourg de province proche. Turner accepte, se sentant redevable,  tout en gardant ses distances  et en demandant qu’on lui laisse les coudées franches pour appliquer ses méthodes d’investigation.
Et ce sera avec obstination que l’ex-inspecteur épaulera la minuscule équipe du shérif, se rapprochant de plus en plus des personnes qui la composent, et s’accrochant aux indices grâce à son expérience et à la méthodologie qu’on lui avait inculqué à Memphis.
Désabusé, mais sans cynisme, Turner peut aussi vite voir clair dans les personnes qu’il croise ou interroge : son passé récent de psychologue pratiquant, et la connaissance de l’humain qui en découlait, l’aidant même plus que ce qu’il voudrait à certains moments.
Sur le chemin patient qui le mène à reconstituer la manière d’agir de l’homme assassiné au comportement étrange découlant d’un esprit faible, Turner se reconstruira des contacts sociaux, même ce qui pourrait ressembler au début d’une amitié amoureuse, mais toujours hanté par les tranches obscures de son passé de flic et de taulard qui envahissent son esprit à tout moment. Misère et bassesses humaines, délire et sang sont ce qu’il découvrira au bout de ses recherches. Comme toujours…

Intéressant roman raconté en chapitres alternés entre action actuelle et le passé, et ce  à la première personne par le personnage central sur un ton qui souligne la distanciation de Turner par rapport aux événements qu’il vit ou se remémore, détachement qui ne bannit pas un intérêt certain pour  ses activités d’enquêteur, ou pour le bilan de son passé tragique. Son isolement volontaire au cœur du Tennessee ne l’a pas conduit à l’indifférence, ni son passé ; Turner veut vivre et il peut encore se préoccuper de ses semblables, ne les rendant pas responsables de ses choix ou de la fatalité qui s’est acharnée sur lui en prison. Content de retrouver les traces d’humanité dans cette société où trop longtemps il a du vivre aux limites de l’inhumain, face au mal et à l’indifférence. Ce qu’il retrouvera tout au long d’une enquête très bien bâtie par l’auteur et qui implique immédiatement le lecteur.
Dans Bois mort, des points de départ assez classiques (flic déchu et solitaire- passé sombre…) nous mènent grâce au talent de James Sallis sur des sentiers imprévus, mêlant rédemption, humanité et réalisme. Tout en n’abandonnant pas le style d’écriture directe propre au roman noir américain. Au cœur d’une nature retrouvée.
Seul regret : la traduction souvent hésitante et parfois floue.

A ce jour deux romans supplémentaires complètent la saga de John Turner.

 

 
EB  (décembre 2012)  

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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James Sallis - Bois mort
 
 





























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En bout de course  
- la troisième enquête de Leonid McGill 

(When the Thrill is Gone - 2011)

Walter Mosley
Éditions Jacqueline Chambon - 2012 

 

On retrouve le détective privé Noir opérant à New York, Leonid McGill, toujours face à ses déboires conjugaux fruits d’une épouse volage mais se rangeant quand ça l’arrange au sens de la famille de Leonid. Ce qui aide avec 3 gosses, plus si gosses d’ailleurs et qui, à leur manière, continuent à occuper une partie des soucis du privé quinquagénaire. Par ailleurs, les années passées loin de sa femme l’ont conforté dans la recherche d’aventures féminines, parfois au point de se brûler le coeur, comme avec sa trop jolie maîtresse qui continue à garder ses distances depuis trop longtemps (voir romans précédents- Polar Noir).
Si ses accès de rage sont moins fréquents, si cet ancien boxeur et malfrat sait mieux se contrôler, il faut reconnaître que dans les problèmes qu’on lui soumet, face aux néfastes qu’il croise on comprend qu’il  puisse encore de temps en temps s’emporter…
Dans sa suite d’un building de prestige, Leonid attend le client, car les échéances et le loyer le poursuivent. De plus il s’occupe activement des soins et de la garde de son vieil ami Gordo, entraîneur de boxe sans famille qui lui a servi de père durant sa difficile jeunesse, et qu’il a installé dans le grand appartement qui abrite son bureau. Leonid est persuadé qu’il doit quelque chose à la société : des bonnes actions pour essayer de racheter ses actes de voyou sans scrupules qu’il fut une grande partie de sa vie. Pour cela il s’efforce d’aider et de n’intervenir à titre personnel que pour les bonnes causes. Immense tâche pour ce malfrat reconverti en privé, et souvent poursuivi par ses anciens collègues truands qui le croient encore disponible pour les mauvais coups.
Mais cette fois, pas mal d’argent aboutit sur son bureau, une partie livrée par cette jolie femme qui prétend être la femme en danger d’un milliardaire vivant à New York ; femme de cet ultrariche héritier, elle dit craindre pour sa vie, le danger devant venir de son mari, crainte amplifiées par le fait que ses deux précédentes épouses sont mortes dans des circonstances tragiques, peu claires.
Mais les recherches sur les divers personnages impliqués font ressortir de drôles de secrets familiaux et des courses à l’argent qui semblent tout balayer sur leur passage. Sans parler des escrocs de tout bords. Et du danger pour McGill d’évoluer dans des sphères qui ne sont pas les siennes.
En parallèle, il se lance sur les traces d’un certain William Williams à la demande d’un truand haut placé et ancien ami de son père. Il le lui demande comme un service personnel. Peu enclin à renouer avec le milieu, les découvertes de Leonid Mc Gill sur ce personnage disparu sans laisser de traces il y a une quinzaine d’années, l’amèneront sur des pistes étranges sans lien avec les truands, mais intrigantes au plus haut point. Avec en bout de piste une illumination qui lui fera comprendre le moteur des rêves et des utopies. Avec pertes et fracas.

En bout de course, troisième roman de la série consacrée au détective Noir, post-chandlérien, McGill,  est certainement le plus abouti. Le potentiel des personnages principaux y est intelligemment exploité, sans excès criant, pour déboucher sur un roman captivant alors qu’il manipule presque tous les poncifs du roman noir de la hard-boiled school. On assiste dans ce roman à des variations intéressantes des classiques du détective privé dur-à-cuire, soulignées par les pensées et citations quasi-existentielles de Leonid McGill qui se remémore régulièrement des parties de sa jeunesse et de sa vie avec son père, militant communiste convaincu qui l’avait abandonné. Les personnages secondaires, voire tertiaires, étant cette fois maîtrisés, nous n’avons plus l’excès en nombre et la confusion qui en découlait que l’on pouvait reprocher aux deux premiers opus de cette intéressante saga. (voir chroniques Polar Noir)

Comme souvent chez Walter Mosley, les personnages, y compris d’autres que le personnage central, sont à la recherche de leur passé, face à leur avenir incertain, ce qui décale subtilement le récit très contemporain que nous raconte McGill. Un McGill très impliqué, prêt à affronter son destin et à protéger famille et amis envers et contre tout. Avec ses moyens mais ne reculant jamais devant le combat. Tout en sachant ce qu’il risque. Sur le chemin de sa rédemption qui passe par les rues perfides de New York.
Pour tout ceux qui recherchent les bons romans noirs de privés, à lire !

PS : Contrairement à ce qu’implique  la quatrième de couverture qui parle de trilogie, la série continue et il existe -déjà publié aux USA- un quatrième volet de la saga McGill, « All I Did Was Shoot My Man » -2012.

 

 
EB  (décembre 2012)

(c) Copyright 2012 E.Borgers 

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Walter Mosley - En bout de course
 
 



































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Mise à jour: 16 décembre 2012