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Le bonheur pauvre rengaine  

Sylvain Pattieu 
La Brune - Éditions du Rouergue - 2013
 

Basé sur un fait divers réel qui a occupé la une des journaux en 1920, ce livre mélange fiction basée sur des personnages réels et dossier historique basé sur diverses pièces des archives de police concernées.
Le meurtre crapuleux d’une jeune prostituée à Marseille, centre du récit, est amené chronologiquement après que les divers protagonistes nous aient racontés leur vie dans une série de brefs chapitres incantatoires, empreints  de réalisme social, de cruauté et de dureté de la vie, de leur vie, car ils sont de ceux qui se trouvent au bas de l’échelle sociale française dans les années qui précèdent et puis suivent la Grande Guerre et son cortège de massacres. Les années 20, trop de femmes, plus assez de travail pour les jeunes filles… un pan de l’explication de l’explosion de la prostitution dans les grandes villes et la prospérité retrouvée des macs, petits malfrats violents et cupides, esclavagistes et tortionnaires à leur manière.
L’autre, l’indifférence sociale et l’abandon des clases dirigeantes, voire leur oppression, fera le reste pour pousser les plus démunis vers la déchéance, la pauvreté, l’alcool et la violence, ne laissant aux plus insoumis que des échappatoires faites de rapines, de crimes divers, d’abjection, de lâcheté… et de prostitution pour les femmes encore jeunes.

C’est cet univers que nous décrit avec talent l’auteur, Sylvain Pattieu, sans manichéisme ni complaisance, tout au long des destinées de ses personnages principaux, Yvonne Schmitt, la jeune prostituée assassinée qui avait fuit une famille oppressante et se réfugie dans le commerce de ses charmes pour pouvoir survivre, Simone Marchand, la demi-mondaine de basse extraction qui veut s’élever dans l’échelle sociale et le luxe par ses amants fortunés mais qui sera prise d’amour pour un barbeau aux goüts de luxe, Fredval, veule, violent, exploiteur éhonté, escroc aux sentiments, basant toute sa carrière sur sa belle gueule et son absence de remords. Ou encore deux petits malfrats, Yves Couliou et Albert Polge, voleurs et violents, qui ont presque tout subi de la vie, y compris un séjour à Biribi où ils se rencontrent, les Bat’ d’Af, les premières lignes sacrifiées de 14/18, tellement endurcis qu’ils ne font plus de cadeau à personne. Couliou s’était d’ailleurs très vite transformé en maquereau pour arrondir ses fins de mois, puis recrutant de pauvres filles dans les bals populaires qu’il fait travailler jusqu’à épuisement. Lui qui dès le départ savait qu’il ne serait jamais ouvrier, jamais le sujet de personne, ira jusqu’au bout de son destin dévoyé…
S’ajoute à cette galerie, André Robert, commissaire de police, chargé de l’enquête à partir de la seconde partie du livre, et qui très vite soupçonne plus que le simple crime de circonstance, un homme bien-pensant, nationaliste, traditionaliste, opposé aux mouvements sociaux, dur mais juste à sa manière, un homme qui a perdu ses deux fils à la guerre et qui croit à sa mission d’élimination de la lie de la terre…

Le bonheur pauvre rengaine est un roman noir de qualité, grâce à l’écriture directe de son auteur qui parvient  à dresser des tableaux impressionnistes de l’époque et de ses mœurs, des destins broyés de ses personnages et de l’injustice sociale qui entraîne violence et exploitation de l’homme par l’homme à tous les niveaux, dans tous les milieux, jusqu’aux plus paupérisés. L’auteur y parvient avec brio, sans grandiloquence, au traves de séquences réalistes souvent proches du naturalisme qui ensemble dressent un constat amer et sombre.
Les documents d’archives qui illustrent partiellement les deuxièmes et troisièmes parties du livre ne sont pas superflues, reflets de l’affaire réelle qui en éclairent la crue vérité.
Recommandé.

EB (août 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Sylvain Pattieu - Le bonheur pauvre rengaine
 
 































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Scène de crime virtuelle  

 
 (Virtually Dead - 2010)

Peter May 
Rouergue Noir - Éditions du Rouergue - 2013

 
 

Sans rapport avec sa saga écossaise ou sa série « chinoise », Peter May nous fait pénétrer dans un univers virtuel pour y développer un thriller de bonne compagnie dont le but essentiel est le divertissement. Il est certain que May s’est amusé en l’écrivant, et que le bénéfice de cette approche va au lecteur du monde bien réel.
L’essentiel du roman se déroule en direct dans l’univers du jeu de rôle disponible sur l’Internet : Second Life (Seconde vie), qui comme son intitulé le laisse prévoir donne une seconde chance aux participants, la chance de se construire une seconde vie qui correspond à leurs fantasmes ou à leurs ambitions cachées. Le tout se déroulant dans un univers factice, une animation, ou des personnages virtuels, les avatars,  endossent des vies qu’ils se taillent. A chacun son personnage et à chacun ses fantasmes. Peu de règles, mais (mase in USA  oblige) l’argent régit cependant ce petit monde pas si innocent que l’air qu’il se donne, et où tout est possible : violences, perversions, ébats sexuels, construction d’objets virtuels et utilitaires, construction de résidence et de son paysage, groupes sociaux…etc.

C’est un peu par hasard que Michael Kapinsky, membre des services techniques de la police scientifique à Orange County (Californie) se fera embarquer dans Second Life, pour y suivre sa psychiatre qui fait une étude sur les groupes d’analyse virtuels… Michael vient de perdre sa femme, très riche, qu’il avait épousée par amour. Seul, meurtri, déprimé et au bord de la catastrophe financière qu’est l’héritage en apparence somptueux de son épouse, il a repris ses fonctions dans la police pour survivre au jour le jour. Très vite il va découvrir que des meurtres dans la vie réelle sont perpétrés sur des personnages fortunés qui ont un avatar actif dans SL, et que certains de ceux-ci ont été éradiqués de SL sans laisser de traces apparentes.
Avec l’aide d’une collègue de la scientifique, Janey, qui opère une agence de détectives privés dans SL, il va enquêter sur les liens qui lient ces personnages fictifs aux problèmes de leurs créateurs, surtout qu’il vient de découvrit que l’équivalent de 3 millions de dollars ont été versés sur son compte virtuel !  Sans raisons, sans traces, mais avec la mafia qui les réclame. Dans la vraie vie… Une vie bien compromise pour Michael, car les disparitions continuent et la mafia se fait de plus en plus menaçante. Très menaçante.

Mêlant habilement fantaisie débridée avec un certain réalisme, le virtuel et le réel, la schématisation des personnages virtuels et la complexité du personnage principal, Scène de crime virtuelle parvient à tenir le lecteur en haleine, happé par une intrigue à rebondissements et de l’action rarement au repos. L’habileté romanesque de Peter May et son écriture de qualité permettent d’échapper à une monotonie qui aurait pu s’installer par les dialogues virtuels retranscrits tels que. Et au passage, il en profite pour souligner, au-delà du caractère infantile de la démarche SL, la noirceur de cet univers factice qui retranscrit les travers humains en plus gros, en plus apparent, et ce au travers de caricatures mordantes.
En dehors des retournements de situations de l’intrigue que réclame le genre thriller, on notera la fin ultime du roman, réussie, humaine, qui évité les clichés et le ricanement facile.

PS : Si vous voulez voir à quoi ressemble Second Life, allez sur leur site  ou sur You Tube   ou encore sur la séquence d'animation de style SL que Peter May a mise en ligne  pour présenter son roman.


EB
  (août 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Peter May - Scène de crime virtuelle
 
 

























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Le monde à l'endroit  

(The World Made Straight - 2006)

Ron Rash
Éditions du Seuil - 2012

 
Le monde à l’endroit nous fait suivre les hésitations et les faux pas du personnage central, un jeune homme de 17 ans, qui quitte l’adolescence pour entrer dans l’âge d’homme par la mauvaise porte. Il est vrai que Travis Shelton ne vient pas d’un milieu normal ou aisé, mais d’une famille de petits fermiers spécialisés dans le tabac, des êtres rudes comme la vie qu’ils mènent. Comme la nature qui les entoure, proche des Appalaches, cette chaîne rocheuse américaine aux espaces sauvages, souvent hostiles.
Livré à lui-même, peu scolarisé, subissant les préjugés et l’autoritarisme d’un père qui l’exploite, Travis,  passionné de pêche et de truites, est obliger de se débrouiller pour grappiller les quelques dollars qu’il lui faut pour pouvoir pêcher ainsi que pour les tentations de son âge. C’est lorsqu’il croit dénicher la poule aux œufs d’or, un champ clandestin de cannabis difficile d’accès, que son monde va basculer face aux Toomey, brutes vivant d’expédients et de petits trafics, propriétaires du champ et qui le lui font payer à leur manière. Primitive et cruelle.
Estropié, meurtri, refusant de retourner dans sa famille, ce sera Leonard, un professeur dévoyé, broyé par sa vie,  et fournisseur de drogues et d’alcool aux mineurs des environs qui le recueillera dans son mobilhome sommaire.
La lente reconstruction de Travis, qui accepte de moins en moins qu’on essaye de lui tracer un avenir, passera pourtant par une attention détachée que lui porte Leonard, par un amour de jeunesse qu’il ne maîtrise pas et une soif de connaissances qu’il alimente avec les livres trouvés chez Leonard. Et aussi cet intérêt passionné pour les événements locaux de la Guerre de Sécession, dans cette région des USA où les affrontements déchirèrent les gens du lieu, où les massacres ont eu des retentissements durables dans une population accrochée à sa terre. Une terre qui porte souvent les noms de ces familles, comme à Shelton Laurel, lieu d’un atroce massacre de la population par l’armée, en janier1863, et dont les séquelles sont toujours présentes dans de nombreuses mémoires des habitants d’aujourd’hui. Un choix de plus se présentera à Travis face à ce passé trouble et sanglant, un choix qui s’ajoutera à ceux qui se bousculent maintenant sur le chemin de son futur, ces choix dont dépendront sa destinée d’homme.

Ce roman noir, s’il a tout des ressorts de la tragédie grecque est cependant profondément ancré dans la tradition romanesque américaine. A commencer par un naturalisme certain dans lequel baigne tout ce récit d’initiation, alimenté par le décor naturel qui influence la vie des protagonistes, par  les relations familiales exacerbées et les personnages primitifs qui y tiennent place, le tout souvent proches du vérisme. Ce genre de naturalisme étant d’ailleurs une des racines du roman noir américain moderne qui, telle une résurgence, semble de plus en plus présent dans le roman noir actuel. Même les grands espaces, la terre nourricière et cette nature démesurée n’assurent plus  l’équilibre et le destin de ceux qui l’habitent - ou qui en vivent. Un des derniers mythes américains qui s’écroule avec fracas dans des romans comme celui-ci de Ron Rash, ou encore dans ceux d’auteurs contemporains de valeur tels Cormak McCarthy, Chris Offutt, Frank Bill, Roger Allen Skipper, pour n’en citer que quelques uns.
Autre composante récurrente de ce roman noir américain contemporain, ici aussi véhiculée par ses personnages, est l’échec total du « rêve américain » dans une société peu encline à se pencher sur les laissés pour compte. Une société  où il doit y avoir un responsable pour tout ce qui dérange, quand ce n’est pas le broyé lui-même, dans la plus pure tradition des croyances en la destinée pré-écrite si chères aux rigoristes chrétiens.
C’est dans cette société qu’évoluent les personnages à la dérive de Ron Rash, pour qui rien n’a plus d’importance même plus leur survie. Dans leur univers âpre de gens sans destins, sans importance, qui dans des tentatives  désespérées  veulent parfois donner une valeur à leur existence en marge, un dernier sursaut de l’individualisme. Dans Le monde à l’endroit on assistera à ce sursaut chez le jeune Travis, enfin face au choix que donne la liberté et qui, dans une fin de roman très ouverte, est condamné à se faire son propre destin pour avoir peut-être une chance d’enfin vivre « le monde à l’endroit »… tandis qu’en parallèle la figure quasi christique (mais purement areligieuse) de Leonard s’imposera un chemin de rédemption sacrificiel. Le tout sans emphase, d’une écriture très maîtrisée, évocatrice et réaliste à la fois, qui captive le lecteur, pour former un roman de qualité nettement au-dessus de la moyenne, servi par une traduction attentive.
A lire.

 
EB  (juillet 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Ron Rash - Le monde à l'endroit
 
 



































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Le tueur se meurt  
 
(The Killer is Dying  - 2011) 

James Sallis
Rivages / Thriller  - Éditions Payot & Rivages - 2013
 
 

Dans ce roman assez sombre, James Sallis explore dans une série de tableaux distordus ce que représente la mort, la solitude et la finalité de cette condition humaine qui pèse souvent si lourdement sur la destinée de tout homme, cette réflexion de l’auteur étant centrée sur trois personnages en apparence disparates. Mais il s’agit de tableaux impressionnistes faits des pensées intimes des trois personnages très différents, de leurs évocations de souvenirs morcelés, ainsi que de leurs faits et gestes journaliers,  et de leur incertitude constante sur ce qu’ils sont et ce qu’ils font.
Tous trois seront confrontés malgré eux à leur finalité, tentant de comprendre ce que la vie à fait d’eux, problèmes graves personnels surnageant en permanence, quoi qu’ils fassent,  quant ce n‘est pas le seuil de la mort qui se profile.

Si Chrétien, ce tueur à gage dans la soixantaine à raté sa dernière cible, c’est parce que quelqu’un a tiré dessus au denier moment. Lancé dans ses recherches, gravement malade, il s’accroche à ce qui a été sa vie professionnelle, divagant sous les médocs trop puissants, bardé de réflexes de survie, acharné. Sachant que la mort est inévitable. La sienne.
Le tueur croisera le chemin d’un autre personnage meurtri mais professionnel jusqu’au bout : l’inspecteur Sayles, dont la femme est gravement malade, se consumant lentement, alitée depuis de longues années et qui s’est soudainement résignée à rentrer en hôpital, le laissant seul et désemparé. Sayles et un de ses collègues mènenet une enquête très serrée pour essayer de repérer le tueur, celui qui a raté sa cible, sans grand reésultat, jusqu’à ce que Chétien décide de le contacter.
Il y a aussi Jimmy, ce jeune garçon d’une dizaine d’année dont la mère a quitté le foyer il y a quelques années sans jamais le revoir, et qui se retrouve brutalement seul, abandonné à lui-même lorsque son père disparaît sans un mot. Sans ressources, il met au point u système d’achat et de revente d’objets trouvés sur Internet, continue à payer les factures de la maison et sauver les apparences. Intelligent mais confiné, il fait face avec brio aux routines commerciales qu’il s’impose. Mais si la solitude ne lui pèse pas trop, il est rattrapé par ses souvenirs et une réalité qui l’oppresse sans pouvoir en parler à personne. La fragilité des apparences se révélera à lui au moment où il ne s’y attend pas, le laissant seul face des dilemmes d’homme.

Roman noir à la construction très élaborée, résultant paradoxalement de la déconstruction d’une grande partie des intrigues et leur morcellement dans un récit où le temps ‘actuel’ est le seul élément presque linéaire, le restant étant fait de réalités passées, souhaitées ou même rêvées.
On connaît les prédilections de James Sallis pour les déconstructions appliquées au roman noir (se rappeler sa formidable série centrée sur le personnage de Lew Griffin – voir Polar Noir pour Le Faucheux et Papillon de nuit), procédés qu’il n’avait plus appliqués à ses romans récents, mais qu’il passe en force dans Le tueur se meurt.
Ce roman, au style concis, n’est pas trop long, mais parvient cependant à perdre lecteur dans certains méandres à des endroits non voulus, le procédé évoqué ci-dessus ne fonctionnant pas à  tous les coups. Et un peu partout, on se heurte à une traduction française floue ou hésitante, ce qui n’aide pas vraiment.
Roman ambitieux, crépusculaire, symbolique, chargé d’un existentiel pertinent des personnages qui élargit cette composante du roman noir vers une réflexion profonde sur la destinée, réflexion suggérées tout au long du destin tragique des personnages, liés par un certain nihilisme fataliste que leur impose l’auteur, ne leur laissant que l’absurdité de la vie comme constat.
Roman intéressant qui, dans les mains d’un cinéaste inspiré pourrait, je crois, donner un film noir qui dépasserait le roman en aboutissement.
Le tueur se meurt est à conseiller cependant aux lecteurs avertis.

 

EB  (juillet 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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James Sallis - Le tueur se meurt
 
 



































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Mise à jour: 26 août 2002