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Le Diable tout le temps  

(The Devil All the Time - 2011)


Donald Ray Pollock  

Terres d'Amérique -  Albin Michel - 2012


 

Roman en forme de saga noire et brutale, Le Diable tout le temps plonge au cœur du mal américain, de ses phobies, de son hypocrisie fondamentale, de sa paranoïa et de son manichéisme destructeur, en nous racontant le destin de petites gens issus de milieux ruraux de l’Amérique des années 1950 et 60, une Amérique profonde faite de patelins perdus qui ne rassemblent que des oubliés.
Tous les personnages ne vivent pas de la terre, loin s’en faut, mais tous sont marqués par la pauvreté, le manque d’éducation et une religiosité radicale et mal digérée qui tient lieu de lien social mortifère. Et tous se retrouvent à un moment où l’autre face à la corruption, la perversion, la violence physique et la mort, sur fond  d’alcoolisme profond, de racisme institutionnalisé et d’inceste. Le Mal sous ses formes les plus insidieuses…
Le terrain rêvé pour les psychopathes actifs qui hantent les pages du roman percutant de Donald Ray Pollock

Des petits patelins oubliés de l’Ohio à ceux non moins perdus de la Virginie Occidentale adjacente, on suit les efforts de la famille Russell dont Willard, le père, déboussolé par ce qu’il a vu durant sa guerre dans le Pacifique, perdra ses dernières limites humaines face à l’agonie de sa femme pour se réfugier dans un christianisme primitif, impossible et porteur de mort.
Le jeune Arvin Russell, à peine sorti de l’adolescence, s’il survit tant bien que mal à la folie de son père, se transformera lentement en ange justicier et vengeur face à la bêtise destructrice et aux meurtriers ordinaires qu’il croise. Essayant de faire face au reste de sa vie  et à un monde fait de violences le mieux qu’il peut, il sera aidé par la dureté et l’esprit de résistance que lui a inculqué son père…
On suit également les pérégrinations d’un faux pasteur évangéliste, imbécile primaire et dangereux, flanqué  d’un infirme joueur de guitare qui l’accompagne et qui, manipulateur,  utilise son comparse à des fins mortelles et sulfureuses.
Ou encore, le chemin dévoyé d’un couple improbable fait d’une très jeune femme au passé de violence et d’abus subis de la part des hommes à qui elle accordait sa confiance, alliée à cet homme apparemment indolent, qui la bat violemment et régulièrement et qui se proclame photographe, un couple qui lancé sur la route se transforme en un binôme psychopathe tortionnaire,  tueur en série et photographe de l’horreur.
Et il y a aussi ce flic stupide, borné, corrompu et abuseur, ou cet avocat fortuné aux principes de jouisseur pervers, prêt à tout pour assoir son rang social, qui croiseront les précédents, tous liés d’une manière ou l’autre au fil des intrigues qui se chevauchent et se complètent pour former un tableau digne d’un inferno imaginé par Jérôme Bosch.
L’Amérique profonde et perverse du milieu du 20e siècle…

Prenant, évocateur et secouant, ce roman doit beaucoup à la prose à forte raisonnante de Pollock qui sert le récit à merveille et dont la voix insidieuse cloue le lecteur. Un style d’écriture maîtrisé, sans artifices, recomposant la réalité pour mieux la servir. Un texte de grande qualité, servi par une traduction française à la hauteur (*).
On se réjouira de ce que Le Diable tout le temps ait reçu le prix annuel décerné en 2012 par la rédaction d’un magazine de vulgarisation littéraire (Lire) ; une fois n’est pas coutume, l’éclairage est mis sur un roman de réelle valeur -ce qui devrait lui garantir un lectorat plus étendu et mérité.  
Un des grands romans noirs de 2012.
Recommandé.

(*) Je me dois cependant de signaler que l’imbroglio du pistolet a à nouveau frappé ici.
On nous parle d’un pistolet .22, soit. Puis on nous indique qu’on lui fait tirer des balles à blanc. Aie, aie !! A moins de montages compliqués, il est impossible de tirer ce genre de cartouches sans compromettre la fonction semi-automatique du pistolet.
Plus loin, pour la même arme on la qualifie soudain de revolver et on parle de son barillet. Là on est d’accord on rejoint le possible et le réel : un revolver peut tirer des balles à blanc. Il s’agissait bien d’un revolver donc, ce qu’il aurait du être dès le début, et le mot pistolet sort de nulle part dans le texte français- d’autant plus que l’auteur (Américain) remercie celui qui l’a conseillé pour les armes dans son roman…
Légèreté du traducteur et confusion de vocabulaire (pistolet/revolver), un vocabulaire banal à la portée de tous.
Ajoutons que ceci n’enlève rien à la très bonne qualité du texte français.


EB (août 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Le diable tout le temps - Donald Ray Pollock
 
 


























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On ne meurt qu'une fois
   

(Print the Legend - 2010) 

Craig McDonald
Belfond Noir - Belfond - 2011

 
 

Roman noir historique, On ne meurt qu’une fois mélange fiction à forte dose sur fond de vérités historiques servant d’ossature aux spéculations et aux ajoutes fictives, le tout tournant autour de la mort d’Ernest Hemingway qui se suicide en 1961, et de ses dernières années.
Intégré dans la série des Hector Lassiter, il reprend comme personnage principal cet écrivain vieillissant, auteur de polars, ami intime de Hem, dans une intrigue assez molle qui débute par une réunion d’universitaires en 1965, critiques et exégètes tous spécialistes de Hemingway ;  un colloque qui se déroule dans l’Ohio, à Ketchum où a vécu Hemingway et où sa veuve, Mary, y vit encore.
Si un spécialiste de l’auteur, Paulson, est là pour essayer de compléter une biographie qu’il compte publier bientôt, c’est surtout pour pouvoir contacter Mary devenue alcoolique et lui tirer les vers du nez concernant les derniers moments de ‘Papa’. Surtout que Paulson soupçonne fortement que c’est la veuve qui a utilisé le fusil de chasse fatal.
Le tout sur fond de complot du FBI de Edgar Hoover qui a durant des années espionné l’auteur lui attribuant des activités anti-américaines. Complot personnalisé en 1965 par un certain Creedy qui semble s’intéresser de trop près à tous ceux qui tentent de contacter Mary, y compris Lassiter. Un Lassiter qui fait d’ailleurs l’objet d’une surveillance séparée par le FBI, comme nombre d’auteurs connus des années 1930 à 50, traités de ramassis de gauchistes par Hoover et son administration. Un Lassiter qui va tenter de démêler le vrai du faux, et retrouver de vieux  manuscrits disparus dont certains seraient compromettants pour lui.

Nous n’essayerons pas de résumer plus avant les sous-intrigues qui semblent souvent plaquées sur le corps principal du roman et finissent par créer un ensemble manquant de vigueur et de pertinence. Quand ce n’est pas de personnages vraiment structurés…
Certes le projet était ambitieux, loin des sujets de thrillers conventionnels, et le sujet intéressant et prometteur, mais l’ensemble est compromis par une longueur inutile (plu de 400 page- parsemées de nombreuses répétitions), un style d’écriture plat qui ne crée aucune ambiance et ne parvient même pas à souligner les passages qui sont violents ou se veulent tragiques. Ni la paranoïa que le roman veut sans cesse évoquer …
Craig McDonald ne semble d’ailleurs pas se souvenir des leçons d’écriture que sont les textes d’Hemingway et certains de ses commentaires, encore moins que celui-ci avec Dashiell Hammett son les deux fondateurs de l’écriture behaviouriste américaine qui a influencé tant d’auteurs qui ont suivi. Quant à James Ellroy, à part la démarche de revisiter le passé historique récent, il n’y a rien de commun avec lui dans ce roman (au contraire des affirmations de la 4e de couv.) ni dans la puissance, et certainement pas dans le style du texte.
Et il semble que Craig McDonald continue à exploiter la veine « Hemingway et son époque » via un Lassiter morne et sans aura, même pas méchant, puisque le cinquième tome de la série est paru aux USA.
Terminons en soulignant la pauvreté du texte français (*) qui n’estompe rien des défauts du style de l’original, mais qui au contraire semble les aggraver…
Lisez Hemingway…

 

(*) On connaissait les traducteurs de polars qui ne s’intéressent ni aux armes ni à leurs munitions et créent des pataquès énormes dans les textes. Ici le traducteur innove dans l’incongru… mais c’est dans le domaine littéraire !
Après qu’on nous signale, page 24, que Lassiter a participé à la revue Black Mask (donc un fait en sa faveur en tant qu’écrivain), le traducteur explique dans une note à propos du magazine: 
‘Magazine à sensation qui a paru de 1920 à 1951’   (c’est moi qui souligne). C’est tout.
Fichtre ! réduire à cela ce pulp qui a été le creuset de la littérature Hard-Boiled, un des piliers du roman noir moderne en Amérique, avec des auteurs comme Chandler et Hammett (et d’autres grands noms) est un peu léger, surtout  dans un roman policier où on parle d’un auteur de polars de ces années comme personnage central !!
Et ici, pas d’alibi technique derrière lequel se cacher comme pour les négligences concernant les armes…  
L’ignorance littéraire du traducteur me laisse pantois.

 
 
 

EB  (septembre 2013)
 

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On ne meurt qu'une fois - Craig McDonald
 
 
































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Le fardeau des idoles    
- une enquête de Drongo ex-agent du KGB

(roman traduit du russe - 1999)

Tchinguiz Abdoullaïev
Éditions de l'Aube - 2013

 

Deuxième roman traduit en français qui met en scène l’enquêteur privé de Moscou, Drongo.
Cet ex-agent du KGB, ancien spécialiste des recherches spéciales, fonctionnaire efficace mais souvent incontrôlable,  s’est mis à son compte lors de l’effondrement de l’URSS.
S’il est désillusionné par ce qu’est devenu son pays sous le sceau du capitalisme sauvage, des  prébendes et d’une corruption galopante alimentée par l’argent tout-puissant qui coule à flot dans les poches de voyous institutionnels et autres banquiers voleurs, il a gardé la tête froide et un fort besoin de justice. Expéditif avec certains, maniant la force lorsqu’il y est obligé, il est surtout, doté d’un flair aigu et d’une grande connaissance de la société dans laquelle il évolue, Drongo a des résultats rapides dans ses enquêtes lui assurant une renommée enviable d’enquêteur déterminé, arrivant toujours à ses fins et ne mangeant pas du pain de la prévarication ni du double jeu. On le qualifie même de meilleur enquêteur de Moscou dans cette Russie de la fin des années 1990!
C’est pour cela que le directeur d’un journal contestataire, opposé à la présidence et à l’appareil officiel corrompu, dont le journaliste-phare a été abattu il y a peu fait appel à Drongo, prêt à payer une somme rondelette pour que celui-ci découvre le donneur d’ordre de cet assassinat sur commande dont la police et la PJ semblent se désintéresser. Un journaliste qui venait de publier avec fracas, une enquête sur la corruption des juges qui fut vite suivie d’effets à l’encontre des pourris.
S’appuyant sur ses connaissances du personnel de l’ex-KGB, sachant clairement qui est efficace et honnête, Drongo va pouvoir s’adresser directement à ceux qui sont impliqués dans l’enquête officielle, navigant avec adresse entre le écueils de l’actuel FSB, successeur du KGB, et de ses arrivistes politisés.
Il aura accès à certains dossiers et pourra contacter les enquêteurs, ce qui en finale le mettra rapidement sur certaines pistes. Trop rapidement, semble-t-il, puisqu’il sait qu’il est suivi et qu’on essaye de perturber son enquête. Et pas toujours dans la discrétion ni la délicatesse.
S’il est certain que la piste politique semble de plus en plus se dessiner, il est out aussi certain que ce n’est pas dans la direction du système judiciaire que se trouve la solution.
Talonné par le temps, Drongo finira par croiser indirectement le chemin d’une jeune journaliste travaillant pour un journal tout à fait conventionnel et prudent, menacée de mort, poursuivie sans ménagements pour semble-t-il un enregistrement compromettant qu’elle avait fait au Parlement, presque par hasard, révélant un complot non identifié. Et de plus en plus, le nom d’un parlementaire revient dès qu’on examine les attaches des hommes de main impliqués dans les deux affaires….
Mais les magouillages sans fin et les corruptions des hautes sphères politiques rendent Drongo encore plus hargneux, fonçant à travers tout pour trouver le fin mot de la mort du journaliste.
Et du complot. Une course contre la montre.

Solitaire, mais pas misanthrope, réaliste mais pas cynique, le personnage de Drongo, proche de la quarantaine, traîne des relents d’idéalisme qu’il met au service d’une justice personnelle. Sachant que la corruption n’atteint pas tous et tous les milieux, il met un point d’honneur à souligner l’honnêteté de ceux en place ou des sous-fifres, lorsqu’elle est réelle, l’abnégation d'une nation russe que l’autre, la nantie, la malade d’autoritarisme sans frein, essaye d’occulter et de bâillonner.
Ce qui démarque Le fardeau des idoles, roman linéaire bien construit qui se déroule à toute allure, très proche du thriller d’action, ce qui le distingue d’un thriller purement récréatif, est qu’il laisse se profiler assez rapidement cette Russie à deux étages dans un constat sombre et réaliste, même au milieu de péripéties proches du roman feuilleton ou, par moment, des aventures de Tintin,.
Des séquences d’action très bien maîtrisées, une langue simple mais efficace, font oublier certains raccourcis faciles ou la naïveté –sincère- de certaines remarques sur les personnages secondaires.
Un bon compagnon de voyage.

 

EB  (septembre 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Le fardeau des idoles - Tchinguiz Abdoullaiev
 
 



































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Mise à jour: 28 septembre 2013