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San Pedro, la nuit  

(Harbour Nocturne - 2012)

Joseph Wambaugh   
Robeert Pepin présente...  – Calmann-Lévy - 2013


 

On ne présente plus Joseph Wambaugh, écrivain de qualité, véritable ancien flic du LAPD, démarrant comme patrouilleur en uniforme pour terminer comme inspecteur. C’est au début des années 70, toujours inspecteur qu’il publia un roman innovant (« The New Centurions » - Les nouveaux centurions -1972)  portant un regard nouveau, plus réaliste et cru sur les flics en uniforme, décrivant leurs crises morales et leurs graves difficultés journalières. Ce fut le succès mérité, et quittant la police, après 14 années de service, il se consacra à l’écriture de romans policiers allant du sombre au noir, se passant presque tous dans le milieu de la police de Los Angeles, dans des récits souvent percutants. Il est vraiment à l’origine de tout un courant du roman policier moderne dont s’empara assez vite Hollywood puis se développera  dans les séries TV américains, avec les succès qu’on connaît. Wambaugh participa d’ailleurs comme conseiller et scénariste à nombre d’entre elles.

Ces dernières années, il est revenu au « roman de flics en uniforme » qui, dans ce qui forme une série, est une chronique d’une partie de Hollywood, Nord-Hollywood, où ses policiers (patrouilleurs ou inspecteurs en civil), sont stationnés.
C’est à cette série qu’appartient San Pedro la nuit, où on retrouve certains policiers récurrents de la série, sans être nécessairement ici les personnages centraux du roman. Un des axes des récits qui s’entrecroisent est, comme l’indique le titre français, San Pedro, port commercial important proche de Los Angeles, jadis aussi port de pêche très actif, une petite ville vivante qui vu les diverses activités portuaires est restée en dehors du développement de L-A, mais qui n’a plus sa population d’antan. A l’heure actuelle ce sont les Croates qui y sont majoritaires, surtout comme main d’œuvre, bien implantés dans le port, avec comme nouveaux arrivants, Mexicains, Asiatiques…
Si San Pedro abrite bien évidemment des trafics en tous genres, c’est souvent entre gens du lieu qui se connaissent bien, et hors des circuits de drogue ou de prostitution forcée qui sont aux mains de vrais gangs dissimulés par des paravents d’activités respectables.
Le fil conducteur de l’intrigue principal tourne autour de Dinko Babitch, homme encore jeune qui mis à pied pour faute, est privé momentanément de son job dans le port. Indécis, peu motivé malgré l’exemple de son père qui réussit à devenir un grutier extrêmement bien payé et à fonder un famille croate stble et honorable. Traînant à la maison chez sa mère ou hantant les bars de San Pedro, Dinko est relancé par un de ses copains d’enfance d’origine italienne, Hector, pour escorter une « danseuse exotique » sortie d’un boui-boui cradingue local pour l’escorter vers un établissement de standing situé dans un bien meilleur quartier  et  qui vraisemblablement mélange danse, strip-tease et prostitution de haut vol. Lorsque Dinko côtoie Lita, la très jeune ‘danseuse’, ancienne prostituée mexicaine, entrée illégalement aux USA via un circuit contrôlé par la pègre, il lest sous le charme assez inexplicable de celle-ci, à qui il laisse ses coordonnées. Ce sera lorsqu’une des prostituées disparaîtra, vraisemblablement menacée par un des maquereaux coréens travaillant pour une bande d’investisseurs louches contrôlant l’établissement, des salons de massages et des circuits d’excort-girls, que Lita la jeune Mexicaine cherchera l’aide de Ginko pour se cacher.
Côtoyant cette fille assez spontanée il finira par en tomber amoureux, et pour son malheur sera aspiré par la spirale de violence qui émane du trafic de filles ayant des contacts hauts placés. Lita a été témoin d’une dispute de la morte avec un des malfrats, juste avant sa disparition. Cela suffira à lancer des malfaisants sur sa piste. Malgré les promesses de la police des mœurs qui avait essayé d’infiltrer le réseau d’immigration clandestine, Lita et Ginko deviennent des cibles activement recherchées par les tueurs. Pour combien de temps ?

San Pedro, la nuit est aussi une suite de chroniques drolatiques, prenantes, souvent désabusées  et violentes liées à l’action de la police de Nord-Hollywood, à ses manquements, des chroniques qui s’enchevêtrent dans le récit principal de manière à offrir une vue pointilliste et bien documentée de la vie de ces flics de terrain.
Il est certain que Wambaugh a un don de raconteur d’anecdotes, et  qu’il les disperse habilement dans le quotidien des policiers mis en scène, ainsi qu’il évoque avec réalisme ce monde de la nuit qui fait leur décor habituel. D’un autre côté cela entame certainement la force du récit principal et en affaiblit l’impact, malgré l’excellence de la mise en place de la vie des citoyens de San Pedro et des activités liées à ce port important. Et la consistance des personnages mis en scène par l’auteur.

Pas le meilleur de Joseph Wambaugh, mais un roman qui reste attachant jusqu’à sa sombre conclusion, et qui remet bien en relief la tâche sans fin des défenseurs de la loi, cette piétaille oubliée et sacrifiée face à toutes les horreurs et tous les malheurs des hommes. Et des leurs.

 

EB (octobre 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Joseph Wambaugh - San Pedro, la nuit
 
 




















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Pyromanie
 
 
(Rogue Island - 2010)

Bruce Desilva 
Actes Noirs - Actes Sud - 2013 
 
 
 

Un roman qui renoue avec bonheur avec la tradition du hard-boiled, plus particulièrement avec ces gars à la coule, parfois forts en gueule, de ceux qu’on repère vite comme petits malins à qui on ne la fait pas, et qui manient l’ironie et l’humour verbal mordant à tout bout de champ. Mais ce n’est pas un roman d’humour, loin de là, ni celui d’un héros aux poings d’acier, un dur à cuire prêt à en découdre comme pouvaient l’être les héros du hard-boiled lorsqu’ils étaient détectives privés, flics ou simples citoyens au passé difficile… ceux du hard-boiled de la grande période, des années 1930 à 60. Non, ici le personnage central, Liam Mulligan,  est un journaliste d’investigation contemporain, chevronné, se débattant dans la débâcle de la presse imprimée et des journaux qui appartiennent tous à des groupes d’argent, mais surtout avec un environnement unique créé par la déliquescence de l’état américain où il est né et où il réside, et où il essaye de travailler honnêtement : Rhode Island. Un état pourri jusqu’à la moelle (*), le champion toutes catégories de la corruption officielle en plus de toutes les autres. Autant vous dire que, sachant cela, il est facile de comprendre que les personnages contre lesquels bute le reporter, eux, seront du calibre hard-boiled pur jus…magouilleurs, dangereux, violents… porteurs de mort.
Mulligan va délaisser toutes ses autres recherches lorsqu’une série d’incendies isolés vont ravager les quartiers délaissés de Providence et qui, la plupart du temps, font des morts : enfants, clochards, adultes… et des blessés graves chez les pompiers. Les incendies n’ayant apparemment aucun lien entre eux ni aucune trace de vengeance possible envers les habitants, la seule chose qui émerge est qu’ils sont provoqués. Révolté par l’état des cadavres qu’il voir sortir des décombres ou des flammes, sachant que le bureau d’enquêtes de la police locale chargée du suivi est dans les mains de deux incapables notoires, voyant l’état de la section locale de pompiers, Mulligan s’accroche à sa propre enquête malgré sa direction qui n’en veut pas, malgré l’assistant qu’on lui a collé, un débutant dont le seul mérite est d’être le fils du propriétaire du journal. Même les citoyens s’insurgent, inquiets, persuadés d’avoir à faire à un pyromane et, sous la houlette d’un bookmaker, ils organiseront des rondes de quartier.
Mais les incendies vont continuer, les morts s’accumuler dans l’indifférence évidente des autorités. Malgré l’aide que lui apporte sa très jolie collègue Veronica dont il finit par tomber amoureux, malgré la bonne volonté de certains  comme cette photographe à l’affut la nuit dans les rues des quartiers atteints, peu de résultats concrets, mais assez vite des menaces envers tous ceux qui s’entêtent dans leur recherches. Dont Mulligan. Menaces se transformant rapidement en violences ouvertes et dommageables.
Mulligan sait qu’il devra rechercher dans les coulisses des groupes maffieux, de celles de l’argent et du pouvoir. A ses risques…et pour des articles qu’il ne signera peut-être même pas !

Pyromanie emporte vite le lecteur par le ton du récit que nous fait Mulligan de ses déboires et de ses enquêtes, notés à la première personne. Parsemé de personnages truculents et bien campés, truffé de traits cinglants et de réflexions désabusées sur la corruption et l’amoralité des pouvoirs publics, le roman voit poindre partout l’ironie souvent sombre d’un Mulligan qui nous raconte avec réalisme le danger de vouloir être honnête, de chercher la justice, dans un environnement de corrupteurs nantis et de crapules. Et avec encore plus d’ironie ses propres problèmes conjugaux, ou sa passion démesurée pour le base-ball et les équipes locales.
Le ton du récit et des dialogues soignés et percutants font que le roman est une réussite, malgré une deuxième partie un peu allongée, résultat sans doute d’une intrigue générale que l’auteur a tiré d’une de ses nouvelles.
Mais répétons-le, pour la spontanéité retrouvée du hard-boiled d’antan, pour une fin sombre et désabusée bien en ligne avec le genre, pour l’ironie mordante de son héros… lisez ce roman.

 
(*) Rhode Island. Un état pourri jusqu’à la moelle
Desilva décrivant dans son roman la corruption à tous les nivaux de l’administration d’un état qu’il connaît bien, n’exagère même pas. Dans le trio de tête des états où il règne le plus de corruption aux USA, juste à côté du trop célèbre et complètement mafieux New Jersey, Rhode Island trimballe une réputation bien méritée depuis des décennies d’état sous l’emprise des corruptions diverses. Durant ces dernières années, un maire apparemment indéboulonnable a été condamné à la prison pour des faits graves. Il a été réélu. Et recondamné plus tard pour des faits tout aussi graves. Il est sur le point de revenir et il va se représenter… La pointe de l’iceberg. L’Amérique dans ce qu’elle a de plus hideux, tournée contre ses propres citoyens.
Rhode Island, où tout le monde connait tout le monde… ce qui est peut-être le début du problème ! Un état minuscule d’un million d’habitants, pas plus grand qu’un dixième de la surface de la Belgique, un état côtier situé dans l’Est, près du Connecticut et du Massachusetts.
C’est donc le reflet d’une réalité lorsque l’auteur a donné le titre original à son roman : « Rogue Island », jeu de mot mordant et ironique sur Rhode Island on l’aura compris, d’autant plus que ‘rogue’ signifie fripouille, voyou…etc en anglais !

EB  (septembre 2013)  

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Bruce Desilva - Pyromanie
 
 





































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Torso    

(Torso - 2011)

Wolfram Fleischhauer 
Éditions Jacqueline Chambon - 2013

 

Ce roman traduit de l’allemand est présenté comme roman noir par l’éditeur, et ce avec raison car sous son habillage thriller qui démarre par une intrigue qui pourrait faire croire qu’on se trouve dans la veine actuelle du thriller à rébus et à serial killer, veine qui ne compte que très peu de réussites, se trouve en filigrane un constat sombre, réaliste, amer et convaincant, pointant du doigt les « élites » qui gèrent la vie publique. Les officiels et les officieux. En nous faisant bien comprendre que ces derniers ont le pouvoir, le vrai, et laissent à leurs alliés politiques et judiciaires le soin de balayer la casse humaine et sociale  qu’ils provoquent en continu. Sans compter la collaboration totale et sans retenue qu’ils exigent des marionnettes officielles.
Les intrigues principales du roman fonctionnent d’ailleurs  pour tendre vers le même but : mettre à nu une société corrompue qui soutient les voyous et les faussaires, plus que jamais logés dans les beaux quartiers et non plus dans les bas-fonds ; une classe faite de « puissants » de facto, corrompus, dangereux, liberticides…et à l’impunité garantie par le système actuel déguisé en démocratie.

C’est dans le Berlin contemporain qu’un ancien policier de l’Allemagne de l’Est, Martin Zollander,  devenu  commissaire dans la ville réunifiée, policier sexagénaire efficace mais en fin de carrière, se trouve confronté à plusieurs scènes de crimes reliées par ses mises en scène similaires, des constructions macabres faites de reste de femme découpée et de parties d’animaux d’élevage. Et dans des lieux qui apparemment ne sont pas liés, allant d’immeubles abandonnés à une glauque cave d’une gigantesque boîte à partouses homos.
Par ailleurs Zollander est harcelé par Elin, une jeune femme marginale, écolo vivant selon ses convictions, ne croyant pas que son frère se soit suicidé, convaincue qu’il a été assassiné  il y a quelques mois, et qui s’est retrouvée face à une instruction judiciaire incomplète et close.
Pour compliquer tout, la fille d’un banquier très influent auprès des dirigeants du Land de Berlin a été enlevée, sans que la police soit officiellement au courant.

Désabusé, mais expérimenté et réaliste, Zollander soutenu par quelques uns des membres de son équipe, continuera à explorer les pistes relevées pas association d’éléments et qui le dirigent vers des magouilles officielles évidentes qu’il ne voit pas comment relier aux crimes.
Malade, esseulé mais toujours résolu, le commissaire épaulé par ses adjoints proches, continueront leur recherche de la vérité. En vain semble-t-il et sur des voies de plus en plus dangereuses qui croisent de vrais tueurs, le crime organisé et l’indifférence affichée de la hiérarchie judiciaire.
Mais jusqu’où le laissera-t-on aller dans ses investigations ? D’autant plus que Zollander semble soudain accorder de l’importance aux affirmations d’Elin et aux dossiers de son frère défunt, avant de sombrer dans ce qui serait une crise de parano selon les dires de sa hiérarchie. La sortie du tunnel semble s’éloigner à mesure qu’avancent les dossiers suivis par  Zollander, un tunnel parsemé de pièges, de dangers bien trop réels, et où la mort semble être le prix de consolation…

Roman attachant aux personnages bien dessinés évoluant dans un Berlin loin du folklore de la propagande politique contemporaine, proche des délaissés et des rejetés, proche du quotidien pénible de l’allemand moyen, un quotidien que leur crée une oligarchie devenue toute puissante par le biais des alliances contre nature entre argent, politique, justice et fausses règles du jeu. Et du détournement des moyens publics, sans vergogne et sans sanctions.
Le tout habilement imbriqué dans les intrigues « à la thriller » qui sont prises au sérieux par l’auteur, et non pas un vague prétexte pour ‘faire comme…’
Aussi avec un personnage central ambigu, faussement effacé, fidèle à lui-même, croyant toujours à la force d’un socialisme humaniste face aux grimaces saignantes du capitalisme et du totalitarisme de gauche. Clairvoyant, la corruption étalée, et sans pudeur,  de l’Occident  mine d’autant plus ce commissaire en bout de parcours qu’il connaît aussi les excès de l’autre bord…
Et qu’encore et toujours il croit que le citoyen a droit à la justice et non pas seulement aux lois…

Bien écrit, Torso est basé sur une construction soignée qui aide vraiment au développement des récits et participe au climat de froideur et de violence sociale voulu par Wolfram Fleischhauer dans son roman.
Seule fausse note : le retour au quasi feuilletonesque pour conclure le roman, comme si quelqu’un avait conseillé de faire « plus thriller, plus gothique », et même là on voit Fleischhauer inclure des digressions qui sont plus proches de son but premier au milieu d’un fatras convenu. Mais il en reste que cela affaibli la portée du roman et tente de tuer son côté vraiment noir !
Malgré cette réserve, on peut conseiller la lecture de ce roman  interpellant, pour sa qualité d’écriture et sa démarche première éloignée du thriller conventionnel.

 

   
EB  (novembre 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

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Wolfram Fleischhauer - Torso
 
 



































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Mise à jour: 12 novembre 2013