livres
 
 

La Havane Noir  

(Havana Noir - 2007)


Achy Obejas (collectif de nouvelles)  

Asphalte - 2013 

 

L’intéressante série publiée actuellement par Asphalte regroupe dans chaque volume un ensemble de nouvelles noires qui se déroulent toutes dans une grande ville, écrites par des auteurs différents et chacune reliée à un quartier de celle-ci. Si l’Amérique latine produit ces dernière années des auteurs du Noir de plus en plus intéressants (surtout au Mexique, en Argentine ou au Brésil), c’est avec une certaine curiosité que nous attendions le volume consacré à La Havane et à Cuba, au domaine du Noir mal connu en Europe, intéressant par l’isolement politique et social du pays ainsi que par la fixation obsessionnelle d’une certaine opposition cubaine considérant les Etats-Unis comme le paradis sur terre. Ces USA qui sont les ennemis déclarés de ce petit pays socialiste d’obédience marxiste, une incarnation du diable située à moins de 200 km de la Floride. Un pays de 10 millions d’habitants (ce qui équivaut à celle de la Belgique) avec près de 4 millions regroupés dans l’agglomération de La Havane. Un pays  qui subit l’embargo économique américain (et de leurs alliés politiques) depuis 1962, situation qui plongea le pays dans une précarité totale après le lâchage complet de l’URSS, qui, début des années 1990, arrêta ses importations de production agricole cubaines et arrêta toute aide financière, la Russie étant elle-même  tombée dans un gouffre économique insoluble qui avait abouti à l’abandon des son hégémonie sur l’Est européen en 1989.
Etranglé, isolé et face à l’hostilité ouverte des USA, ce géant nationaliste dirigé par la droite la plus dangereuse du monde, Cuba survit tant bien que mal, avec des sacrifices énormes imposés à la population, tout au long de la décennie qui suivit. Une population de plus en plus paupérisée grâce à l’acharnement américain durant 50 ans.
C’est l’aspect de cette paupérisation et de la difficulté proche de l’impossibilité de vivre une vie simple et basique qui transparaît sous plusieurs formes dans un grand nombre des 18  nouvelles du recueil La Havane Noir. Une constante qui nous apparaît dirigée par un choix de nouvelles qui décrivent les restrictions par le menu avec une belle constance. Certes c’est le reflet d’une réalité des années 90, mais Cuba ne se réduit pas à ça et on aurait aimé y voir des nouvelles qui couvrent l’ère Batista, ce dictateur soutenu par les USA d’un pays dirigé financièrement par la mafia américaine qui avait transformé La Havane en lupanar à ciel ouvert pour touristes américains…ni de la période qui précéda Batista, tout aussi trouble et tout aussi manipulée par les Américains… Rien non plus sur le pouvoir politique en place.
Bref, un paysage noir, certes, mais amputé de son analyse sociale lucide, une des composantes implicites récurrente du genre.
Sans doute que l’explication de ce choix se trouve dans la sélection des auteurs souvent exilés ou vivant aux USA, qui ne peuvent qu’écrire « à charge ». De plus on se rappellera que c’est un éditeur américain qui est à la base de cette série en première publication (en anglais).
Autre choix orienté : près de la moitié des auteurs sont des femmes. Plutôt une bonne nouvelle, mais c’est une proportion qui en aucune mesure reflète la répartition des sexes dans la littérature noire (on ne parle pas ici de thrillers à la chaine ou sur mesure, où ces dames se sont engouffrées en nombre). Cela renforce notre suspicion de manipulation par le choix des nouvelles… Et qu’on nous sorte pas l’éternel « subjectivisé de n’importe quel choix ».

Tout ceci étant dit, et en nous tenant strictement à l’impact des textes, le bilan est plus que positif, certaines de ces nouvelles étant d’ailleurs d’une vraie qualité d’écriture et aboutissent à un résultat qui ne laisse pas indifférent, nous dépeignant avec réel talent une réalité dure, sombre et des personnages la plupart du temps minés par l’absence de destin, l’absence d’espoir. Il s’en dégage un sentiment d’inutilité, de vies gâchées, qui assez curieusement ne débouchent jamais sur le nihilisme.
Parmi les moments forts : La dernière passagère de Ena Lucia Portela, nous décrit les affres et l’ironie d’une relation téléphonique avec un tueur en série ; noir, et mordant. Ou encore Pourquoi traîner un tel fardeau de Michel Encinosa Fú, mêlant détresse, prostitution enfantine et réalisme glaçant dans cette nouvelle dont l’écriture minimaliste faite au cordeau porte des coups qui laissent des traces chez le lecteur. On signalera aussi l’excellence de Vengeance chinoise d’ Oscar F. Ortiz au récit noir et halluciné, du très hard-boiled Shanghai d’Alex Abella, et de La Coca-Cola del olvido de Lea Aschkenas, à l’ambigüité exacerbée enrobée d’ironie noire.

L’ensemble des nouvelles est rassemblé dans un volume à la présentation soignée, signature habituelle des éditions Asphalte, comprenant une liste de morceaux de musique locale recommandés, une carte des quartiers de la ville et les notices biographiques des auteurs. On regrettera cependant l’absence du titre original de chaque nouvelle, ainsi que sa date de publication.

Un tome de nouvelles noires prenant place à La Havane qui, s’il est fort intéressant, n’arrive pas à nous étonner vraiment.

EB (décembre 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>



 
 
 
 
 
 



 
 

Achy Obejas - La Havane noir  (nouvelles)
 
 


























Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 


Polar    
 - Le grand panorama de la littérature noire

Clémentine Thiebault & Mikaël Demets
Beaux Livres - Éditions de la Martinière - 2013
 
 
 

Comme le clame son titre, ce grand livre, par son format, fait défiler un panorama du polar sous les yeux du lecteur, en le découpant en tranches évidentes comme : les collections, la justice, l’espionnage, les femmes, le racisme…etc., ou d’autres qui sont plus arbitraires et risquent de créer la confusion.
D’emblée on nous a averti qu’il ne s’agit pas d’un essai spécialisé ni d’un dictionnaire, et les auteurs ont raison : à la lecture on se rend compte que cela ne s’adresse pas à ceux qui ont déjà une connaissance autre que superficielle du vaste domaine littéraire que représente le polar et le roman noir. 
Par contre, pour celui ou celle, qui ayant un goût pour cette littérature, tout en n’en connaissant pas trop bien l’histoire ni ses développements actuels, ce panorama peut aider en première approche. Certains chapitres l’aideront, comme le préambule bien agencé rappelant les racines et l’histoire générale du roman noir policier, ou encore les détails donnés sur l’un ou l’autre auteur (rubriques : Portraits, entre autres) ; bien que, tout à fait dans l’air du temps des exégètes actuels, Polar ne se prononce que rarement sur la qualité de tel ou tel auteur, au point  de laisser croire ici que tous se valent, ou que tous méritent l’attention car cités dans leur ouvrage.
A son crédit, ce panorama est un livre à la présentation soignée, avec une iconographie omniprésente et un concept graphique d’ensemble, sur papier épais et couverture cartonnée. Comme déjà souligné, le panorama englobe assez d’aspects divers du polar que pour en dessiner un croquis acceptable mais on se perd parfois dans les méandres de cet inventaire assez pressé perdant en même temps le fil du point de vue que suivraient les auteurs dans cet ouvrage.
Et il manque des développements essentiels, absents ou à peine évoqués, comme l’humour, les revues spécialisées contemporaines et le développement des chapitres trop embryonnaires dont celui sur la BD pauvre en info et exemples, ou les séries Télé dont nombre sont basées sur des auteurs du noir..etc.
Si l’iconographie peut sembler impressionnante, elle n’est parfois qu’un décor (je pense aux pages jaunes inter-chapitre inutilement envahissantes) qui prend la place qui aurait été nécessaire pour développer certains sujets, dont ceux concernant les auteurs de polars - par contre sont tartinés en longueur les avis et/ou exploits littéraires de seconds couteaux et de secondes cuillers (je n’ai pas trouvé le féminin de couteau…).
Parlant d’iconographie, il est curieux de constater que pas une photo, pas une jaquette n’invoque les armes à feu, pourtant omniprésentes dans le policier noir (à part un dessin concernant James Bond brandissant un vague et discret Euréka).
Nous nous devons cependant de souligner des manquements qui interpellent, comme l’absence de notice structurée à propos de James Ellroy et la place qu’il occupe dans le panthéon du roman moderne. C’est par frilosité, sans doute, à cause des attaques politiques irréfléchies dont il est couramment l’objet...
Selon moi : On ne vous demande pas d’aimer son chien, mais de rendre justice à ce qu’il écrit.
Des auteurs français de valeur subissent un traitement identique, et… miracle n’ont pas la bonne couleur politique, non plus : A.D.G., José Giovanni, Albert Simonin, Auguste Le Breton… qui tous sont des étapes importantes dans l’évolution du polar à la française. De plus, tout aussi important, et pourtant du bon côté de l’arène : Jean Amila/Meckert, qui subit un traitement morcelé dans ce livre, alors qu’il méritait un article. Léo Malet, lui, échappe à l’anathème, mais de justesse, sans doute grâce à la récente remise en valeur de son oeuvre et au consensus du public. Et qu’on ne me sorte pas l’arbitraire de tout choix ou le manque de place comme justification
Enfin : pas de bibliographie sérieuse ! On ne me fera pas croire que la brève liste présentée en fin de volume l’est. Pourtant, une bibliographie peut aider les néophytes, pas que les spécialistes.

Comme nous l’avons souligné, Polar - Le grand panorama de la littérature noire, peut servir d’introduction aux lecteurs intéressés par le genre, tout en leur conseillant d’assez vite aller se renseigner ailleurs sur leur lectures  favorites après ce premier contact, sachant qu’ils auront à combler certains manquements de cet ouvrage par la même occasion.

Avec ce livre, vous aurez un beau flacon, mais… où est l’ivresse ?

  
EB  (novembre 2013)
 

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>


 


 
 
 
 
 
 
 



 
 

Clémentine Thiebault & Mikaël Demets - POLAR, le grand panorama de la littérature noire
 
 






































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 

Dernier verre à Manhattan   

(Isle of Joy - 1996)

Don Winslow 
Seuil Policiers - Éditions du Seuil - 2013

 

Roman en forme d’hommage à un New York disparu, ce New York de la fin des années 1950 alors que les USA gardaient encore leur part d’innocence, celle qui sera vite perdue dans la décennie suivante, Dernier verre à Manhattan est aussi une ode nostalgique à une douceur de vivre citadine qu’on a difficile d’imaginer actuellement pour des mégapoles.
Mais c’était encore le temps, où quartiers et ilots pouvaient avoir une vie propre, où les gens socialisaient facilement hors de chez eux. Malgré les problèmes majeurs qu’abritaient et nourrissaient ces mastodontes faits de béton inhumain, fin 1958.
Sans sombrer dans la nostalgie ringarde  de « nos plus belles années », Don Winslow nous fait revivre avec chaleur et bienveillance attentive, une période qui n’est pas celle de sa jeunesse puisqu’il n’était pas encore né …
Il nous entraîne dans les avatars d’un agent de la CIA, Walter Whiters, revenu d’Europe où il est grillé dans son rôle de rabatteur d’indics et de candidats au retournement dans le Nord de l’Europe et principalement en Scandinavie.
Retenu, intelligent, efficace,  élégant et sachant vivre, il était alors l’homme idéal pour ce job qui consistait très souvent à organiser de « tendres » pièges pour les appétits sexuels des cibles potentielles bien placées après les avoir détectées. Quels que soient ces appétits.
Walter avait finalement démissionné de l’Agence, car après ces années hors des USA il regrettait de plus en plus Manhattan, son quartier, et la vie qu’on y menait. Une vie que la CIA condamnée à exercer à l’étranger ne pouvait lui rendre…
Retrouvant finalement son Manhattan bien-aimé, il peut dès lors consacrer plus de temps à sa petite amie, Anne, chanteuse de Jazz de talent, mais aussi à ses bars, clubs de jazz et restos préférés. Côté boulot,  il se recase dans une grosse agence privée de renseignement à New York ; elle fait souvent appel à lui pour les cas impliquant les hauts cadres d’entreprises, des responsables divers, son expérience désabusée et son doigté proverbial y faisant merveille. Jusqu’au jour où, en cette veille de Noel 1958, on le charge d’assurer la protection rapprochée de Madeleine, la très chic et sophistiquée jeune épouse d’un sénateur démocrate à la mode, Joe Keneally, d’origine irlandaise et graine de futur Président, (je suppose que vous voyez l’allusion…). Si une certaine sympathie naît assez vite entre Madeleine et Walter, et si un des anciens amants de celle-ci semble vouloir faire une esclandre lors de la réunion mondaine où il n’était pas convié, Walter se rendra vite compte que la chambre qu’on a réservé à son nom dans l’hôtel de grand luxe de la réunion, est du fait du sénateur à la réputation priapique qui a besoin d’intimité pour ses ébats avec cette actrice hyper-sexy, d’origine danoise, pulpeuse et provocante, qu’il fréquente assidument. Cette liaison plus que dangereuse sera d’ailleurs le point de départ d’une intrigue basée sur chantages, jalousie et recherche effrénée du pouvoir, dans laquelle Walter va se retrouver plus que mêlé. Mais des réflexes d’agent de la CIA, ça ne s’oublie pas, ni une éducation de gentleman. Difficile de concilier le deux ? Pensez-vous, Walter connaît la musique… et il a l’habitude d’évoluer dans ces milieux politiques friqués, huppés, pourris , et où tout le monde espionne tout le monde. Malgré le FBI qui se déchaîne et malgré les truands qui surgissent d’un peu partout…. Même pour sa petite amie, en pleine crise de jalousie, il ne s’en fait pas trop. Il l’aime.
Mais tout ne marche pas toujours comme prévu, et même Walter devra montrer les dents. En douceur, mais avec beaucoup d’efficacité. Et de mordant…

Voilà un roman agréable à lire qui nous fait revivre le charme du New York de 1958 avec subtilité, créant les atmosphères par petites touches, avec des galeries de personnages bien campés et vraisemblables. Même si le cœur de l’intrigue « policière » ne prend vraiment corps que passé le premier tiers du texte, le lecteur est pris par l’écriture et les ambiances douces-amères de Don Winslow dès  l’entrée, et n’aura aucune impression de longueur dans le récit.
C’est avec intérêt qu’on suit le retour de Walter Whiters dans sa ville natale. Et qu’on assiste à une réappropriation  faite en douceur par cet amateur de jazz moderne, bon vivant sophistiqué, flegmatique et pragmatique, qui reste vigilant et sait être sarcastique à ses heures. Qui, en dehors des milieux habituels, nous amène aussi dans les lieux obscurs de Manhattan , les milieux homosexuels victimes de la répression judiciaire et de leur mise hors la loi, dans des filatures ardues et les embrouilles des services de renseignement américains. Jusqu’à un dénouement assez sombre et désabusé.
Si la base de l’intrigue de ce roman vous rappelle d’autres situations de fictions diverses, rappelons-nous que, comme dans le jazz, la qualité dans le roman noir se décèle dans les variations réussies de thèmes connus. Et Winslow réussi le test avec brio.
Faites-vous plaisir : lisez ce roman.

Version originale du roman de Don Winslow
Dernier verre à Manhattan n’est pas un roman récent dans sa version originale en anglais qui date de 1996 ; à l’époque, Winslow (auteur américain) l’a fait publier en Grande-Bretagne, sous le titre « Isle of Joy ». Il a fallu attendre 1997 pour qu’il paraisse aux USA sous le pseudo de MacDonald Lloyd, et avec un titre différent : « A Winter Spy ».

 

EB  (novembre 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Don Winslow - Dernier verre à Manhattan
 
 



































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 

                                                                                                                                            Autres livres >> 


Mise à jour: 17 sécembre 2013