livres
 
 

Beau parleur   

(The Executor - 2010)

Jesse Kellerman   

J’Ai Lu n° 10340 – Editions J’Ai Lu – 2014
(Ed. originale fr. : 2012, Ed. des Deux Terres)


 

Dans notre exploration des thrillers noirs, ou a tendances noires, contemporains, nous sortons du lot ce roman de Jesse Kellermann qui a tout du long suspense se terminant en thriller abrupt.
C’est d’une écriture très contrôlée, coulante et soignée, que l’auteur nous fait participer au chaos intérieur du personnage central qui se raconte en se voulant rationel. Un personnage qui retombe toujours sur ses pattes, qui a tendance à tout vouloir expliquer, à tout décortiquer… et à tout ramener à lui.
Philosophe de formation, thésard de longue haleine, Joseph vient de se faire larguer par sa petite amie qui l’entretenait depuis plusieurs années et qui finit par se lasser de l’incompétence et surtout l’absence de volonté de Joseph de vouloir se plier aux réalités économiques de la vie quotidienne. C’est dans la prestigieuse université américaine de Harvard  que Joseph a étudié et travaillé sur sa thèse jusqu’a ce que sa directrice de thèse le largue et lui fasse perdre son statut d’étudiant thésard… il faut dire qu’après huit années de présence, sa thèse est toujours en chantier, brouillonne et non organisée. Huit cent pages de notes et de bavardages sur le sujet essentiel du libre arbitre… de la destinée…
Sans argent car il vient d’un modeste milieu, sans soutien d’une famille qu’il dit ne pas le comprendre, Joseph tombe sur une demande de service dans la presse locale, service qu’il estime dans ses cordes : on recherche une personne pour fournir des heures de conversation.
Il est assez vite accepté par Alma, très vieille dame riche, esseulée et d’une intelligence acérée, car parler, Joseph sait le faire, et malgré tout il a une culture assez étendue et une connaissance assez profonde des divers courants philosophiques.
A tel point qu’Alma, en tout bien tout honneur, lui proposera d’habiter dans sa luxueuse demeure, en contrepartie de quelques services domestiques dans les cordes de Joseph tout en continuant les entretiens intellectuels rémunérés, journaliers et à heures fixes.
Joseph se sentira comme un poisson dans l’eau, sans préoccupations matérielles, passant son temps à discuter avec une personne intelligente. Il tombera vite sous le charme de cette vieille dame à l’éduction européenne, cultivée et clairvoyante, mais manipulatrice quand il le faut. Il se sent même d’humeur à reprendre sa thèse. Après quelques mois de ce bonheur simple, Joseph se heurtera à la présence de plus en plus envahissante du petit-neveu d’Alma, piètre jeune homme, sans carrière, vivant d’expédients et de l’argent de sa tante qui, si elle lui est attachée, malgré tout le tient à distance, tout en sachant que seule sa fortune intéresse cet héritier potentiel. C’est lentement mais inexorablement que Joseph va ruminer la situation, faisant avec raison du petit-neveu non seulement un ennemi potentiel mais aussi un être insidieux, mal intentionné. Un nuisible !
Entre faits et ruminations, Joseph va se trouver face à des satiations qu’il ne contrôle plus, se débattant avec ses obsessions et son incapacité de faire efficacement face au réel et au quotidien. Tout cela s’ajoutant à sa vie personnelle qui se délite de plus en plus : sa famille ne veut le voir que pour célébrer son frère mort il y a longtemps, sa petite amie lui annonce son mariage imminent avec un fils de famille plus qu’aisé, sa famille à elle étant d’ailleurs assez riche et contente de cette décision après l’épisode Joseph que cette famille n’a jamais pu accepter,et il n’est toujours pas réintégré à Harvard malgré ses demandes… Dès lors, son destin dépend de plus en plus de la charmante Alma qui cependant souffre de plus en plus souvent d’une terrible maladie chronique non létale, mais qui l’affecte de plus en plus douloureusement.
Ce seront la disparition d’Alma et ses dispositions testamentaires contraignantes et bien ciblées, limite cruelles,  qui amorceront les drames qui couvaient depuis des mois autour de Joseph. Le beau monde fait de belles paroles, de calme et d’absence du quotidien contraignant que connaissait enfin Joseph, va s’écrouler. Pour le pire.

Bien écrit et supporté par une traduction qui est à la hauteur, ce roman de Jesse Kellerman capte le lecteur dès les premières pages et crée ambiances et personnages de manière assez convaincante, intégrant avec justesse ce qui aurait pu être des digressions inutiles chez des auteurs moins attentifs et moins bons littérateurs. Même si la fin de l’intrigue est assez conventionnelle, sans être banale, l’ensemble reste de qualité, tenu par un style efficace et de lecture agréable. Un bon thriller en grisés, au dessus de la moyenne actuelle du genre.

 

EB (janvier 2014)

(c) Copyright 2014 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>



 
 
 
 
 
 





 
 

Jesse Kellerman - Beau parleur
 
 


























Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 

Terreur apache     

(Adobe Walls - 1953)

W. R. Burnett
Actes Sud - 2013 

 

Actes Sud ouvre sa nouvelle série de romans consacrée au « western » par un auteur emblématique du roman noir : W.R. Burnett, pionnier américain du genre qui rencontra très tôt la reconnaissance et un succès mérité. Auteur et scénariste on lui doit des réussites telles que Little César, High sierra, Quand la ville dort, du côté romans noirs, ou un chef d’œuvre du film noir comme Scarface qu’il scénarisa pour le grand Howard Hawks (à noter que les romans cités donnèrent également lieu à des films importants…).
Le roman présenté ici date des années 1950, période où le « roman western » était encore très populaire aux USA, même s’il ne fit jamais la même percée en France. On notera qu’à l’époque , nombre d’auteurs de policiers  ou romans noirs étaient également actifs en SF et en western, ce qui nous a permis personnellement d’établir assez tôt des passerelles, évidentes pour certains romans, du noir vers ces autres genres, le noir étant l’élément qui finit par influencer les deux autres, surtout dans les adaptations cinéma. Même si une certaine théorie voudrait que les récits précoces du hard-boiled aient étés sous l’influence du genre western pour la description du justicier, des conflits et de la violence ouverte. Mais c’est un autre débat… Et Burnett était un de ces auteurs multi-genres.

Dans ce récit assez conventionnel, qu’on peut croire taillé sur mesure pour en faire facilement un film, un roman reprenant pas mal de traits communs aux westerns de l’époque, Brunett nous fait suivre les préjugés et la dureté du chef éclaireur travaillant pour la cavalerie US, Walter Grein. Grein, un  héros inflexible avec tout le monde, à commencer par lui-même. Peu aimé mais respecté car efficace, c’est à lui qu’on fera appel alors qu’on est quasi certain que Toriano, jeune chef apache va emmener une partie de sa tribu dans une guerre sans pitié aux blancs installés sur le territoire voisin de leur réserve et au-delà, preuves étant le chapelet d’attaques récentes sur des isolés. Très vite Grein annonce que la seule façon de tout arrêter est de tuer Toriano, car son expérience et sa connaissance des mentalités apaches lui confirment la dangerosité de Toriano. Méprisant le manque d’expérience de certains militaires et l’innocence coupable de certains politiciens en matière de problèmes indiens, il finira par convaincre un colonel commandant un poste local : l’armée lui donnera les coudées franches à la tête d’une petite troupe d’aventuriers, assemblage d’individualistes, souvent asociaux, proches du malfrat pour la plupart, mais terriblement efficaces sur les pistes et en cas d’affrontement.
Et le reste de Terreur apache sera le récit de la traque entamée par Grein qui n’hésite pas à traverser des territoires hostiles et une nature impitoyable, dans les confins de l’Arizona, où même les coyotes hésitent à aller et où l’armée ne passe jamais ; le but : couper au plus court pour coincer Toriano au plus vite, même s’il faut affronter certains groupes apaches en rébellion, loin de toute aide.

Le roman de Burnett vaut surtout par son évocation des espaces sauvages et par l’utilisation sans concessions de la bande indisciplinée et asociale qui entoure Grein dans une mission officielle. Par ailleurs, le regard du roman sur les Indiens reste équivoque, puisque à aucun moment la légitimité de la colonisation n’est mise en doute, malgré l’apparition et les descriptions des « bons indiens » au cours du développement de l’intrigue. Le massacre des Apaches est justifié par leur propre violence, leurs guerres sans pitié, voire leur cruauté (certainement bien réelle), par opposition aux peuplades d’Indiens résignés acceptant le sort que leur laisse les Blancs. Que le personnage central de Grein soit basé en partie sur un éclaireur ayant existé ne change rien à l’affaire et me semble purement anecdotique au regard du roman. Une intrigue sentimentale, vite évacuée, renforce l’idée que le cinéma était dans les vues de l’auteur pour ce roman, et effectivement il y eut un western, assez secondaire, tiré de Terreur apache : « Arrow Head », Le sorcier du rio Grande,1953, avec Charlton Heston et Jack Palance (l’Indien). A souligner que cette nouvelle collection western chez Actes Sud est sous le contrôle de Bertrand Tavernier (le cinéaste) et sélectionne des romans qui ont donné lieu à un film.
Le roman est d’ailleurs accompagné, en postface, d’un très intéressant article de Tavernier sur le film mentionné ainsi que sur d’autres prolongements cinématographiques de ce roman qu’on retrouve chez Robert Aldrich, ce grand cinéaste novateur et inspiré qui renouvela quasi tout le cinéma de genre américain des années 1950…

 

EB  (décembre 2013)

(c) Copyright 2013 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

W.R. Burnett - Terreur apache
 
 



































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 

                                                                                                                                            Autres livres >> 


Mise à jour: 24 janvier 2014