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Raylan  

(Raylan - 2012)

Elmore Leonard  
Rivages/Thriller  – Éditions Payot & Rivages - 2014


 
Le titre du roman est le prénom de ce personnage devenu emblématique grâce à « Justified », une formidable série TV made in USA, basée sur un personnage récurrent d’ Elmore Leonard : Rylan Givens, US Marshall. Leonard l’avait utilisé dans un recueil de nouvelles et dans deux romans, avant que ce personnage flegmatique, redresseur de torts à sa manière, aux réflexes fulgurants et au tir mortel, support de la justice plus que de la loi, ne soit impeccablement personnalisé par l’acteur Thimothy Olyphant.

Toujours relégué dans son Kentucky d’origine, Givens,  à la recherches de trafiquants de drogue, va se retrouver sur la piste de voleurs d’organes humains, organes qu’ils se procurent en procédant sur leurs victimes vivantes. Essayant de retrouver l’organisateur de ce trafic inhumain, Givens comprend vite qu’il lui faudra d’abord retrouver le paramedical expérimenté qui opère à chaque fois sur place.
Tout en ne lâchant pas les pistes de la drogue, il devra s’affronter aux frères Crowe, imbéciles cupides et vicieux qui agissent pour leur père, le vieux Dewey, celui qui organise le trafic à grande échelle de la marijuana, à partir de champs de production épars dans la région peu peuplée, qu’il contrôle. Les deux frères rêvent d’indépendance, mais avec Raylan aux fesses, rien n’est moins sur… si tout tourne mal, Dewey reste cependant intouchable, jouant au cul terreux roué et naif, il s’arrangera pour protéger « sa montagne » arborée, cette colline remplie de charbon qu’une compagnie minière convoite pour élargir sa production.
Et ce sera un affrontement rude, mortel, avec tous ceux des citoyens paupérisés, victimes du chômage et du manque de soutien officiel, qui s’opposent à la Compagnie, via pressions et exactions organisées par son conseiller juridique, une harpie dangereuse et sanglante.
Et Raylan se retrouvera une fois de plus face à Boyd, ici manipulé par la conseillère, cet ancien ami, souvent muté en ennemi passager, retors, dangereux, rusé  mais acceptant toujours les limites du jeu.
Pour compliquer la vie de Raylan, il devra aussi enquêter sur ces strip-teaseuses camées jusqu’aux yeux qui braquent les banques en série.
Heureusement, il croit en la légitime défense, il tire vite quand on dégaine devant lui et avant tout, il est patient. Et observateur.  Que du bon, car tordus, camés et malfrats de tout ordre vont lui faire la vie dure, essayant d’écourter celle-ci par tous les moyens.

Raylan, dernier roman de cet auteur emblématique qu’est Elmore Léonard (qui nous a quittés en 2013) dont l’œuvre assez prolifique a donné lieu à de nombreuses adaptations cinématographiques, est caractéristique de sa manière : dialogues incisifs qui transforment souvent le récit en scénettes de théâtre, le tout ponctué par de violents affrontements entre les personnages picaresques de son Amérique profonde faite de malfrats, de combinards, de camés, de putes et de flics plus ou moins véreux, tous à la recherche de filles faciles et surtout d’argent rapide. Sans oublier l’ironie qui est constamment présente en arrière-plan et module un récit fait dans une langue rapide, faussement simple et directe.
Si ce dernier roman n’est pas parmi les meilleurs de Leonard, il n’en reste cependant que c’est joliment ficelé, attachant et comme souvent avec lui, on est pris par le pince-sans-rire de certaines scènes ou de certains personnages d’un réalisme outrancier…
Avec Raylan, un auteur se réapproprie son personnage.

 

EB (janvier 2014)

(c) Copyright 2014 E.Borgers 

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Elmore Leonard - Raylan
 
 


























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Les souffrances du jeune ver de terre 
 
 

Caro
Babel Noir n°100 - Actes Sud - 2014

 
 

L’à-peu-près du titre annonce la couleur… si je puis dire.
Bien que si le procédé du texte de la première partie peut évoquer par moment la mécanique bien huilée de San Antonio, période apogée, ici, méfiez-vous, car le bougre qui tient les commandes s’est piqué de faire dans le vocabulaire pincé, choisissant des mots luisants et recherchés, des substantifs et des adjectifs qui vous laisseront comme deux ronds de flans. Ou plus… Et tout cela avec une petite musique qui est loin d’évoquer les ronflements de l’Académie sise en France, mais avec un résultat qui vous décoince les synapses et tire sur vos zygomatiques. Bref, y fait pas dans la mélancolie, le Caro.
Tout ceci étant dit, dans ce court roman, vous suivrez les pérégrinations à logique disloquée d’un écrivain encore jeune, Frédéric Léger, fiévreusement racontées à la première personne. Un Frédéric légèrement déprimé, à la carrière avortée, à la vie personnelle engluée, aux amours contrariées et qui, pour survivre, sert de relecteur à une petite maison d’édition, louche par certains côtés. Jusqu’à ce qu’il tombe sur une épreuve pour premier tirage que tout le monde veut, que tout le monde lui réclame, et tous le tannent (au sens réel du terme) pour se la procurer. Tout cela au milieu de relectures urgentes, plus conventionnelles, d’épreuves de romancières à succès et à texte plat.
Coursé par des gens peu recommandables et par des durs qui roulent à droite, Frédéric a bien du soucis : il ne sait plus où il a fourré l’épreuve tant convoitée. Et tout ressemble  tout à coup à un merdier vaguement politique qui le dépasse. Comme beaucoup d’autres choses dans son existence flottante et maintenant compromise…
Dans ce qu’il intitule Deuxième Partie, dernier quart de ce roman, l’auteur –Caro- revient à un style plus direct d’écriture, sèche, et très efficace, un peu comme s’il voulait montrer qu’il savait le faire, et c’est plutôt réussi. On peut aussi attribuer cela à la nécessité romanesque, le héros central, Frédéric, étant semble-t-il enfin sorti du coltard.. Mais pas des emmerdes.

Court roman à la lecture agréable, Les souffrances du jeune ver de terre est le n°100 de la collection Babel Noir, une série qui de plus en plus se distingue par la qualité des textes choisis, souvent rééditions, parfois inédits. C’est comme une coupe de champagne pour fêter l’évènement, assaisonné de bitter du roman noir.

PS : Réédition du roman du même auteur, paru au « Fleuve Noir » en 1996, sous le titre Éloge de la vache folle

EB  (février 2014)
 

(c) Copyright 2014 E.Borgers 

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Caro - Les souffrances du jeune ver de terre
 
 



















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Donnybrook  

(Donnybrook - 2012)

Frank Bill 
Série Noire - Gallimard - 2014

 

Frank Bill remet en scène son Indiana du sud, sa terre de prédilection pour ses retours aux sources dévoyés et violents. Cette fois, le centre d’attraction est un lieu caché nommé Donnybrook, en mémoire de ce lieu de légende du 19e s. en Irlande où une fois l’an sous prétexte de foire aux chevaux c’était devenu un rassemblement de poivrots et de bagarreurs. Des bagarreurs sans lois, prêts à tout, usant souvent d’un bâton pour distribuer la castagne. A tel point populaire que ce sont ces combats sauvages qui firent la célébrité du lieu en Irlande, attirant chaque année plus de quidams qui voulaient en découdre, dans de vraies bagarres de groupes, chaotiques et dangereuses.
C’est ce nom qu’a repris un riche malfrat pour perpétrer la tradition annuelle en Indiana dans des combats entre pugilistes hyper-entrainés, sans merci, des affrontements féeoces, sanglants, mortels. Entouré d’une foule de pequenots de base délirants, défoncés et avides de spectacles interdits.
C’est vers cet endroit devenu mythique que plusieurs pugilistes de renommée dans les combats clandestins se précipitent. Par nécessité comme pour le puissant et candide Marine qui se débat dans la misère noire avec sa famille au Kentucky, ou cet ancien pugiliste de pointe, Angus la Découpe, mutilé par un accident industriel et qui est devenu la pire des bêtes féroces, tuant tout ce qui s’interpose, volant tout ce qu’il peut et produisant de la meth clandestine. Allié à sa sœur Liz, sorte de version femelle de Belzébuth, érotomane sanglante, tueuse compulsive, il déchantera quand il aura les flics aux trousses et que sa petite sœur lui aura tout piqué, y compris la vie… .
Il y aura aussi ce flic des champs qui devra pister les malfrats jusqu’à Donnybrook, et ce Chinois dur comme le roc, inhumain, collecteur de dettes aux actions de psychopathe mortifère.
Tous ont le rendez-vous de Donnybrook comme but, où l’argent coule à flot et où l’argent récompensera d’abord l’organisateur qui se gave à plus soif des billets verts illégaux, ensuite le plus dur des champions. Eventuellement le plus voleur. Ou le plus tueur…

La vision de cette humanité marginale, des individus en proie à tous les tourments physiques, se débattant dans un monde dont ils n’ont retenu que les règles les plus apparentes et les plus efficaces, c'est-à-dire celles qui favorisent l’individualisme envers et contre tout, celles qui contournent ou ignorent les lois, celles qui nient la vie sociale ou la vraie chaleur humaine sous-tend tout le roman de Frank Bill. Exactions, meurtres, tortures, bestialité se suivent à un rythme effréné, dans un climat de désespoir nihiliste où la rédemption n’est pas possible, où le simple fait de souffler est signe de reddition.
On serait tenté d’y voir une allégorie noire et désabusée du monde à l’ américaine, car tout y est repris : la violence permanente, l’argent-roi, la loi du plus fort, le déni de vraie justice, l’absence de vie collective, l’occultation de la misère matérielle, l’individualisme forcené, l’affrontement perpétuel, le manichéisme primaire, l’abandon des faibles… jusqu’à ce retour à la nature, tant prôné dans le fantasme américain, qu’on retrouve ici aussi, mais dénaturé, pratiqué par des personnages qui n’ont pas d’alternative et qui se débattent dans une pauvreté d’un autre temps.
Une image grinçante et noire de la géhenne, version américaine du 21e s.
Franlk Bill nous dresse son tableau d’une écriture directe et percutante, avec un style au behaviourisme glacé qui fait mouche et qui sert admirablement le rendu de la violence mise au premier plan du récit. Le genre d’écriture qui nous avait frappé à la lecture de son premier livre traduit, le formidable recueil de nouvelles liées, Chiennes de vies (voir chronique détaillée dans Polar Noir, ici). On retrouve d’ailleurs Antoine Chainas à la traduction, gage de bon niveau.
A noter que Frank Bill termine Donnybrook en se ménageant une porte cochère qui doit mener à une suite. Vu la qualité de sa production, nous sommes plutôt pour…

A conseiller !

Une remarque cependant : la violence exacerbée du récit donnant souvent dans la sauvagerie et l’inhumain, même si ils sont justifiées par le propos de l’auteur, nous pousse à recommander exclusivement ce livre  à un public bien au fait du roman noir moderne.

 
PS : Pour ceux qui s’intéressent aux développements actuels du roman noir américain, en plein renouveau depuis une dizaine d’années, nous conseillons la lecture de la page « Remerciements » qui clôt le livre. Le premier paragraphe donne une énumération de ces auteurs que F.Bill apprécie vraisemblablement**. Croyez-moi, la plupart de ceux-ci dont de grande qualité, voire innovants.

**Et je ne suis pas peu satisfait d avoir pu constater que l’influence de ces modernistes que j’avais décelée précédemment chez Bill y est reconnue !  (je citais Victor Gischler et Scott Phillips comme exemples – voir la chronique de son livre précédant).

 

EB  (févriere 2014)

(c) Copyright 2014 E.Borgers 

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Frank Bill - Donnybrook
 
 



































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Mise à jour: 26 février 2014