livres
 
 

Le chagrin des cordes  


François Weerts    
Éditions Delpierre - 2015


 
On se souviendra de cet auteur belge, dont l'excellent premier roman (Les sirènes d'Alexandrie- voir dans Polar Noir *), prenant place en 1984, s'attaquait ''par la bande'' à un des plus coriaces problèmes socio-politique de la Belgique : les collaborations répétées et volontaires des mouvements flamands de droite, dits nationalistes actuellement, avec les envahisseurs allemands, leurs exactions et leur racisme, entraînant dans leur sillage une bonne partie de la population néerlandophone du pays. Et qui par la suite détournera la notion même de démocratie dans ce pays minuscule, malgré les dénégations répétées et constantes des politiciens de bas étage qui gouverneront la Belgique depuis la fin de la guerre...
Cette fois, si François Weerts maintient un fort contexte belge à son intrigue qui se déroule en majeure partie à Bruxelles et dans ses environs, les sujets abordés restent plus généraux, un reflet de l'Europe sociale actuelle fortement influencé par la crise économique et les dégâts du libéralisme sauvage. On y retrouve le personnage principal du premier roman, le journaliste Antoine Daillez qui depuis a suivi d'autres chemins professionnels et a maintenant entamé sa cinquantaine... tandis qu'une partie des secrets de l'intrigue se trouve ici aussi dans un passé assez proche, au coeur des années 1980.

Après avoir séjourné de nombreuses années avec sa femme Sonia en Israel, pour aider des circuits humanitaires, Antoine revient en Belgique car Sonia a fini par se séparer de lui. Sonné, apathique, il ère dans cette ville qu'il connaît bien et dans sa vie dont il semble ne plus savoir que faire à l'aube de ses 50 ans. Lorsqu'une lettre d'un ami d'adolescence, Gilles, passionné de Rock des années 1970 alors qu'il en faisait lui-même au coeur de petites formations locales à Bruxelles comme guitariste. Le guitariste Gil se révélant de plus en plus doué. Antoine et lui étaient liés d'ailleurs par cette musique anglaise de l'époque, révolutionnaire et obsédante. Surtout les Stones...
Mais en ce début de deuxième décennie du 21e siècle, la lettre de Gilles ne parle pas d'orchestre, mais bien d'une petite usine, une forge établie au coeur de Bruxelles et qui aurait des difficultés suite à de sombres manigances frauduleuses au dire de Gilles qui y travaille dans les ateliers . Gilles fait appel à Antoine, se basant sur ses compétences de journaliste pour essayer de trouver la vérité sur les malheurs de cette entreprise.
Finalement quand il décide de s'occuper de son ami, il apprend que Gilles, technicien spécialisé, a été trouvé mort dans l'usine près d'une machine. Police et direction sont d'accord : un cambriolage surpris par Gilles qui a mal tourné !
L'instinct d'Antoine le fait mettre en doute cette explication, jusqu'à ce qu'un deuxième meurtre qui à l'examen ressemblera de pus en plus à une exécution par tueur, ne persuade Antoine que de sombres machinations se trament au niveau de la direction de cette entreprise. D'autant plus que menant une enquête journalistique avec l'aide d'anciens collègues et relations dans divers milieux, il apprend que l'ingénieur assassiné terminait la longue mise a u point d'un procédé révolutionnaire de moulage de pièces en acier qui aurait dû sauver l'entreprise aux difficultés très récentes. Ce qui ne fera qu'aviver ses soupçons à l'encontre de cette direction qui semblerait préparer une délocalisation imminente . Segment de ses recherches qui se révéleront vite dangereuses, voire sanglantes.
Alors que le climat social à l'usine est déplorable, Antoine ne parvient pas à lier la mort de Gilles à un élément concret qui le ramènerait vers la direction ou d'éventuels ennemis personnels. Même la vie de Gilles est entourée de mystère. Comment ce guitariste doué finit par devenir un technicien d'usine ? Alors qu'il avait entamé une carrière de professionnel de la guitare, et les témoignages concordent : très doué ! Mais probablement à la mauvaise place au mauvais moment avec son rock et son jeu très technique d'inspiration anglaise . A moins que l'explication de l'échec de sa vie artistique est ailleurs. En RDA où il fut une vedette dans les années 1980 ?...
Même si la quête d'Antoine semble lui donner un nouveau souffle, sera-t-il vraiment certain de pouvoir se reconstruire sur les ruines de son propre passé ? Où sera sa victoire ?

Roman introspectif, souvent en demi-teintes crépusculaires s 'opposant à la violence et à l 'urgence du contemporain vécu par les personnages principaux, choses qu'ils affrontent dans un combat plus que douteux. Pas tellement par l'issue, mais surtout par la valeur réelle de la victoire ou de la vérité tant recherchées.
La construction assez touffue de ce roman fait par ailleurs la place belle au rock anglais des années 1970 dans des chapitres légèrement oniriques, où Gil rêve et reconstruit les péripéties musicales de son idole de toujours, Mick Taylor . Ce très jeune guitariste au jeu exceptionnel fut assez brièvement un des Stones et cessa sa collaboration du jour au lendemain, en 1974... Allégorie à peine voilée de la destinée inachevée de Gil, en même temps qu'hommage de l'auteur à cette musique et son époque (et inspiration pour le titre du roman).
Il y a aussi la ville, Bruxelles et ses divers quartiers, excellemment utilisés comme toiles de fond par François Weerts, supports d'ambiances réalistes et justes soutenant le récit.
De plus, les multiples rebondissements garderont le lecteur intéressé jusqu 'au bout, et on notera la qualité d'écriture d'un dossier final, joint, expliquant certaines magouilles sanglantes de personnages avides de pouvoir et d'argent, texte qui aurait pu n'être qu'un pensum laborieux sous d'autres plumes !

Le chagrin des cordes, ou les destins fragmentés de personnages centraux pleins de bons sentiments mais balayés par de mauvaises décisions qui ne leur apportent que vies en suspend et regrets qui les immobilisent.
A lire.


EB (février 2015)

(c) Copyright 2015 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>



 
 
 

 
 

 
 

François Weerts - Le chagrin des cordes
 
 
























Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 

Maboul Kitchen
 
 

Nadine Monfils 
Éditions Belfond - 2015

 
 

Mémé revient ! Mémé est revenue !
C'est qu'elle ne rechigne devant rien pour que vous puissiez replonger sous son kitsch, la Mémé Cornemuse...
D'abord elle parvient à s'enfuir d'une maison où on essaye de retrouver les boulons de déjantés dont elle fait partie. Et c'est pas sans mérite, car elle parvient ensuite à se perdre dans la nature et finalement elle recrutera une grande partie des rétamés du bulbe qui y sévissaient.
Toujours aussi active, elle parvient à se placer auprès d'un vieux beau, un très vieux beau qui à défaut de beaux restes à un beau château... c'est comme ça que Mémé voit son futur:baronne et à la tête d'un Parc de Loisirs pour pervers, une espèce d'Auberge Rouge qui ne refusera rien à ses clients. Le tout géré par elle, financé par le Beau qui n'y pige que dalle depuis longtemps, et fonctionnant avec la bande de déjantés qu'elle a pris sous son aile.
Ça peut pas marcher, direz-vous... vous avez raison. Mais grâce à des chemins de traverse connus de Mémé Cornemuse seule , elle va y arriver à mettre la main sur le tas de pognon dont elle rêve...pour aller en Californie et y prendre conseil auprès de la mother de Sylvester Stallone, et y découvrir le secret de son éternelle jeunesse. Tout ça car elle ne peut oublier son cher JCVD d'amour !

Vous avez raison, ça ressemble trop à un joli conte pour magazine de salon de coiffure. Avec Mémé Cornemuse, pour que ça fonctionne y faut amorcer la pompe (et elle n'est pas la dernière à s'y mettre), démembrer quelques zivereers (=imbéciles) obtus, tuer l'un ou l'autre snul (=idiot, débile) récalcitrant. Vieille ? Qui a dit vieille ?? Sexy et entreprenante, amie des solutions radicales, de préférence illégales (les plus efficaces!), c'est comme ça qu'elle n'arrête pas de se voir et d'agir pour nous le prouver, la Mémé !
Beaucoup de dommages collatéraux ? Évidemment. Sinon, comment ?.. Et comme dans toutes les guérillas c'est ceux du village qui vont trinquer le plus ... Ceux de Saint-Amand-sur-Fion, ce middle of nowhere où la pétroleuse ridée a jeté l'ancre pour y établir son Kingdom of Bimbo Partouz.
On vous aura prévenu : c'est le retour de Mémé Cornemuse...

Dans ce 5e opus de la saga, Nadine Monfils replonge le lecteur dans le monde fou fou fou de sa Mémé Cornemuse qui a plus d'un tour macabre et noir dans son kilt mité, pour arriver à toutes ses fins les plus inavouables les unes que les autres.
On y retrouve aussi, bien sûr, mauvais calembours, à-peu-près affligeants, idiotismes tout à fait barrés, côtoyant les dialectes belgo-flamingo-brusseleer les plus obscurs auxquels on nous a habitués depuis le n°1 de la série. Et dont le lecteur redemande ...
Bref, un bain surréaliste décalé mêlant humour noir et dérision, sanglant, ricanant et ...drôle, dont on sort un mauvais sourire aux lèvres.
On vous avait prévenu depuis le début... Mémé is back !

 

EB  (mars 2015)
 

(c) Copyright 2015 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Nadine Monfils - Maboul Kitchen
 
 

























Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 

La fortune Gutmeyer    


Alain Berenboom 
Genèse édtions - 2015

 

On retrouve avec plaisir le détective bruxellois Michel Van Loo dans ce roman ancré dans l'année 1953 et qui nous raconte, dans la grande tradition policière, une chasse au trésor doublée de la recherche de personnages plus qu’évanescents. Tout à fait dans le répertoire du roman noir de ces années...
Sauf qu'ici, vous avez à faire à un détective privé bruxellois toujours très réticent lorsqu'il s'agit de quitter les alentours de la place des Bienfaiteurs, qui carbure à la gueuze-grenadine et qui ne peut se passer longtemps d'Anne, son éternelle fiancée à l'intuition ravageuse. Van Loo, dans ses oeuvres.

A la demande pressante et financée de la très belle Madame Irène de Tournoir, née Gutmeyer et présentement épouse de l'ambassadeur de France en Belgique, Van Loo va se pencher sur ce qui semble être une escroquerie associée à une usurpation d'identité. Les parents de la belle Irène ont disparu dans le génocide des Juifs durant la guerre, mais il semble que quelqu'un a pu se faire passer pour son père, médecin très réputé à Prague qui avait réussi a cacher une grosse partie de sa fortune en suisse, juste avant l'invasion de la Tchécoslovaquie pr les troupes allemandes. Comble de l'histoire, Irène a découvert en Suisse que l'imposteur avait tous les documents nécessaires. Et sa signature est celle du disparu... à s'y méprendre. Mais les banquiers suisses sont certains : pas d erreur, c'était Gutmeyer... Ce qui n'arrange pas la fille survivante... Ni la compagnie d'assurances pour laquelle VanLoo a déjà tavaillé et qui avait assuré ce magot maintenant disparu. Ce qui place cette firme en droit de louer également les services du détective bruxellois, dorénavant doté de deux casquettes, au grand soulagement de ses finances toujours au plus bas. Et par la suite il y aura encore d'autres candidats-clients...

Remontant les quelques traces laissées par Gutmeyer à Bruxelles auprès de Juifs d'origine Tchèque qui l'ont connu à Prague, notamment, Van Loo est persuadé qu'une partie de l'explication est en Suisse où celui qu ia retiré l'argent à fait du banque à banque pour noyer les traces de l'argent obtenu. Afin de mieux comprendre le milieu Juif, il se fait aider par son vieil ami, son voisin pharmacien, Hubert, Juif venu de Pologne, qui se proclame laïc mais très au fait des habitudes religieuses et sociales de cette communauté décimée par le nazisme. Tout va vite se compliquer, surtout qu'on découvrira que le prétendu Gutmeyer a laissé comme adresse à Bruxelles où il est passé après la Suisse, l'exacte adresse du pharmacien....

Sans entrer dans les méandres et ne voulant pas donner plus de détails de cette intrigue pleine de circonvolutions, soulignons qu'après avoir découvert que des personnes liées au passé de Gutmeyer se font assassiner dans des circonstances les plus étranges,  Van Loo se rendra en Suisse pour vérifier ce qu'on sait du passage de Gutmeyer, et ne rien découvrir de probant. Toujours aiguillonné par Irène qui veut des réponses, et son argent, soupçonné fortement par la police bruxelloise d'avoir trempé dans l'imbroglio sanglant, Van Loo va se retrouver embarqué vers la Terre Promise, vers Israël, ce jeune état laïc dont Hubert chante les louanges, un Hubert par ailleurs compromis dans des relations occultes douteuses et qui se verra embarqué dans l'odyssée.
Rien n'est simple dans cette histoire, les Gutmeyer se multiplient comme les petit pains de la parabole, et nos pieds-nickelés vont se heurter de plein fouet à la casuistique et l'amour du débat, si typiques de ces populations israélites et israéliennes, au point de faire perdre leur hébreu aux plus patients. Et de brouiller les pistes les moins évidentes... Mais Van Loo veut savoir et s'entête malgré la chaleur, les installations sommaires, l'absence criante de gueuze-grenadine, et les intervenants plus retors les uns que les autres. Et les risques réels attachés à la recherche d'une explication et du magot. C'est vous dire s'il aura besoin d'aide, ou d'un miracle... et vite !

Roman écrit à la première personne, la voix du détective, La fortune Gutmeyer bénéficie du style d'écriture d'Alain Berenboom générateur d'un ton léger, faussement anodin, qui véhicule son pesant de sous-entendus, de remarques pince-sans-rire et d'humour aigre-doux. Un ton qui se marie à la perfection avec le récit et ce que l'auteur veut nous faire comprendre des situations vécues par ses personnages, sans soulignements inutiles.C'est particulièrement le cas de tout le début bruxellois du roman et aussi de la majeure partie des péripéties israéliennes, où se mêlent parfois des situations proches de la parodie .
Il est certain que l'auteur a de la tendresse pour ses personnages principaux, mais aussi pour cette Belgique en voie de disparition et ses travers qu'il nous fait apprécier par petites touches, sans oublier l'ironie nécessaire à un tel exercice. Ironie qu'il applique avec autant de bonheur d’ailleurs à cet univers juif qui émaille tout le récit, un univers qui, comme le fait remarquer l'auteur, est loin d'être monolithique , véhicule son lot de contradictions et d'incongruités  parfois dissimulées sous un humour propre à cette communauté, humour qui véhicule souvent trop de degrés n d'interprétation. Et Alain Berenboom peut se permettre d'en parler, et même de l'égratigner cet univers, étant lui-même Belge issu d'une famille juive dont le père venait de Pologne. (*)
On sera plus réticent devant le foisonnement accéléré d'intrigues croisées de la toute dernière partie, feuilletonnesques et rocambolesques à souhait, pastiche évident des explications alambiquées pleine de retournements et de deus-ex-machina, de préférence familiaux, dont regorgent les whodunits mais aussi les thrillers à la mode, et qui ici servent de fin rapide au roman.

Mais ne vous privez pas de la lecture de ce roman ironique et tendre, mordant et lucide, pour lequel dans ce qu'il y a de plus sombre subside toujours une petite lueur entretenue par quelques-uns...


(*)Voir à ce propos son roman récent Monsieur Optimiste (2013), inspiré par la personnalité de son père qui vint s'établir en Belgique... comme pharmacien. Le roman a reçu le Prix Rossel, une des principales distinctions pour un roman en Belgique.


EB  (novembre 2015)

(c) Copyright 2015 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Alain Berenboom - La fortune  Gutmeyer
 
 



































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 

                                                                                                                                            Autres livres >> 


Mise à jour: 13 mars 2015