livres
 
 

Le plus jeune fils de Dieu   

(En el cielo no hay cerveza - 2012)

Carlos Salem  
Actes Noirs – Actes Sud - 2015


 

Si vous croyez que le Christ est le seul fils de Dieu qui mit les pieds sur la Terre, alors il va falloir que vous vous plongiez dans l'opus de Carlos Salem pour faire la connaissance de Dieu Jr, demi-frère de l'Autre. On vous rassure directement, l'auteur a sous-titré son oeuvre : « Un évangile de bière-fiction »... gage de l'angle ésotérique très personnel sous lequel Salem aborde le sujet, car comme à l’accoutumé ave lui cet évangile loin d'être apocryphe sera teinté de folie douce, de picaresque déjanté et d'ironie. Le tout accompagné ici d'un symbolisme assez transparent, découlant du parallèle de la vie et des oeuvres de Dieu Jr avec celle de son très illustre Frère. Celui qui a réussi au-delà de toute espérance depuis plus de 2000 ans.
Vie et oeuvre qui nous sont racontées par Poe, cet écrivain-journaliste madrilène qui très tôt devint l'ami proche de Junior et il nous plonge dans les épisodes actuels assez terribles qui menacent directement la liberté et la vie de cet ami très spécial. Humilié et gravement ridiculisé en direct sur le plateau d'un talk-show de style télé-réalité, Dieu Jr devient le premier suspect dans une série de meurtres mis en scène et macabres qui suivront, de personnalités issues de ce plateau et de ce genre d'émission TV. La police le recherche activement, lui qui ne rêvait que de notoriété et de célébrité mondiale, ce qui évidemment ne pouvait que passer par la TV !
Poe, écrivain qui n'a pas réussi est cependant devenu célèbre et riche ces dernières années par les publications de roman à l'eau de rose, teintés d'érotisme torride qu'il a écrit secrètement sous pseudonyme... féminin. Dans la défense et l'aide apportée à Junior, Poe peut compter sur l'inspecteur Arregui (-personnage issu d'un roman précédant de Salem), ex-flic reconverti en détective privé amoureux des déguisements, et sur la bienveillance de son pote responsable dans les services de police, le Greffier,un inspecteur l'imposant et brutal. Il finira aussi par trouver une splendide compagne, Angélique, qui accaparera toute la libido de Poe, ordinairement dévoyée par une carrière de tombeur à proies passagères...
Que dire aussi des anciens disciples de Dieu Jr, maintenant reconvertis dans des affaires prospères, après avoir suivi leur gourou au bout de nulle-part en créant des successions de groupes rock éphémères, avec succès pour certains. Sont-ils honnêtes lorsqu'ils prétendent vouloir aider ?
Que dire de Dieu Jr lui-même ? Poe hésite parfois entre le démiurge de génie ou l'imposteur brillant... avec ses miracles souvent ratés... mais... Mais c'est son pote, et il croit sincèrement que malgré les apparences, Dieu Jr est innocent. Il faut cependant dire qu'il ne s'est pas fait que des amis, comme ce flic miniature, sanglant et hargneux, le Roquet. Prêt à tout pour avoir sa peau.
En parallèle, Poe nous raconte ce qu'il sait de la vie de Dieu Jr, comment il ne refuse jamais une bière, qu'il en fournit des tas... comment il n’arrive à n'accrocher aucune fille ou femme : dès qu'il passe à l'acte, l'élue entre en régression en devenant vierge et imperméable aux choses de l'amour. Ses démêlés avec sa famille ; l'arrivisme forcené de Junior qui a un seul objectif : détrôner son demi-frère trop longtemps vedette de la notoriété internationale...
Mage, prestidigitateur ou réellement fils de Dieu ? Sans oublier les vraies haines qu'il a provoquées par ses maladresses et par sa poursuite de la gloire.

Roman des identités usurpées et du faux-semblant, du déguisement comme art de vivre, nageant dans les eaux du loufoque et de l'ironique, Le plus jeune fils de Dieu trimballe plus que sa part d'allusions déformées à la saga du demi-Frère divin, celui qui a réussi. Le roman égratigne aussi au passage les émissions de la télé-poubelle et ceux qui en vivent, avec un humour souvent déjanté, sans toutefois régler son compte à la bête car attaque est trop convenue nous semble-t-i ! On le regrette, surtout sachant la force humoristique dont est capable Salem, force dont on trouve des traces salutaires dans d'autres parties du récit.
Car évidemment, provocs et évocations déjantees abondent dans le roman, sans toutefois atteindre des sommets auxquels nous avait habitués Salem. Le roman est nettement trop long pour les buts poursuivis, et si on ne s'ennuie pas en le lisant, le manque d’homogénéité des intentions se fait parfois trop sentir . C'est finalement le côté iconoclaste et innocemment blasphématoire qui est est le plus réjouissant, le plus fantasque et le plus définitivement ancré dans le rigolatoire...

Le plus jeune fils de Dieu n'est pas le meilleur des romans de Salem, mais grâce à ses fulgurances, et à la qualité de son style d'écriture bien cadré, il reste très agréable. Un ouvrage plus qu'acceptable où règne l'humour décalé, et qui plaira plus que certainement aux nombreux fans de Carlos Salem. Et qui ne devrait pas laisser les autres indifférents.


EB (avril 2015)

(c) Copyright 2015 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>



 
 
 
 
 
 



 
 

Carlos Salem - Le plus jeune fils de Dieu
 
 


























Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 

Ne deviens jamais vieux !  

 
(Don't Ever Get Old  - 2012) 

Daniel Friedman
J'ai Lu - Thriller - n° 10347 - 2015
(fut édité en  2013  chez Sonatine Éditions)
 
 

Dans ce roman fortement inspiré par le hard-boiled américain des années 1960, le personnage central est vieux. Très vieux. 87 ans !

Ancien flic de Memphis, à la retraite depuis 35 ans, Buck Schatz qui avait été flic emblématique, modèle de résultats rapides et d'efficacité en son temps, sans mecri pour les truands ou les coupables, va devoir maintenant trouver les ressources nécessaires pour poursuivre un ancien criminel de guerre, Heinrich Ziegler. Il avait eu à faire à ce nazi en 1944, soldat américain dans un camp de prisonniers où Buck avait eu droit a un traitement spécial : il est juif...
Un vieux compagnon d'armes, qu'il ne connaissait pas bien, lui a avoué sur son lit de mort, à Memphis, qu'il a vu Heinrich en 1947. Le mourant demande de lui promettre de retrouver le nazi.. et son trésor. Buck n'y croit pas trop, mais la partie intéressante du récit est que le nazi s'est taillé avec une importante cargaison d'or, alors que tous les rapports le donnaient pour mort !
Buck se persuadera qu'il doit faire quelque chose : éliminer cette ordure qui devrait être au moins aussi âgé que lui, et retrouver ce trésor nazi pour qu'il ne puisse plus en profiter.
Mais à 87 ans, on n'a plus vraiment la forme, les muscles ne répondent plus, et même si la tête fonctionne bien la mémoire peut parfois flancher... pour ça il note les faits qu'il veut se rappeler dans un petit carnet (conseil du médecin...).
Sa femme, aussi âgée que lui ne peut certainement pas être mêlée à cette histoire, et de plus elle est son cerbère pour tout ce qu'il mange ou boit, ses médocs, ses heures de repos. La liste est longue... Mais Buck trouvera de l'aide pleine de bonne volonté chez son petit-fils, Billy, étudiant en droit à New York.
Conduire, se déplacer et courir dans tous les coins à 87 ans le fatigue trop vite, mais Billy surnommé Tequila peut au moins être ses jambes, ses bras, et ses yeux. Buck se fiera aussi à son instinct de flic qui ne l'a pas quitté, tout en se disant qu'il pourra improviser, les bottins de téléphones devant encore pouvoir l'aider pour obtenir les réponses des malfrats qu'il croisera, comme au bon vieux temps.

Mais très vite, Buck se rend compte que le mourant avait raconté son histoire de trésor nazi à trop de personnes. Ses proches dont son visqueux beau-fils, son pasteur évangéliste acculé par des dettes de jeu. Et on ne vous parle pas des outsiders qui vont entrer dans la course, jusqu'à des Israéliens divers qui déboulent sur leur chemin... Les fauves sont lâchés !
Et les cadavres éviscérés vont apparaître...
Il semble qu'on veut éliminer ceux qui sont sur la piste de Buck. Et puis, il y a ce flic qui se fout de Buck, de sa réputation de flic de légende, et qui refuse de lui fournir une aide de base pour les infos sur ceux qui gravitent dans l'affaire. Pire, il va s'ingénier à les impliquer, Billy et lui dans les meurtres barbares qui sont survenus...
Heureusement que Buck a eu la présence d'esprit de sortir son .357 Magnum bien graissé, d'acheter assez de Lucky Strike, et que le gamin commence à se servir de sa tête !

Raconté à la première personne par Buck Schatz, ancien flic, juif et dur-à-cuire de l'ancienne école, Ne deviens jamais vieux ! est un cocktail heureux de récit hard-boiled, d'humour grinçant frôlant souvent le réalisme cynique relayé dans les déclarations désabusées de Buck, le tout dans un récit qui tient le lecteur, agréable à lire, et qui pourrait sortir des années 1960.
Enrobé d'humour, oui ! Autodérision et humour juif en prime... Manque de réalisme ou de vraisemblance : très rarement... Violence et épisodes macabres : oui, comme dans tout roman du genre.
Un roman remuant,avec un Buck qui est la version ambulante et jubilatoire de la résistance aux interdictions de fumer dans les lieux les plus divers , les plus officiels compris ! Qui est habitué à justifier la fin par ses moyens agressifs, mais qui est fort conscient de sa misérable condition de vieillard, et de sa fragilité physique. Et dont la crainte majeure est de finir dans un home de vieux avec des couches absorbantes au cul...
Buck : Une sorte de Clint Eastwood actuel (à peu près le même âge) qui serait membre du Jewish Community Center, mais accroché à Fox News, croyant aux armes comme assurance de dernier recours, mauvais coucheur, teigneux, inspecteur sur la ligne de démarcation de la loi, grand gueule, retors, prêt à tout pour coincer le mauvais de l'histoire ... comme son clone hollywoodien.
Et maniant avec art la répartie cinglante ou cynique, comme :

« - Mais je me fais du souci pour les gens. C'est juste que je les aime pas. » (Buck-pg 95)

Faites-vous plaisir : replongez-vous dans du US hard-boilled bien ficelé. Même si c'est un pastiche léger, limite parodie. Lisez Ne deviens jamais vieux !, ça vous fera de vraies vacances !

(Note : Sonatine annonce -début 2015- la parution  d'un second volume consacré à Buck Schatz :
Ne deviens jamais pauvre !
)


EB  (avril 2015)  

(c) Copyright 2015 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Daniel Friedman - Ne deviens jamais vieux !
 
 



































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 

Bruxelles Noir  
recueil de nouvelles


Collectif présenté par Michel Dufranne  
Asphalte éditions - 2015  

 

Cette fois, le recueil de nouvelles noires consacré à Bruxelles est d'abord publié en français, chez Asphalte ; mais il semble qu'une édition anglaise est prévue prochainement chez Akashic Books - USA, initiateurs du concept « Ville Noire » sous le format que nous connaissons (et chez qui Asphalte avait trouvé les titres publiés en français, tirés de la volumineuse collection américaine consacrée aux villes des USA mais aussi à celles de nombreux autre pays).
Le directeur de ce collectif consacré à Bruxelles, Michel Dufranne, s'il n'est pas vraiment représentatif de l'univers du polar noir belge ou autre, a vraisemblablement été sélectionné pour sa notoriété découlant de ses chroniques rapides de livres appartenant aux dives mauvais genres et présentées dans une émission de la télé belge ; par contre, cela devrait garantir une connaissance des auteurs et éditeurs belges.

Après lecture des 13 nouvelles composant le recueil, on est frappé par la diversité profonde des textes, et par l'individualisme marqué dont font preuve la grande majorité des auteurs dans ces nouvelles. Et, c'est sans chauvinisme, que l'on peut affirmer que Bruxelles Noir fait partie des meilleurs recueils de la série publiée par Asphalte.
Parmi les très bonnes surprises, il faut citer le texte à couleur S-F très légère de Katia Lanero Zamora qui dans Dédales nous décrit un Bruxelles apocalyptique englué dans la bêtise administrative et les problèmes non-résolus. Ce n'est pas la Belgique du futur, c'est la Belgique dans quelques heures... Récit prenant, dynamisé par l'action du personnage central en perpétuel mouvement , le tout allié à une écriture impeccable qui colle au sujet sombrement ironique... Une réussite, et sans doute la meilleure nouvelle du recueil.

Autre découverte, l'excellent L'apiculteur, de Jean-Luc Cornette qui nous raconte sur un ton proche de la fable et avec un détachement renforçant l'ironie qui traverse tout le texte, les mésaventures enfumées de cannabis d'un jardinier de la famille royale belge. Une écriture faussement désinvolte qui fait mouche.
Dans le trio de tête nous placerons aussi RITUEL, ce texte sombre sans doute le plus noir du recueil qui, dans une chronique de film documentaire sur la fête musulmane du Sacrifice (Aïd) et les abattages de moutons dans Bruxelles, parvient à atteindre les racines de l'existentiel nihiliste, du religieux monothéiste, et abandonne le lecteur dans la sphère métaphysique... Une nouvelle de Kenan Görgün dont l'écriture contrôlée et une construction prenante vous feront toucher du doigt l'atrocité et le symbolisme inutile de la mort... des animaux ou des hommes.

Autre bonne surprise est l'originalité et l'écriture serrée rencontrées dans L'idiot du village d'Edgar Kosma, et qui en font une réussite (avec en prime, la mise en scène d'un café vraiment populaire et mythique, issu d'un passé bruxellois encore proche).

Très bons textes également d'écrivains connus et appréciés, chacun dans le registre qui lui est propre : Nadine Monfils et ses personnages décalés peuplant des univers en folie ; Paul Colize qui renoue ici avec l'affaire des tueurs du Brabant (sujet qu'il avait abordé dans un de ses premiers romans) ; Barbara Abel et ses suspenses alimentés par des personnages caractériels ; Patrick Delperdange et ses textes au réalisme exacerbé, souvent teintés d'onirisme ; Ayerdhal et ses fictions tenant du fantastique (comme le poétique et ésotérique L'autre moitié d'une vie de ce recueil).
Enfin, une nouvelle assez originale de l'auteur flamand Bob Van Lazeerhoven, mais qui est déforcée par l'utilisation d'un style expressionniste semblant tout droit issu de la littérature alternative anglo-saxonne des années 1960 (de plus on nous annonce une traduction venant de l'anglais (?)...curieux, même en sachant que cet auteur a publié récemment -juin 2014- une nouvelle dans ''EQMM'', célèbre revue policière américaine).

Par contre, nous avons été bien moins convaincus par le fabriqué et artificiel L'autre guerre de la Marolle de Sara Doke : il ne suffit pas d'aligner des références au folklore belge et bruxellois pour convaincre, surtout si on ne traduit pas l'esprit qui anime cette culture ; cela se voulait critique allégorique des « bobos » envahissant Bruxelles, malheureusement l'auteure nous semble appartenir à cette vague...
Ou encore peu séduit par le texte très plat de cette nouvelle à la fin tout à fait ratée :
L'ombre de la tour de Emilie de Béco (pseudo nous dit-on...oui et tiré du nom masculin de l'avenue située à Ixelles).

Enfin, un cas assez curieux que cette nouvelle très bien écrite et subtilement construite, mais qui nous semble d'une mauvaise foi évidente et d'une ambiguïté dérangeante vis à vis des intentions réelles de l'auteur... Les exactions de la police bruxelloise, soit. Rien de neuf jusque là... mais ce qu'en fait Alfredo Noriega dans Ecuador ne nous convainc pas du tout !

Nous regrettons par contre l'absence peu compréhensible de l'incontournable Jean-Baptiste Baronian, un des grands auteurs contemporains du noir à la belge, spécialiste de la nouvelle...
On aurait aimé y voir également l'auteur « étranger » José Ovejero qui a si bien cerné le Bruxelles paupérisé dans son très remarqué roman traduit en français (Des vies parallèles- voir ici), et aussi Alain Berenboom auteur à la plume narquoise, père de ce détective décalé bruxellois remueur de problèmes belges.

Comme toujours , l'excellente présentation du volume publié par Asphalte comporte un index des auteurs avec notices, une carte des communes/quartiers de la ville, une sélection de morceaux de musique à écouter... et en prime pour Bruxelles : un glossaire des mots et expressions venant du brusseleir (bruxellois), ce dialecte qui pour certains ressemble à du français parlé en flamand.
S'il a le mérite d'exister et d'aider les lecteurs non-Belges, il nous a semblé un peu trop sommaire .

Mais nous l'avons déjà souligné, l'originalité et la qualité de la majorité des textes de Bruxelles Noir devrait rencontrer l'adhésion des aficionados, ainsi que la grande diversité de nuances de noir qu'ils y trouveront.
A lire.

Note : la plupart des auteurs cités ici ont été chroniqués dans Polar Noir- voir liste des auteurs, et vous trouverez d'autres nouvelles de bon nombre d'entre eux dans notre chapitre Petits Noirs, ici.


EB  (mars 2015)  -né et ayant vécu 47 ans à Bruxelles-Centre

(c) Copyright 2015 E.Borgers 

Retour vers sommaire PN    >>>

Retour vers la liste des livres  >>>


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Michel Dufranne (collectif) - Bruxelles Noir
 
 



































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 

                                                                                                                                            Autres livres >> 


Mise à jour: 18 avril 2015