livres
 
 
Kentucky Straight

(Kentucky Straight – 1992)

Chris Offutt
folio policier n°241 - Gallimard – 2002
 

Superbe recueil de nouvelles qui se passent toutes dans
une des régions les plus défavorisées des États-Unis : les Appalaches. Cette contrée du Kentucky, faite de grandes collines boisées et de ravins profonds a produit une population, un peu oubliée de par son isolement, qui véhicule les valeurs fondamentales de la vie et de la mort face à une nature hostile où la survie semble la seule justification.
Sans éducation, sans soins médicaux, hostile à toute incursion de l’État ou d’étrangers, cette population a élaboré son propre code de conduite, dur et sans pitié, proche de la terre, souvent destructeur des individus mais qui a assuré sa pérennité sur cette terre ingrate du Kentucky.

Les neuf nouvelles rassemblées par Chris Offutt nous donnent un tableau existentiel d’une densité peu ordinaire où les hommes sont la composante essentielle d’un monde aveugle et brutal. Si certains essaient de se démarquer
ou de s’insurger contre ce genre de vie, ils apprendront vite que, mise en question, elle ne fait surgir qu’absurde et drames.     
Survivre restera leur justification ultime. Quel qu’en soit le prix…

Avec une écriture dense et âpre, Chris Offutt nous fait descendre au cœur même de cette humanité primale rencontrée dans ces Appalaches qu’il a connues dans sa jeunesse.
La simplicité apparente de son style alliée à un sens du rythme et des détails  rendent de manière implacable les scènes de la vie de ces hommes oubliés aux prises avec leur destin aveugle. Mais, au delà de toute analyse, on restera marqué par cet auteur qui parvient à transmettre  toute la force de l’émotion existentielle dans son écriture ramassée.
Et,on rendra un hommage tout particulier à Philippe Garnier, le traducteur, qui a su faire passer la force du
style de Chris Offutt dans ses traductions.

On peut se poser la question du pourquoi de cette publication par Gallimard dans ses collections dédiées au roman noir. Au delà du côté existentiel incontestable, on peut y trouver de forts relents d’un certain naturalisme américain qui, s’il était présent dans certains romans noirs des années 40 et 50 (James M. Cain, Charles Williams a ses débuts, Don Tracy et d’autres), vient en droite ligne de certains aspects du roman moderne américain  des années 30 à fin 50, aspects qu’on retrouve chez des John Steinbeck, Erskine Caldwell ou même William Faulkner.
L’écriture de Offutt est sans conteste héritière de cette tradition naturaliste et même sa composante existentielle peut se trouver dans cette même tradition. Ce qui reste particulier à Offutt semble être le fait qu’il a réussi à densifier cette composante sans nécessairement faire appel à des événements trop inhabituels ou trop romanesques pour y arriver.
Ce recueil de nouvelles est un livre atypique dans les publications policières-noires, dont seules les résonances évoquent l’univers du noir.  Il reste atypique  même dans une collection (La Noire où il fut publié initialement) qui a  pour vocation d’explorer les extrêmes limites du territoire de la littérature noire.
Quoi qu’il en soit, on ne peut que se réjouir qu’elle ait fait connaître au public francophone ces nouvelles d’une qualité littéraire et d’une force qui les mettent nettement au-dessus de la production habituelle, qu’elle soit blanche ou noire.
À lire d’urgence.



Sortis du bois

(Out of the Woods – 1999)

Chris Offutt
La Noire – Gallimard - 2002


Ce recueil de nouvelles de Chris Offutt est directement l’héritier de « Kentucky Straight » (analysé ci-dessus), mais cette fois-ci l’auteur évoque les échappés, ceux qui ont déserté leurs Appalaches natales pour se rendre dans des villes aux attraits multiples, dans l’espoir d’y trouver de l’emploi et de l’argent, les plaisirs futiles ou la femme qui deviendra leur épouse.
Les déboires sont au rendez-vous, certains sont revenus au pays qu’ils n’auraient jamais dû quitter, les autres s’arrangent pour survivre dans ce nouvel environnement social tout aussi dévastateur que la nature des Appalaches.
Huit nouvelles denses à l’écriture impeccable.
Des nouvelles qui bénéficient une nouvelle fois d’excellentes traductions signées Philippe Garnier.

À lire.

EB (février 2004)

PS: Il est dommage que la version française des deux recueils n'indique pas le titre original en anglais de chacune des nouvelles

(c) Copyright 2004 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Kentucky Straight - Chris Offutt  
 
 





















































Sortis du bois - Chris Offutt






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 Le faucheux
 
 (The Long-Legged Fly – 1992)

James Sallis  
 La Noire – Gallimard – 1998


 
 Premier roman de la saga de Lew Griffin, cet enquêteur noir de La Nouvelle-Orléans. 
(série qui en compte six à l’heure actuelle, publiés aux USA- ndlr)

Au travers de quatre périodes s’étalant de 1964 à 1990, chacune faisant part de la vie et de l’évolution de son personnage, James Sallis nous retrace quatre courtes enquêtes de Lew Griffin sur des personnes disparues et dans lesquelles il se débat. Mais il se débat essentiellement contre lui-même, contre sa vie qu’il ne maîtrise pas, ballotté par les événements et les rencontres, témoin souvent impuissant de drames que vivent les personnes qu’il côtoie.

Au début il y a Lew, ce grand noir têtu et hargneux, bagarreur et peu social, sorti d’une jeunesse difficile en se réfugiant finalement dans l’armée. Il deviendra enquêteur privé tout en étant en proie à un alcoolisme chronique qui le laissera finalement en pleine crise de delirium tremens.
C’est durant la désintoxication qu’il rencontrera Vicky, une infirmière écossaise qui n’aura pas peur de vivre une liaison avec un noir. Jusque là, la liaison la plus longue que Lew ait eue était avec  La Verne, jeune femme noire qui se prostitue occasionnellement, mais avec qui il entretiendra des rapports amicaux et amoureux tout au long des différentes périodes de sa vie décrites dans le roman.
En fin de parcours, Lew Griffin a un peu remonté la pente, il a fini des études de littératures et après un premier roman bien accueilli il a publié quelques polars mettant en scène un détective cajun.
Mais le vide est le sentiment auquel il se heurte le plus souvent et ce n’est pas la vaine recherche des traces  de son fils disparu en Europe en 1990 qui le réconfortera.
C’est en pleine crise de mélancolie, avec ce blues qui lui colle à la tête, qu’il débutera son roman suivant, un roman qui parlera de lui, Lew Griffin : « Il est minuit. La pluie frappe contre les carreaux. »

Dans ce premier roman de la série Lew Griffin, James Sallis n’a certes pas choisi la facilité pour construire son personnage central.
Sous nos yeux se dessine peu à peu la personnalité complexe de ce personnage, l'auteur le dotant au fil des pages d’un vécu dont il ne pourra se défaire, dans des récits pleins d’une nostalgie mal définie se déroulant dans une Nouvelles-Orléans poisseuse.
Événements qui nous révèlent la volonté d’agir du personnage central qui se heurte en permanence aux péchés du monde, à l’inexorable des évènements qu’on ne contrôle pas, à l’échec répété et à une certaine incommunicabilité qui ne lui permettront pas de développer ses rapports humains les plus forts. Pourtant c’est sa part d’humanité qui  permet à Lew Griffin de survivre, c’est sa compassion envers les meurtris qui lui permet de nier le vide de son existence.
Dans une ville où les crimes sont aussi nombreux que les cafards…

Recommandé

 

EB  (mars 2004)
 

(c) Copyright 2004 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Le faucheux - James Sallis  
 
 







































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Papillon de nuit 

(Moth – 1993)

James Sallis
La Noire – Gallimard – 2000

  

Deuxième roman de la série Lew Griffin (série dont les titres anglais se réfèrent tous à un insecte volant – ndlr) série dans lequel l’enquêteur occasionnel de La Nouvelle-Orléans est à la recherche de Alouette, fille de son ex-amie de cœur La Verne qui vient de mourir et qui avait entamé des recherches pour retrouver la fille dont elle était privée depuis longtemps.

Lew, qui apparemment vit maintenant une vie plus ordonnée comme enseignant à temps partiel à l’université, tient à retrouver Alouette, peut-être en mémoire de La Verne qu’il n’avait pu retenir à ses côtés
(voir : Le faucheux- premier volume de la série ; une analyse de ce roman est disponible dans nos pages).
Recherche difficile d’autant que la disparition d’Alouette est teintée de drogue et de déchéance, après avoir grandi auprès de son père, médecin aisé, qui avait la garde de l’enfant après s’être séparé de La Verne.
Et Lew, se lancera sur les traces de la jeune femme en se replongeant dans ce monde qu’il essayait d’oublier en se réfugiant dans son métier tardif de professeur de lettres et de romancier, ce monde qu’il ne connaît que trop bien de par son passé agité, un monde fait d’injustices, de malheurs personnels et de crimes.
Lew Griffin côtoiera une nouvelle fois une femme, Clare, qui pourrait partager sa vie. Il ne semble cependant pas se décider  à se fixer, toujours en proie au sentiment de ne pouvoir organiser sa propre vie.
Son enquête l’obligera à rencontrer une galerie de personnes toutes liées à la vie de  La Verne dont certains qu’il fréquentait dans le passé, autant de résonateurs qui feront remonter des épisodes précis de son existence et qui le laissent envahi de cette mélancolie qui le pousse à s’isoler, de ces coups de blues qui peuvent le ramener vers l’alcool.
S’il accomplira la tâche qu’il s’est fixée, ce ne sera en finale que pour rencontrer  une victoire au goût amer.   Un éternel recommencement.

 Papillon de nuit commence par les mots de clôture du roman précédant, premier de la série : « Il était minuit. Il pleuvait ».
Les références croisées se rencontrent dans nombre d'autres d’endroits du roman et s’enchevêtrent dans le déroulement du récit qui, loin d’être linéaire, avance en circonvolutions, en retours arrière et par des passerelles lancées entre les périodes diverses de la vie de Lew Griffin. Cette progression nous fait saisir par induction la confusion et le vide que Lew ressent dans sa propre existence et à la contemplation de celle des autres. Le tout aboutissant sur une espèce de vide obscur, sentiment qui l’envahit le plus souvent devant ses demi-échecs, ses victoires tronquées et ses errements.
La puissance réaliste des chapitres d’action, mêlée au temps irréel dans lequel baigne le récit décousu fait par la voix de Lew Griffin nous captivent et nous font plonger dans l’univers construit par James Sallis, l’univers de Lew Griffin, l’enquêteur noir de la Nouvelle-Orléans.
Un univers où, comme dans la réalité, peu de choses sont définitives et peu d’évènements sont des conclusions irrémédiables, où le destin des êtres n’est écrits nulle part.

Je suis plus réticent en ce qui concerne un jeu présent à certain moments dans le roman, jeu qui est un peu trop abstrait, trop intellectualisant, et par lequel James Sallis nous propose un amalgame théorique entre l’écrivain et son œuvre. Sallis le fait en semant des pistes qui mènent à croire que le vrai rédacteur du récit que nous lisons est Lew Griffin, écrivain, qui mêle des éléments de sa propre vie actuelle au récit imaginé qu’il écrit, et ce se superposant à une lecture normale du roman, celle du premier niveau, lecture  d'un roman sensé être un récit raconté par Lew Griffin l’enquêteur, devenu écrivain par la suite et qui commença par écrire des romans aux péripéties de personnages différents et fictifs.
L’équivoque était déjà présente dans les derniers chapitres du volume précédant, Le faucheux.
Dans Papillon de nuit on nous présente Boudleaux, enquêteur qui aide indirectement Griffin à retrouver des traces de la disparue, alors que Boudleaux est le nom donné à l’enquêteur cajun que Griffin crée pour ses romans dans Le faucheux... Et ceci n’est qu’un exemple direct. D’autres traces de ce jeu mises en place par James Sallis sont plus subtilement dissimulées,  démarche de démontage de la réalité et de la fiction, déconstruction où  l’écrivain est le trait d’union entre  ces deux formes d'apparences mais reste le seul détenteur de sa vraie réalité.

Mais il n’est pas besoin de se lancer dans ce décryptage qui me semble un peu trop post-moderne, pour apprécier ce roman noir de qualité.
Si vous ne l’avez pas déjà fait, dépêchez-vous de faire connaissance avec la saga de Lew Griffin (qu’il vaut mieux aborder par le premier volume pour vivre l’évolution et le cheminement des personnages ).

Recommandé.
 

EB  (mars 2004)

(c) Copyright 2004 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Papillon de nuit - James Sallis  
 
 
























































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Un froid d’enfer
 
(Freezer Burn- 1999) 

Joe R. Lansdale
Éditions Murder Inc. – 2001
 
 

Vous n’êtes pas très malin, mais le milieu dans lequel vous évoluez ne pousse pas à l’intelligence. Et vos deux copains, c’est encore pire. Pas étonnant que le hold-up  minable d’une cabane de vente de pétards pour la fête nationale, que vous avez mis sur pied avec eux, foire lamentablement et se termine par une traque sanglante dans les marais.
Oh, vous survivez… mais vous êtes le seul !
Vous retrouver adopté par le directeur d’un « freak show» (
=phénomènes de foire- ndlr) ambulant vous paraît être une bénédiction des dieux après ce que vous venez de vivre et vous essaierez de faire votre trou près de la femme à barbe, de Conrad l’homme-chien, de l’homme des glaces, ou encore de Double Buckwheat, ces frères siamois  Blacks insupportables. Mais le propriétaire, Mr Frost, est un type aimable et charitable. Sans compter la jeune bombe sexy qui lui sert d’épouse et qui semble vous apprécier beaucoup.
Que demander de plus pour être enfin heureux dans cette putain de vie !  Surtout que vous avez cette fois un plan en béton...

Joe Lansdale fait évoluer son récit entre suspense et humour grinçant, avec une terreur croissante créée par les êtres normaux qui y évoluent, et non par les monstres de foire comme on pourrait le croire. L’humour sous-jacent prend très vite une couleur noire qui se décèle jusque dans certaines particularités des forains, ne fut-ce qu’avec ces jumeaux Blacks qui ne peuvent pas se sentir et se foutent des beignes à tout propos en se traitant de « …sale nègre», invention digne du meilleur humour surréaliste.

Lansdale est un auteur texan assez prolifique, bénéficiant d’un statut d’auteur-culte en Amérique, auteur  qui a touché à beaucoup de littératures de genre en dehors du policier noir, allant de l’horreur au western, avec un peu de SF, en passant par des scénarios  de BD pour Batman et autres, et cela se sent dans le traitement de ses romans.
Si certains ont évoqué James  M.  Cain à propos des romans de Lansdale, il faut admettre qu’ ici on est loin de l’étude de caractères qu'un Cain développe dans la plupart de ses romans. Ce sera plutôt dans les articulations de l’intrigue où le quotidien et le hasard mènent à un destin tragique, qu’on retrouve une certaine similitude avec Cain. Mais, dans un traitement proche de la parodie.
Et si Lansdale se lit sans déplaisir, il est cependant loin de restituer un univers d’une densité équivalente à celle présente dans les meilleurs romans de James M. Cain.
L’humour noir et le second degré dans lequel baigne une grande partie de Un froid d’enfer  en sont les attraits majeurs, sans oublier un déroulement dont les péripéties ne laissent pas retomber l’intérêt du lecteur.
Une bonne lecture de vacances.


 

EB  (février 2004)

(c) Copyright 2004 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 

Un froid d’enfer - Joe R. Lansdale  
 
 



































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Mise à jour: 29 mars 2004

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