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Sombre balade  

(Dark Ride - 1996)

Kent Harrington
Pocket n°11281 – 2002

(Edition originale française : Editions Murder Inc)

 


Jimmy Rogers avait tout pour plaire, et surtout pour réussir. Son père, le colonel Rodgers, maire et tireur de ficelles de la ville de Clarksville, Californie, lui avait préparé un avenir tout tracé qui devait faire suite à ses brillantes études. Mais tout n’est pas écrit d’avance, et le jeune Jimmy préféra profiter de la vie facile qui était à portée de main, sans soucis financiers, sans responsabilités. L’année sabbatique se prolongea, au point de décevoir son Colonel de père qui déclara que Jimmy était le ratage de son existence, un incapable à la vue courte, un « golden  boy inutile ».
Les années passant, Jimmy, dans la trentaine, est toujours coureur de filles faciles et de toutes les autres, hédoniste vieillissant se retrouvant, pour survivre, obligé de vendre des assurances pour la firme dirigée par Phil Stack, son ami d’enfance, le Colonel l’ayant totalement déshérité.
Nombre de ses anciens amis ont, eux, réussis dans la vie, selon leurs moyens ; certains avec une carrière politique prometteuse, mais tous considèrent encore que Jimmy, rejeton de la puissante famille Rodgers, reste l’un des leurs. Ce qui est fort utile lorsque Jimmy a besoin de gommer quelques faux pas…
Cependant, une des erreurs fatales de Jimmy sera de s’attacher trop à Ève Stack, la femme de Phil Stack, son patron. Attachement érotique purement physique et obsessionnel que Jimmy vit au jour le jour au point de plomber encore plus son quotidien minable qu’il supporte de moins en moins. Avec Ève, Jimmy explore un côté obscur de sa libido fait de relations et de jeux sado-masochistes, dans lesquels cette femme, très belle et sans scrupules, joue avec talent et sensualité le rôle de victime consentante dans leur relation sulfureuse.
Jusqu’à ce qu’une logique infernale s’installe pour essayer de mettre fin au trio classique, logique qui plongera Jimmy dans le meurtre et la manipulation, sur une  pente douce vers l’enfer.

Je ne donnerai pas les grandes lignes du récit afin de ne rien révéler des articulations du roman, le résumé ci-dessus ne touchant qu’au préambule du roman extrêmement noir de Kent Harrington. De plus, j’engage fortement le futur lecteur à ne pas lire la quatrième de couverture trop explicite.
La progression du récit et ses imprévus machiavéliques ne sont évidemment pas l’essence du roman, mais constituent une des parties essentielles qui bâtissent avec violence, et inéluctablement, le piège qui engluera le personnage central jusqu’à la conclusion cynique qui ferme le récit.
Car, qu’on ne se trompe pas, Sombre balade n’est pas un thriller, mais bien un roman noir, d’une noirceur marquant les personnages et les intrigues  qui débouchent sur un tragique grimaçant. Des relations sociales, à l’amitié, en passant par la famille, l’amour et la réussite, tout est passé au noir dans le chaudron corrompu de Clarksville. Et tous étaient atteints…
Par ses séquences réalistes, Kent Harrington parvient à révéler par petites touches la corruption omniprésente des esprits et des autorités, dans des personnages obsédés par l’argent, le pouvoir et la réussite. Ou encore la vengeance. Mais, fort heureusement, rien de trop caricatural n’est imposé aux personnages de ce petit monde pervers mis en scène par l’auteur.
Si certaines situations font partie des récurrents du roman noir, si, de toute évidence, le premier tiers du livre est directement inspiré de l’univers de James Cain, si l’ensemble peut se rattacher à celui de Jim Thompson, l’écriture de Harrington reste assez personnelle et prenante que pour imposer sa propre marque et une noirceur amère au roman.  Le tout avec une construction aux articulations habiles, répétons-le, et dans un crescendo du désastre qui nous feront oublier quelques faiblesses de vraisemblance qui auraient pu faire trébucher l’ensemble.
On se doit également de mentionner la traduction française, à la hauteur et de bonne facture, qui participe à la réussite de l’ensemble.

Sombre balade, roman noir de qualité, ne fait que renforcer notre intérêt pour cet auteur attachant qu’est Kent Harrington.
Recommandé.

EB (juin 2005)

(c) Copyright 2005 E.Borgers



 
 
 
 



 
 
 
 

Kent Harrington - "Sombre Balade"  
 
 




















































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 
Waiting Period  

(Waiting Period – 2002) 

Hubert Selby Jr.
Éditions Flammarion – 2005
Collection POP culture


 
 

L’homme qui se raconte dans ce roman de l’auteur culte Hubert Selby Jr.(*), nous livre le tumulte de ses pensées, dans l’ordre où elles lui arrivent, sans vrai tri.
Au sein de la crise existentielle qu’il vit en profondeur il est sûr de la conclusion : il doit décider de se suicider. Le peu de rationalisme  qu’il a conservé l’amène vite au corollaire : Oui, mais comment ?
Après recensement des méthodes les plus courantes, il se décide pour le suicide par arme à feu. Le canon de revolver dans la bouche lui semble le plus efficace. Il ne veut pas se rater et il ne veut pas qu’on le sorte de force d’une agonie accidentelle.
Il est au bout du rouleau : il sait qu’il ne peut plus supporter de vivre dans le monde actuel.
Impatient de disparaître définitivement…
Lorsqu’il veut se procurer un revolver, le vendeur lui signale que selon la législation de l’Etat où il l’achète, on ne peut livrer l’arme qu’après un délai de plusieurs jours.
C’est une petite catastrophe, car le candidat au suicide ne peut se résigner à reporter son acte, tellement il est pressé d’en finir. Mais d’un autre côté, il sent que seul un revolver lui permettra le suicide sans faille auquel il aspire. Il attendra.

C’est au cours de cette attente qu’il se met à recenser, dans la confusion, les éléments qui lui rendent cette vie insoutenable dans cette Amérique excessive et confite d’hypocrisie.
De sa confusion émergera cependant une évidence : la vie des gens normaux est pourrie par un tas de petits chefs qui abusent et régentent leurs congénères, d’escrocs de tout genre, de menteurs patentés qu’on ne trouve pas seulement en politique ou en religion. Partout.
Et les institutions qui broient et qui ne sont pas fiables, et la corruption des pouvoirs à tous les niveaux… Et ceux qui dirigent les petits chefs…
Petit à petit, il se rappelle clairement ce qui lui rend la vie insupportable, sans issue et sans espoir. Tous ces travers institutionnalisés qui descendent jusque dans le quotidien de l’homme ordinaire, pour le lui pourrir sans vergogne…
Au fond, puisqu’il doit disparaître, pourquoi ne mettait-il pas à profit cette période d’attende pour faire quelque chose d’utile, quelque chose qui devrait aider tous les gens normaux.
Il y a ce Barnard, petit despote gérant et jugeant sans appel les droits des Anciens Combattants dans son bureau de l’administration. Ce fils de pute de Barnard ! suffirait de l’éliminer. Ca aiderait un tas de pauvres types. Ca ferait avance l’humanité. La vraie.

Et c’est chargé d’un courage qu’il ne se trouvait plus depuis longtemps qu’il s’attaquera à l’élimination de Barnard. En douceur. Implacablement.
Voilà que même l’appétit lui revient… !
Lorsque le revolver sera entre ses mains, canon dans la bouche, il ne pourra pas s’empêcher de penser à l’existence peinarde qu’ont les salauds ordinaires, ceux qui  détruisent et tuent les autres en toute impunité. Comme ce raciste de Kinsey qui a tué trois médecins noirs qui voulaient déségrégationner les services médicaux. Kinsey fut acquitté. A l’unanimité. C’était il y a plus de 30 ans, dans le Sud. Et la justice ? Une putain perverse, comme tout ce qui touche à cette société organisée, folle et aveugle, à laquelle il ne veut plus appartenir.


« Waiting Period » (trad= Période d’attente), roman raconté en narration continue, comme un long monologue intérieur, nous raconte le réveil progressif d’un déprimé profond, malade de l’Amérique. La moderne, oui, mais aussi celle qui a fait les années 1900, racines de l’actuelle.
Avec évidence, le protagoniste ne peut que s’en prendre à son monde contemporain, celui qu’il connaît bien et dont il n’est pas dupe.
Il deviendra donc l’Imprécateur, l’Ange de Justice, le Dernier des Justes, seule voie qui lui reste pour pouvoir se prouver que, sans ces ordures identifiées, cette lie du genre humain, il aurait encore de beaux jours devant lui. De même que ses frères humains.
Dans un monde où seul un déprimé solitaire et suicidaire peut avoir assez de perception de ce qui l’entoure que pour découvrir l’espoir. Espoir fait de justice. De paix. Et de la disparition des méchants. Mais pas de vengeance. Le tout à petits pas, en douceur, sans violence inutile.

Récit haletant, entrechoqué et fébrile, dans lequel Hubert Selby Jr. mène son anti-héros sur le chemin de la rédemption et de la vérité. Le tout raconté dans des phrases du langage parlé, simples et parfois incantatoires, comme tout ce qui peut passer par l’esprit d’un homme normal au repos ou en action. 
A l’évidence, si dans « Waiting Period »l’écriture de Selby n’ignore pas L.F. Céline, ou encore celle de Henry Miller dans certains passages, le ton du roman reste cependant personnel  ainsi que la  construction originale du récit qui fait mouche. Et, à souligner, sans description de violences physiques.
Entre réalisme, satire et conte pour adulte, c’est bien la voix de Selby qu’on retrouve.
Y compris son humour, entre dérision et noirceur.

A lire.

 

EB  (juin 2005)
 

(c) Copyright 2005 E.Borgers



(*) Il est l’auteur du fameux roman  Last Exit to Brooklyn , 1964-  roman de l’excès, radiographie de l’inferno made in America.  Roman partiellement autobiographique qui souleva un tollé d’interdictions dans le monde anglo-saxon, ( on notera spécialement la censure appliquée en Grande-Bretagne, pays de l’hypocrisie institutionnalisée, où  jusque dans la fin des années 1950 le roman L’amant de Lady Chatterley  était par ailleurs tout aussi interdit ! ). Hubert Selby Jr. est décédé en avril 2004.

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Hubert Selby Jr. - "Waiting Period"  
 
 
































































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Sabre au clair et pied au plancher  
 -Mémoires    
 

Gérard de Villiers
Fayard – 2005
 

 L’auteur du fameux héros couleur de muraille, SAS, vient de nous livrer en 2005 ce livre sous-titré « Mémoires ». Comme le pistolet a toujours prétendu qu’il aimait le franc-parler, on se demandait s’il allait se livrer au franc-écrire… Curiosité de notre part !
Et bien, non. M. de Villiers a choisi de nous livrer sa vie au travers de filtres bien organisés, ne laissant passer que ce qu’il peut enrober du clinquant qui est sa marque.

On se demandait s’il allait enfin avouer les nègres… ben, non…  et, pire, il n’aborde même pas le problème créés par les cadences infernales imposées à sa fidèle IBM à boule.
On avait, me semble-t-il, découvert qu’à un certain moment il avait pu financer des « informateurs », lui préparant les ambiances et les détails réalistes des pays dans lesquels se déroulaient les diverses fariboles de SAS, Malko pour les dames. On a tout faux… il déclare clairement dans son bouquin que c’est lui, et lui seul, qui faisait les repérages sur place, pour tous les romans; vraisemblable au début des publications de SAS, lorsque de Villiers se lança dans la parodie de romans d’espionnage, peu vraisemblable dès que la machine à faire du papier fut lancée. Surtout qu’il se vante de la cadence trimestrielle de parution des opus, ce pour occuper la place éditoriale auprès d’un public populaire que venait de lâcher un certain Ian Fleming pour cause de décès. Là, il a raison, les séries marchent tant que cela suit.
D’autant que son éditeur, Plon, et lui venaient de vendre leurs âmes au diable de la publicité : la firme de pub qui se chargea durant quelques années de faire la promotion « moderne », agressive, du « temps partiel » de la CIA, le fit en contrepartie d’une bonne partie des royalties… et dû, plus que probablement, exiger de la cadence dans la production (exigence qui n’est pas avouée par de Villiers qui ne parle que de la bonne idée des gens de pub- qui, comme nous le savons tous, sont les vrais archanges tutélaires de l’édition…).
La vie de reporter intercontinental qu’il décrit + la cadence SAS, durant la période de succès évident de ses bouquins + sa vie privée pavée de mauvaises intentions et de dames en pamoison, tout cela donne un résultat peu en faveur d’une hypothèse de rédaction des SAS par M. de Villiers seul devant sa fidèle IBM…
On se souviendra que M. de Villiers se tailla une auréole de « redresseur de mémoires » en publiant le fameux  Papillon épinglé , réponse au roman autobiographique et affabulateur Papillon  (1969) de Henri Charrière- petit escroc et malfrat sans envergure- soutenu, lui, par des gens de marketing ayant réussi un coup de portée internationale qui avait dû même faire de l’ombre à l’homme de Villiers… qui en connaissait pourtant un bout dans le marketing de livres formatés.
On se demande, au vu des « mémoires » du chantre de  France-Dimanche, ce complice sans scrupule des paparazzis des années 50 et 60, qui s’y collera pour produire  un « de Villiers épinglé » et nous livrer enfin  la vérité vraie des faits, dires, écrits et vie du Gérard en question ?
Du moins la vérité sur les zones de son itinéraire sur lesquelles le bateleur de Villiers a mis les pancartes : Silence !
Comme par exemple- selon la rumeur de l’époque-  pour ce qui concerne la saga ubuesque dans laquelle l’homme à l’IBM s’est vu détourner ses droits d’auteur suite à la colère d’une de ses épouses dont il divorça et qui détenait vraisemblablement la majorité des droits de SAS, dans une combine qui à l’origine était destinée probablement à contrecarrer le fisc. La dame ne lâcha pas, semble-t-il, et ce fut une suite de procès non gagnés… et le départ de Gérard de chez son éditeur historique (Plon) pour publier SAS autrement.
La vraie explication des Editions de Villiers… dont l’artiste ne souffle mot.
Ni de son existence, ni de l’avatar des droits, que certains ont qualifiés de vagabonds, et qui furent non perçus durant plusieurs années.
Alors, qui s’y colle ?
Au-delà de l’énergie certaine de ce septuagénaire avancé, on se demande ce qui a pu faire marcher le bonhomme au cours de sa vie apparemment bien remplie, mais en réalité  faite d’opportunisme à tout crin, de cynisme affiché et de compromissions.  Et de jupons (ou n’est-ce que vantardise ?).  Si j’en juge par ces « Mémoires »
La chasse est ouverte. Qui épinglera l’écrivaillon ?

Le succès commercial de SAS (publié pour la première fois début 1965) fut bien réel, avec sa sauce de « porno chic » -comme l’avoue à juste titre l’auteur- et on y ajoutera son sadisme très descriptif, son éloge de l’élitisme d’argent, son implicite soutient aux exactions de la CIA et autres joyeux lurons du renseignement, son grisé qui se voudrait noir. Et on en oublie…
Du rêve à deux balles, formaté et sans âme, avec la philosophie qui va avec.
Mais ce succès justifie-t-il que l’auteur ait raison dès qu’il s’écarte de la fabrication de ses romans étroits et faits sur mesure?
Nous pensons que non.
Même si l’auteur a su, dans Sabre au clair et pied au plancher – Mémoires, étaler habilement un style facile à lire, attrayant et fait pour plaire au plus grand nombre, on en sort avec la nette sensation d’avoir été floué. 
Remboursez !

 
 

EB  (novembre 2005)

(c) Copyright 2005 E.Borgers


 








 



Gérard de Villiers - "Sabre au clair et pied au plancher – Mémoires"  
 
 









UN ANTI-SAS :

LE POULPE…



On se souviendra que l’aventure que fut la publication du Poulpe, lorsque J-B Pouy lança la série avec 3 comparses. était en grande partie motivée par le désir de contrer le succès populaire, mais abusif, des romans SAS. Ce fut une tentative de contrer Malko, bête de somme de Gérard de Villiers, sur un terrain commun :
la littérature populaire. 
Le Poulpe se voulait anti-SAS par sa liberté de ton et sa teinte anacho-gauchiste, face aux représentants de l’ordre établi et de la droite traditionnelle sans remords, qu’étaient SAS et de Villiers, son âme damnée.

Le Poulpe après plus de 150 titres n’est plus, mais la littérature populaire ne se porte guère mieux de nos jours, littéralement bouffée par les séries diffusées par les télés

EB



















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Mise à jour: 26 juin 2005

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