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La moisson de glace 

(The Ice Harvest - 2000)

Scott Phillips
SN 2655 - Gallimard - 2002
 

Enfin… du noir bien serré.
Ça fait à peine 200 et quelques pages de typo aérée, mais tout y est !
Hard-boiled dans l’âme, ce roman renoue avec la grande tradition des auteurs des années 50, en la prolongeant, sans en faire un pastiche, ni la travestir.
C’est comme du Mac Donald épuré, et je parle du bon Mac Donald : le John D. d’avant Travis McGee, et  Charles Williams a dû se pencher sur le berceau de Scott Phillips.
Pour couronner le tout, toton Charles Willeford a certainement dû lui faire aimer le détail à forte notation ironique et dérisoire. Sans parler du cousin Texan, le Grand Jimmy, celui de la branche Thompson, avec qui Scott a fait les 400 coups au sortir de l’adolescence, celui qui lui a filé la passion tenace des bars locaux.
Le résultat est une réussite complète.
Et, comme Scott Phillips, je pèse mes mots…

Tout se passe à Wichita, dans le Kansas, la veille de Noël 1979.
Charlie, avocat qu’on devine assez vite dévoyé, tourne un peu en rond dans les établissements qu’il aide à gérer dans la  ville de Wichita : du bar à gogo girls sans slip à la boîte de massages raffinés et exotiques. C’est que Charlie s’en fout un peu des problèmes qu’on lui expose, dans quelques heures il abandonnera tout ça sans regrets. Et, comme on le devine peu à peu, avec de quoi voir venir. Et avec son partenaire local : Vic.
Même leur « commanditaire » Bill Gerard, ne lui inspire pas la crainte qu’il faudrait. Tout baigne, et ce sera bientôt une vie plus agréable. Malgré ses costards bien coupés et sa bagnole de fonction, Charlie sait qu’il s’est fait un avenir plus radieux en décidant de tout plaquer. 
Il y bien  quelques petits inconvénients, mais en cette veille de Noël il envisage tout ça d’un œil bienveillant, allant jusqu’à faire des fleurs au personnel…
Malgré la tempête de neige, Charlie ne tient pas en place et veut revoir l’une ou l’autre amie, pour passer le temps. Même son ex-belle famille. C’est vous dire s’il se casse les pieds à attendre l’heure du départ avec Vic.
C’est dans ses pérégrinations ente les divers établissements et ses copines, que Charlie va finalement découvrir de quoi se faire du vrai mauvais sang.
De la couleur de celui qui commence à teinter la neige de Wichita, dans cette nuit de Noël qui paraît sans fin. Mais Charlie en a marre de se faire bousculer…

Cet excellent roman, le premier de Scott Phillips, nous fait suivre les piétinement de son personnage central, Charlie, avocat de son métier, homme presque normal, sauf qu’il gère au quotidien avec son ami Vic l’interlope de la ville pour le compte une organisation structurée.  Ce Charlie qui essaie d’éviter de créer des problèmes aux gens qu’il croise régulièrement, et qui, malgré son détachement évident devant la réalité des bouges et des personnages en marge qui est son quotidien, est le Charlie qui n’admettra pas qu’on le stoppe dans son élan vers cette liberté d’action tant attendue. A aucun prix.
Personnage un peu paumé, mais, gardant de la prestance,  secoué par une vie personnelle en friche, Charlie ne peut qu’être désabusé, désillusionné. Mais, au fond de lui se trouve un reste de naïveté qu’il semble cultiver à plaisir. Pour se rappeler qu’il est encore un être social.
Le tout est raconté par Scott Phillips sans effets d’écriture inutiles, dans un récit efficace  qui semble couler de source et qui capte toute l’attention du lecteur en maintenant une ambiance réelle et  prenante, marque de l’auteur qui a un vrai style. Un récit aux  passages glacés comme cet hiver omniprésent, avec des explosions de violence inattendues, sans oublier un humour  noir et ironique qui accentue le côté légèrement surréaliste de cette nuit qui devrait être celle de la fraternité et de la trêve. Récit qui  fait se terminer   La moisson de glace  dans un amalgame noir et amer, avec une conclusion en forme de retournement tragique et dérisoire.
Recommandé.


PS : Il existe une « suite » à ce roman :  L’Évadé  (2004), cette fois publié à La Noire chez Gallimard. Titre original : The Walkaway, roman qui développe une suite à  La moisson de glace  et qui fait un retour en arrière sur des événements précédant le premier roman.


 

EB (novembre 2005)

(c) Copyright 2005 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Scott Phillips - La moisson de glace  
 
 



















































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Je tue il ...  
 

Didier Daeninckx
SN 2694 - Gallimard - 2003

 

Contrairement à la quatrième de couverture de cette plaquette, on ne peut parler ici de roman, bien que c’est de fiction dont il s’agit avec « Je tue il… ». Avec ses 88 pages bien aérées, on devrait parler de longue nouvelle.
Dans ce récit pourtant  bien ancré dans le temps et dans l’espace, Daeninckx parvient à créer un climat fort intemporel- on serait tenté de dire insulaire -  dans une histoire d’escroquerie de haut vol qui débouche dans le sordide et le meurtre…

Le récit de Viviane, jeune femme née et vivant en Nouvelle Calédonie, débute en 1945, au sortir de la Guerre du Pacifique. Sa vie assez bien réglée, quasi formatée par ses parents, va se lézarder lorsqu’elle rencontrera René Trager, écrivain français de renom, venu se réfugier aux antipodes pour échapper à une vie mondaine qui lui pèse. L’attirance sera réciproque, et finalement Viviane épousera René, au grand dam du père de la jeune femme. La vie oisive de René laisse Viviane un peu désappointée et, surtout, seule pour affronter le quotidien. Pourtant, elle gardera tout son amour pour ce mari tombé du ciel.
Tout va basculer lorsque un bibliothécaire  de Nouméa, grand admirateur de Trager, se fera assassiner, peu après avoir annoncé  à l’écrivain que Malraux l’avait décoré de la Légion d’Honneur. Et la vie paisible de Viviane tournera au noir, sans vagues inutiles.

Récit centré sur la duplicité, le faux double et l’usurpation d’identité, Je tue il… véhicule une force sous-jacente, masquée par la description d’un journalier presque trivial, banal.
Comme une duplicité supplémentaire…
Malgré une écriture un peu distante, ne recherchant pas l’effet, on se prend au jeu et on est obligé de reconnaître un début de fascination, et un certain malaise, devant le vide de la vie de Viviane, et ce au-delà de l’anecdote qui est au cœur de l’histoire de Daeninckx.
L’éclat mat du diamant noir…


PS : Le livre contient également  deux textes supplémentaires. Un intrigant, mais amusant, recensement de quelques cas d’usurpation littéraire, par Daeninckx, et une postface de J-B Pouy qui nous éclaire sur le déclic qui donnera naissance au livre de Daeninckx.

 
 

EB  (novembre 2005)
 

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Didier Daeninckx - Je tue il...  
 
 






























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Meurtres à Pékin  

(The Firemaker - 1999)

Peter May
Editions du Rouergue - 2005

 
Dans ce premier volume de la saga des enquêteurs multinationaux imaginés par Peter May, on assiste surtout à la mise en place des personnages et à un exposé assez juste de certaines aspects de la Chine actuelle, du moins de la partie qui se développe économiquement. Car tout le roman se déroule à Pékin et a pour protagonistes une médecin légiste Américaine, Margaret Campbell, et un inspecteur Chinois des services de police de la capitale, Li Yan, qui devient commissaire au début de l’intrigue.

Spécialiste en cadavres de personnes brûlées, Margaret qui vient faire une série de cours et de conférences autour de la médecine légiste pour les étudiants destinés aux divers services du département de police de Pékin, est appelée par le département d’enquête auquel appartient Li pour faire l’autopsie d’un cadavre calciné trouvé dans un parc public. Ce qui semble être un suicide par le feu est vite mis en question par les résultats de l’autopsie et par les intuitions de Margaret. Un mégot de cigarette de marque étrangère, trouvé proche du cadavre est l’élément le plus intrigant qui ne concorde en rien avec la victime. Victime qui se révèle être un scientifique, biologiste de rang assez élevé, à la retraite. Deux meurtres, celui d’un manœuvre du bâtiment et celui d’un drogué, survenus presque simultanément, attirent l’attention de Li Yan car près des cadavres on a retrouvé des mégots identiques.
Un peu malgré elle, Margaret sera embarquée dans le déroulement de l’enquête, ce que les pouvoirs chinois de la faculté lui reprochent amèrement.
Si l’intrigue s’épaissit de par les pistes multiples que les fonctionnaires de police doivent vérifier, assez vite le meurtre du scientifique est prouvé, et son passé de biologiste semble en partie lié avec celui-ci. Le tout mènera vers une piste qui  pourrait évoquer un possible complot. Si la vérité finit par être découverte, les efforts conjoints de Li et de Margaret ne semblent pas du goût de tout le monde, et leur vie sera menacée.
La fin assez tumultueuse, accompagnée d’un bain de sang touchant des personnes qui côtoient Li, imposera la vérité crue aux autorités et un demi-échec aux protagonistes.

Peter May –auteur britannique, vivant actuellemnt en France- avec ce premier roman de la série, qui en compte actuellement six en anglais, nous donne un « police procedural » pur jus, mâtiné de thriller à l’américaine, le tout sur une trame de whodunit de la plus belle eau. S’y ajouteront aussi un rapprochement un peu trop convenu entre les deux héros, même s’il est  amené en tempo lent, et une description de la Chine actuelle en route vers la modernité.
Mais il est certain que le personnage principal du livre est la Chine et l’exotisme de ce pays face à l’Occident, et Peter May en joue un peu trop. Certes, beaucoup de ses observations quant au journalier des Chinois des villes « développées » est assez juste, de même que ses rappels de la Révolution Culturelle -bien qu’il n’en fait que de l’anecdote.
La mentalité individuelle des chinois, très standardisée (par leurs traditions et leur culture ancienne- non par le communisme), est par contre presque absente dans ce roman, de même que leur goût inné du secret, des superstitions, et la xénophobie délirante, mâtinée de pragmatisme intéressé, qui se retrouve à tous les étages de cette société. 
Peu présent  également, le matérialisme effréné attisé par un capitalisme sauvage toléré par le gouvernement, qui n’a fait que déstabiliser cette société et a  favorisé l’émergence d’une corruption institutionnelle boulimique à la recherche d’argent personnel, avec le retour du crime organisé comme autre conséquence.
Mais, me direz-vous, ce n’est qu’un roman policier, un thriller. Sans doute, mais l’auteur a accordé une place très importante au « côté chinois » de son récit et le met volontairement  au centre de l’intérêt qu’il veut susciter. Tout en essayant de terminer le récit sur des notes sombres. On l’aurait donc aimé plus profond et d’un plus grand réalisme.
Dès lors, cette Chine moderne de papier mâché, sur laquelle sont plaqués des fragments de réalités superficielles, telle qu’elle nous est servie, ne convainc pas vraiment.

D’autre part, les 400 pages de ce roman sont d’une lecture facile et agréable, conséquence du style d’écriture simple adopté par l’auteur, donc assez facile à traduire. Si la construction du récit est plutôt conventionnelle, elle est cependant assez structurée et bien agencée que pour maintenir l’intérêt du lecteur. On reste pris par le déroulement de l’intrigue et de ses rebondissements, avec des personnages suffisamment crédibles que pour ne pas en entraver son bon déroulement. 
On s’étonnera seulement de la précipitation de la fin du récit, réglé en une quarantaine de pages dans lesquelles les événements se bousculent, allant dans tous les sens,  et où la violence prend une apparence plus réaliste et sanglante. D’autant plus que tout le restant du récit est raconté sur un mode assez lent dans la progression de l’action (ce qui n’est  pas un obstacle, bien au contraire).
Si Peter May a voulu souligner cette fin de récit commet une « explosion » de ce qui était rampant tout au long du roman, il semble que l’effet fasse trop « précipité », voire brouillon, ce qui n’est pas le cas du récit de ce qui précède  -contraste qui renforce la perception de déséquilibre face à cette dernière partie.
 Le roman se clôt sur une conclusion assez convenue, qui, comme ce qui la précède immédiatement, est teintée de grisé, certes, mais pas vraiment convaincante.

On peut supposer qu’au fil de ses romans, l’auteur donnera une consistance plus profonde au personnage de Margaret, qui, a part dans l'exercice son  métier, se comporte comme un personnage de convention, sans réelle épaisseur. Peter May en fait aussi par moment un mélange de Tintin et de Bob Morane qui nuit à la crédibilité de certains épisodes.
Au contraire du personnage de l’oncle de Li, par exemple, qui, au delà de la sympathie qu’il est censé produire, est un personnage bien construit et cohérent.

Ce que j’exprime ci-dessus doit être  plus compris comme des regrets et non  comme des critiques acerbes.  Meurtres à Pékin » est un roman de meilleure facture que beaucoup d’autres de sa catégorie -dans laquelle l’artificiel et le ludique sont souvent la règle-  romans  qui se destinent  à un public avide d’histoires intrigantes, superficielles et vite oubliées.
En attendant, ce roman-ci reste une lecture honorable parmi les « pavés » de plages où on aurait trop vite tendance à le classer.

 
 

EB  (novembre 2005)

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Peter May - Meurtres à Pékin  
 
 











































































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Delirium Tremens  

(The Guards - 1999)

Ken Bruen
SN 2721 - Gallimard - 2004
 
 

Comme l’indique le sous-titre français du roman,  il s’agit d’une enquête  de Jack Taylor. La première publiée par Ken Bruen, auteur irlandais qui y a mis son Irlande et son Galway vu au niveau de cet ancien flic, alcoolique, paumé par périodes, refusant le clinquant du modernisme standardisé et le socialement  correct. Un Jack Taylor, malade de chaleur humaine.
Dans cette Irlande, confite de traditions, de conventions bourgeoises, de religion et de bienséance, Jack sait que les vrais Irlandais trimballent toujours un partie de folie, de chaos et de désobéissance en eux. Leurs rations de survie.
Si le personnage du flic paumé devenu enquêteur privé est un des clichés les plus éculés du roman noir moderne, il faut bien reconnaître que Ken Bruen a réussi à en donner une version refourbie, mélange de trash et de libertaire.

Personnage décalé, Jack Taylor accepte de temps en temps de faire des recherches pour pouvoir subsister. Malgré sa propension à se torcher pour un oui ou un non, il essaye de garder assez de lucidité pour s’obliger à fournir un travail à ses clients. Son statut d’ancien flic lui conserve une aura de capacité et d’expérience auprès des gens qu’il côtoie, bien que son univers soit celui des bistrots bruts de fonderie, sans faux-semblants, ceux où on rencontre des soiffards de son acabit. Parfois aussi ce qui ressemble le plus à un ami. 
S’il accepte de chercher si oui ou non une jeune fille s’est suicidée, c’est pour avoir un peu d’argent, c’est certain, mais aussi pour s’occuper et essayer de fuir son  obsession de la boisson et sa solitude.
Ses recherches passeront par des étapes peu conventionnelles, mais au fond assez proches d’une réalité où les enquêteurs privés on peu de place. Plus important pour Jack Taylor, et pour Ken Bruen, ce sont les gens qu’il croise ou qu’il côtoie momentanément durant son parcours dans Galway. C’est la plupart du temps une humanité au rabais, celle du second degré de la descente vers les enfers sociaux.
Si, en finale, la question à laquelle il essaie de fournir une réponse pour la mère de la jeune morte, sera résolue, c’est presque sans y toucher, comme un évènement parmi d’autres du journalier de Jack. Mais, comme souvent dans sa vie, un train peut en cacher un autre et faire plus de dégâts que prévus.
Même si la fin sera tragique, encore une fois ce n’est qu’un épisode nécessaire que s’impose Jack, lui qui ne tient debout  que pour trouver des restes de dignité dans les paumés qui peuplent son univers. Et un peu d’humanité.
Même s’il doit tuer pour cela.

Malgré la noirceur collant au personnage central, son aspect tragique est banalisé par Ken Bruen. Il reste aussi comme une lueur de volonté, qui s’éteint souvent mais qui tient Jack Taylor du bon côté du gouffre.
Comme déjà souligné, Bruen a réussi une galerie de portraits assez réussie de paumés et de tordus de l’âme, où l’humour n’est pas absent, et dont il faut reconnaître que certains sont fort proches de gens que nous croisons dans la réalité. Et c’est ce monde dans lequel l’auteur fait évoluer son personnage qui constitue la partie la plus attirante de Delirium Tremens .
Le décalage, présent partout dans le récit, débouche sur la justice expéditive et personnelle, mise en place sans gloire ni morceau de bravoure, seule conclusion possible dans cet univers parallèle des exclus. C’est probablement le côté le plus noir du récit, celui aussi qui pose le plus de questions.
Nous vous recommandons cependant de faire connaissance avec Jack Taylor.
Détruit, alcoolique, rebelle : un des rares types d’humanistes que nos types de sociétés sont capables de produire…

Le cinquième roman de la série Jack Taylor,  Priest , sortira -en anglais – en janvier 2006.

 
 

EB  (décembre 2005)

(c) Copyright 2005 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 

Ken Bruen - Delirium Tremens  
 
 














































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Mise à jour: 8 décembre 2005




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