livres
 
 
Le jardin du Bossu  

Franz Bartelt
SN 2717 - Gallimard - 2004
 


Quand on vous disait que les bistrots sont des endroits dangereux. Vraiment ! On y  rencontre n’importe qui, prêt à n’importe quoi. C’est ce que va vite apprendre à ses dépens, le narrateur parlant à la première personne dans ce court roman de Franz Bartelt.

 Le jardin du Bossu est le récit d’une séquestration où rien ne semble se dérouler selon les schémas de la logique traditionnelle, sinon pour les manifestations des instincts primitifs de base. De la faim à la sexualité, de la violence à …la mort.
Et puis, il y a la soif. C’est que le narrateur est adepte des marathons à la bière, et que les comptoirs de bistrots sont ses ports d’attache normaux. Jusqu’à ce qu’il tombe sur Jacques, grand dadais friqué, rond comme une queue de pelle et qui exhibe de grosse quantités de talbins devant des consommateurs aux moyens plus que modestes.
Comme Karine a carrément menacé de ne plus vouloir revoir  notre narrateur avant de l’éjecter, celui-ci se sent obligé de réfléchir à une combine qui lui permettrait de revenir chez elle avec de la patate. Beaucoup de patates. C’est qu’elle aime le pognon, la Karine, alors que lui, bien que basé dur l’idée de gauche, il préfère tenir l’idée de travailler loin de ses sujets de réflexion.
Ce grand con exhibant les tickets de la Banque de France lui paraît la solution envoyée par le destin. Il tient à peine debout en sortant du bistrot, le con, et forcément il doit y avoir encore plus d’argent dans sa maison. Il s’en était assez vanté.
Entrer dans la maison de Jacques ne pose pas de problèmes, et il connaît un peu le quartier car il vient de temps en temps vendre quelques objets ne lui appartenant pas au bossu qui s’occupe du dépôt de veilles ferrailles se trouvant en face de la maison où Jacques vient d’entrer et de monter à l’étage.
Mais rien n’est simple dans la vie du narrateur, et elle va basculer vers une situation qui en a rendu dingue plus d’un et suicidé pas mal d’autres. Une espèce de purgatoire feutré. Il en oubliera même de penser à la bière, c’est dire si la situation concentre toute l’attention dont il est capable.

L’humour et la dérision sont au rendez-vous, on s’en doute. Comme souvent chez Bartelt. De plus, on y trouve, dans ce « roman de chambre », toute l’attention qu’il sait donner aux gens ordinaires, surtout s’ils se livrent à des actions extraordinaires.
On reste tout au long du récit ancré dans un réalisme toujours présent dans les diverses scènes, mais c’est une réalité à tiroirs et le surréalisme n’est jamais loin. A la Bartelt…
Une bonne partie de l’intrigue se déroule au travers de dialogues succulents souvent atteints par le deuxième degré, écrits avec une sûreté redoutable, très certainement  fruit de la longue expérience de dramaturge de l’auteur ardennais.
Exercice réussi,  Le jardin du Bossu capte et garde l’intérêt du lecteur tout au long du récit de ce narrateur sans nom, poète et ivrogne, qui deviendra de plus en plus lucide et de plus en plus fin dans ses analyses à mesure que le temps passe. Le tout se concluant dans une finale à rebondissement, assez inattendue, et digne des feuilletonistes du 19e siècle.
Pour notre plus grand plaisir.

 

EB (mars 2006)

(c) Copyright 2006 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Le jardin du Bossu - Franz Bartelt
 
 











































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 
Alger la Noire    

Maurice Attia
 Babel Noir,  n°5 – Actes Sud - 2006


Le roman de Maurice Attia se déroule durant les derniers mois de présence officielle de la France en Algérie, juste avant la proclamation officielle de l’Algérie indépendante le 3 juillet 1962. C’est cette période agitée et sanglante du pays qui servira de toile de fond à tout le récit.

L’inspecteur de police Paco Martinez se charge d’une affaire de meurtres assez surprenante : sur une plage on a découvert un homme jeune, un algérien, et une jeune européenne morts apparemment assassinés par balles et tous deux mis en scène dans une position de relations intimes. Le dos de l’homme porte l’inscription OAS, gravée au couteau.
N’est-ce la mise en scène évidente, ces meurtres n’ont rien d’exceptionnels dans ce mois de janvier 1962, alors qu’Alger pue la mort et la délation. Tous les jours apporte sa récolte de morts, résultat d’une guerre civile attisée par les prises de position des politiciens de la Métropole, de l’Armée stationnée en Algérie et par les nationalistes algériens de tous bords. Sans compter l’OAS, qui, en plus de plasticages, se livre à la terreur par assassinat des français et algériens de souche européenne qui préparent leur exil et veulent quitter l’Algérie. Sans compter les victimes quotidiennes de la délation et les vengeances personnelles qui ajoutent leur quota de cadavres, meurtres dont personne ne se soucie, la police étant trop occupée à aider l’OAS et l’Armée,  et ses membres à se placer politiquement.
Ce n’est pas le cas de Martinez, algérien d’origine espagnole et élevé à Alger par sa grand-mère. Il ne peut se résigner à baisser les bras, une espèce de fuite en avant pour lui permettre de retrouver un peu de normalité dans le chaos ambiant. Mais Paco Martinez n’est pas dupe, il sait que la fin est inéluctable et que, comme beaucoup d’autres, il va devoir quitter cette Algérie qui est sa terre, son pays. Pourtant  il refuse d’abdiquer pour ce qui est de sa profession de policier. Il ne fera pas comme la plupart de ses confrères : laisser faire et sauver les meubles. Leurs meubles.
La mort règne en tyran absolu dans cette Alger folle et sanglante, mais Paco se sent obligé d’aider certains de ses semblables, d’essayer de résoudre les meurtres qu’il vient de découvrir, seul îlot de justice en action dans cet océan d’exactions et de tueries aveugles.
Et pourtant tout le monde lui conseille de laisser tomber. A quoi bon ? Même pas très conseillé pour son poste et son avancement, car le père de la défunte Estelle Thévenot est un personnage riche et influent dans Alger, un bras dans les compromissions politiques l’autre dans des combines pas très claires. Sans parler de sa famille qui ressemble plus à un panier à crabes qu’à un foyer accueillant.
Que l’Algérien Mouloud, assassiné dans les bras de la fille Thévenot soit originaire d’une famille mixte de la classe moyenne, avec un père algérien, médecin,  ne change rien au classement fait par la direction de la police : un bougnoule qui a voulu se taper une blanche. Vaut mieux pas trop en faire pour démêler tout cela, car qu’importe la mort d’un arabe de plus… surtout s’il tournait autour d’une blanche. Car le racisme latent exacerbé par la haine et le désespoir, n’est plus  réfréné par les diverses  communautés en présence et se libère dans des élans porteur de destruction et de meurtres, comme tout le reste qui est encore en action dans cette ville où les explosions de bombes sont le quotidien. Où les exécutions sommaires semblent sans fin.

Paco s’entêtera et poursuivra son enquête, seul et menacé de toute part, sauf par son ami et collègue proche : Choukroun, flic capable issu d’une famille juive ayant ses racines en Algérie, imprégné de culture judéo-arabe, lui aussi ne peut concevoir sa vie ailleurs que là.
Comme Paco, il refuse d’écouter les sirènes de l’extrême droite et de l’OAS.
 Si Alger semble se désagréger au long de leurs recherches, il en ira de même de leurs vies privées. Le fait que Choukroun est Juif, ne lui attire pas que des sympathies et il devra se résigner à prévoir un repli sur la France pour sa femme.
Paco ne sait plus très bien où il en est avec cette compagne, Irène, femme magnifique, mais qui ne voulait pas se laisser épouser et envers qui il croit avoir une dette : Irène a été une des victimes d’un attentat dans un endroit public, il y a déjà quelque temps et dont elle sortit handicapée à vie. Pourtant il est clair qu’ils s’aiment. De plus Irène est encore moins réaliste que lui, elle a décidé que quoi qu’il arrive, elle restera à Alger. Vivant toujours chez sa grand-mère, Paco se rend à l’évidence que l’Alger en déliquescence n’est plus une place pour cette vieille dame à la santé chancelante. Cette grand-mère qui est la seule personne qui le lie à ce père défunt durant la guerre d’Espagne et à cette mère absente, couverte d’opprobre par la vieille dame.

Essayant de décrypter le méandres du meurtre de la jeune Isabelle, Paco fera face à des secrets de famille bien gardés par un père qui  tire toujours les ficelles, avec cynisme et efficacité.
Lorsqu’il pense avoir un début de dénouement, dans les quartiers mal famés de Bâb-el-Oued, l’affaire du double meurtre ne fera que s’emballer et une nouvelle série de cadavres va émailler son parcours périlleux. Périlleux pour lui et les autres. Tout en essayant d’échapper à cette guerre réelle qui enflamme Alger, face à l’exode en masse vers la Métropole de ceux qui ne sont pas arabes, au milieu des combats politiques sans merci, face à la Mort omniprésente.
Paco s’efforce aussi, du mieux qu’il peut, de rétablir un semblant de normalité et de justice dans l’exercice de son métier au travers de ses dernières enquêtes à Alger. Son dernier rempart contre la folie destructrice ambiante et le meurtre érigé en culture.
Mais ce combat personnel le mènera-t-il vraiment  au bout de la nuit ?
Où est sa victoire en ce 7 juin 1962,  où, résigné, sa vie prendra une tournure définitive ?
 
Alger la Noire est un roman à la construction élaborée, faisant appel aux voix de plusieurs protagonistes et aux points de vues venant de chroniques parallèles, tout en gardant un attrait constant pour le lecteur et une continuité structurée des intrigues.
Sans oublier l’agonie de la ville d’Alger à laquelle on assiste tout au long du récit, ville qui perd sa finalité, sa raison d’être, par les destructions permanentes, par l’impossibilité faite aux habitants les plus démunis d’y mener une vie quotidienne normale, quand ce n’est pas une vie tout court. Alger sans éclat, Alger assassinée, Alger noire et morbide …
Récit amer, souvent désabusé mais baignant toujours dans une noirceur larvée créée par cette guerre présente en toile de fond, cette guerre qui contamine tout le monde.
Si la qualité d’écriture de Maurice Attia y est nettement au dessus de la moyenne de ce genre de roman, son style reste en harmonie avec ses buts, et il les atteints dans cet excellent roman plein d’amertume, de vies brisées et de sang inutile, tout en se refusant de tomber dans le pathos inutile ou le mélodrame.
Vous ne pourrez échapper au « bleu » d’Alger la Noire.
Recommandé.


EB  (mars 2006)
 

(c) Copyright 2006 E.Borgers


 


 

 
 
 
 

Alger la Noire - Maurice Attia
 
 















































































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 
Le rouge et le vert   

Jean-Bernard Pouy
SN 2731 - Gallimard - 2005

 

Pouy s’empare ici de ce qui est sans doute le dernier paradoxe de l’enquête criminelle : l’enquêteur qui doit découvrir le sujet de son enquête. Et ce avant de vraiment savoir ce qui l’attend au bout du compte.
La gageure a déjà été effleurée dans des situations qui ouvraient souvent la porte au loufoque et à l’irrationnel : le détective amnésique. Dans certains romans. Surtout dans certains films comme  « Clean Slate » (Coup de torchon –1994- avec Dana Carvey), qui allait au bout du paradoxe de la mémoire et de l’enquête, mais avait pris le parti absolu de l’humour et du ‘non-sense’.
Ici, pas d’amnésie, et, si on est conscient d’un humour sous-jacent, pince sans rire, c’est J-B Pouy qui reste le seul à s’en amuser le plus, le seul conscient de l’amplitude de la ballade dans laquelle il entraîne le lecteur. Car on se souviendra avant toute chose de l’esprit sardonique et prompt à la dérision qui caractérise l’auteur de  Le rouge et le vert. Dada et surréalisme sont sa seconde nature, le tout baigné de pataphysique. Vous êtes prévenus…

Ce court roman se déroule dans le monde des intellectuels bobos parisiens, où un « renifleur de parfum », un nez, un professionnel, sera mis à contribution par un psycho-sociologue d’université  pour l’aider à observer les réactions humaines dans des situations intrigantes. Engagé comme limier, le surnommé Averell, daltonien, et sélectionneur de senteurs, devra se lancer à la recherche d’une enquête, sans savoir sur quoi, ni où, ni comment.
Et ce sera le récit du dit Averell qui nous entraînera en Italie, dans divers quartiers de Paris, dans quelques villes de province, à la recherche de ce qu’il croît être une énigme.

C’est plein d’observations douces-amères, d’ironie bon enfant et de regards aigus sur la société qui l’entoure, dans une espèce de quête de papillon qui ne sait où butiner. Avec le détail juste et le ton qui va avec. Car, faut-il le souligner, Pouy jouit d’une plume plus que rôdée et d’un vrai style d’écriture. Et c’est le cas ici aussi. Donc le lecteur baladé est plutôt content, car le texte est agréable et le style Pouy fait passer l’errance.
Essayant de démonter certains mécanismes de la construction d’intrigues policières et le statut du sacro-saint enquêteur, on ne peut pas dire que Pouy fait vraiment du roman noir avec « Le rouge et le vert ». Plutôt une sonatine en gris-perle…
Même les problèmes qu’Averell  soulève au long de son parcours, sont banals, voire bénins, ne dépassant pas les tracas et les chagrins de vies ordinaires. Même s’il rate une enquête qui devrait le toucher, Averell reste un anti-enquêteur chargé de mission quasi-impossible. Et Averell sait que rien n’est bien tragique, sauf le monde en soi, cette bulle de démence et d’anti-logique…. Monde qui, souvent par humains interposés,  sème quotidiennement mort, désolation et calvaires sur une humanité broyée pour sa plus grande partie. Ce qui relativise totalement toute la quête dérisoire d’Averell.

Malicieux et bourré de talent, J-B Pouy ne nous livre ici qu’un exercice de « nombrilisme noir », ce qui, par l’esprit même du genre noir, est antinomique.  Un sous-genre nombriliste que personnellement je ne voudrais pas voir éclore dans un genre de littérature qui abrite tant de variantes chargées de potentiel : de l’humour et de la dérision, au tragique et à l’existentiel.

De la Blanche, en gris que l’on roule ?, non J-B, arrête la rigolade…
Ca pourrait être contagieux ! Y’a tant d’esprits fragiles chez les candidats écrivaillons.

 
 

EB  (avril 2006)

(c) Copyright 2006 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Le rouge et le vert - J-B Pouy - SN 2731
 
 










































Listes livres
 
 
 

 


   

                                                                                                                            Autres livres >> 


Mise à jour: 8 avril  2006

1