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Le petit bluff de l'alcootest 


Jean-Bernard Pouy

Suite Noire n°5 – Editions de la Branche – 2006
 

Les couvertures se suivent et se ressemblent. Ce n°5 de la nouvelle série de polars rapides, Suite Noire, exhibe un titre à consonance « manchettienne » et est commis par le Parrain J-B Pouy, patron de la collection.
C’est bien sur l’alcool et ses abus que démarre ce petit polar, sur fond de Bretagne profonde  avec ses landes piégeantes, et un ou plusieurs fils conducteurs suivis par Armand, journaliste occasionnel, chroniqueur local pour Ouest-France, rocker attardé des années 50 et employé de mairie d’un petit bourg. Armand est persuadé que l’histoire incroyable du vieux Gildas, pépé inoffensif qui est retrouvé par la maréchaussée avec 2,4 grammes de distillat dans le sang… au volant de sa 4L, est plausible. Le pépé prétend qu’on lui a fait ingurgiter de force au bord de la route, en pleine  nuit,  un volume d’alcool incroyable. Qui a fait ça ? Une bande de cinglés portant capuches et cornes sur la tête, parlant un jargon, près de la chapelle.
Armand est persuadé que l’ancêtre raconte ce qu’il a vraiment subi : il sait que le vieux ne boit pas, ou rarement, et pas en quantité. Armand, plus qu’intrigué va se lancer sur les faibles traces que lui donne le récit de Gildas. Et il va trouver plus qu’il n’en demande, mais par la méthode difficile. Il n’est pas un enquêteur officiel et sa tenue évoquant les années 50, banane comprise,  le fait passer pour un débile partout où on ne le connaît pas. Même ailleurs… Ce qui rend le parcours un peu chahuté.
Dans sa récolte d’infos mitées : l’enlèvement d’un évêque libéral, l’apparition une bande de gothiques pas très clairs et hargneux, la découverte d’une famille de la haute engagée jusqu’au cou dans l’extrémisme religieux catho. Que du mystère.
Mais Armand Le Fur insiste. Et s’il y avait une chance pour les ahuris ?

Court roman à la lecture agréable – l’écriture fluide et précise de J-B Pouy y est évidemment pour beaucoup-  Le petit bluff de l’alcootest  renoue avec la tradition de l’enquêteur malgré lui, ancré dans un entourage réaliste, et qui doit payer de sa personne pour avancer dans l’enquête. Avec le risque que cette avance le mène au gouffre.
Une des branches fort exploitées par nombre de romans noirs traduits dans la mythique Série Noire des années 50. Mais Pouy y ajoute sa « touche » et jongle un peu (de manière discrète) avec la forme : les chapitres racontés au passé narratif et à la troisième personne, alternent et s’enchaînent avec ceux écrits à la première personne (récit d’Armand). Par contre les 4 premières pages sont écrites au présent, temps assez rarement utilisé dans un roman.
De plus il continue son exploration de la « position de l’enquêteur », en faisant d’Armand un enquêteur honteux de faire un boulot de flic, puisqu’il recherche des coupables qu’il devra dénoncer… C’est contre sa nature. Mais ici cette position est loin d’être aussi « déconstruisante » que celle de l’enquêteur cherchant son enquête (dans son Le rouge et le vert ), ni aussi paradoxale.
Même sans ces considérations formelles et un peu abstraites (mais c’est Pouy qui nous y mène souvent par ses jeux et labyrinthes littéraires)  Le petit bluff de l’alcootest  peut se déguster avec plaisir. Ironie et humour compris.


 

EB (septembre 2006)

(c) Copyright 2006 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

J-B Pouy - Le petit bluff de l'alcootest
 
 











































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Le linceul n'est pas qu'aux moches
 

Jean-Paul Demure 
Suite Noire n°4 – Editions de la Branche – 2006

 

Jean-Paul Demure, comme les autres appelés à collaborer avec Suite Noire, est un  ex-auteur de la Série Noire. A l’heure actuelle, seuls les francophones sont publiés, mais d’après J-B Pouy  –directeur de collection- si la Suite Noire se développe, il n’est pas exclus qu’il pourrait faire appel à d’autres sources d’auteurs ex-Série Noire. Mais cela n’est pas pour demain.
Avec son titre dérivé d’un opus de Horace McCoy, le court roman de Demure met en scène deux flics, Olivier et Marco, qui doivent enquêter sur la mort d’une call-girl à Paris. Très vite ils seront sur la piste d’une seconde fille, Josiane, qui semble avoir disparu de sa minuscule location chez une vieille dame. La fille en question semble aussi mener une double vie. Le plus inquiétant c’est que l’adresse de la vieille dame, Mathilde,  était notée dans un carnet de la call girl morte. Réseau ? Crime crapuleux ? Et puis il y a Mathilde, vieille dame charmante, un peu décalée, qui suscite de prime abord la bienveillance et l’aide totale de ceux qui la rencontrent, même ce rustre  de Carter,  patron d’Olivier et Marco, s’est fait embobiner.
Les deux inspecteurs vont piétiner un tantinet dans leur enquête où tout le monde semble être quelqu’un d’autre et où les témoignages sont aussi fragiles qu’une promesse électorale. Mais ce sont des obstinés. Surtout que Marco, grand consommateur de dames consentantes, croise sur leur chemin quelques spécimens qu’il voudrait bien ajouter à sa collection.
Olivier, plus boulot-boulot, a ses points faibles, lui aussi, mais il a, lui, la délicatesse de ne pas les étaler dans l’appartement commun. Car, non seulement collègues, Olivier et Marco sont colocataires d’un appartement, cohabitation parfois houleuse, due principalement aux frasques sexuelles quasi quotidiennes de Marco. Ambiance et castagnettes.
Castagne il y aura également dans les suivi de leur enquête. C’est qu’assez vite, des malfaisants vont essayer de les devancer, apparemment à la recherche de quelque chose qu’ils veulent à tout prix. Mais ce sont les autres qui le payeront, ce prix. Cash.

Récit vif et direct, le roman de Jean-Paul Demeure mêle action, humour pince-sans-rire et enquête policière dans un récit un peu déconnecté qui se lit avec amusement. Quelques condiments issus du noir complètent  Le linceul n’est pas qu’aux moches  et  nous rappellent l’orientation de la collection.


 

EB  (septembre 2006)
 

(c) Copyright 2006 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 
 

J-P Demure - Le linceul n'est pas qu'aux moches
 
 



































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A la santé d'Adolphe !  


J.S. Quémeneur 
SN 1026 - Gallimard - 1966
fut réédité en Carré Noir (1981)
 

Mes revisites d’anciens ouvrages SN m’ont permis de relire un roman d’un auteur français, qui, à ma connaissance, n’a pas été republié par Gallimard depuis 1981.
Il s’agit d’un des quatre romans de J.S. Quémeneur qui dans le milieu des années 60 avaient pour toile de fond l’Afrique noire en pleine décolonisation. La décolonisation de papa,  époque qui n’évoque sans doute pas grand chose pour la génération actuelle.
Il est certain que Quémeneur a vécu  l’ambiance de cette Afrique, et, au travers de récits qui ne visent pas la reconstitution socio-politique des pays concernés, l’auteur réussit à en faire passer l’atmosphère particulière par des connotations faites de touches partout présentes dans ses récits, touches qui décrivent bien l’ambiguïté du colonisé et de son quasi ex-colonisateur qui se retrouvent face à face. Et en présence  d’une Afrique qui, à cette époque, était très loin d’être tout à fait maîtrisée, dont la nature et le climat restaient les obstacles majeurs, usant, épuisant, voire tuant prématurément, tout ce qui y essayait de vivre.

Dans  A la santé d’Adolphe ! , on assiste à la survie épique d’un « petit blanc », camionneur et propriétaire d’un engin qui était déjà démodé à la fin de la guerre 40. Forcé d’accepter les parcours dangereux pour trouver des clients, sur les pistes de brousse et dans la forêt de Guinée, Henri ne peux compter que sur la chance et sur son « apprenti », Abdoul, pour arriver à bon port et entier avec ses cargaisons. Il y a aussi son expérience de la Guinée qui lui permet de survivre avec des revenus qui avoisinent le minimum vital,  et la débrouille acquise au long des années qui lui permet de rafistoler son camion sans devoir dépenser un argent qu’il n’a pas. Jusqu’au jour où il trouve  un camion de Syracs (les syriens, redoutables commerçants) gisant dans la rivière sous un pont de brousse effondré. Un des occupants, agonisants, lui confie une petite valise et lui fait promettre de la remettre sans faute à un autre Syrac. Plus tard, constatant que c’est une valise remplie de dollars, plus de dollars qu’il n’en verra dans toute sa vie, il sent, Henri, que la chance tourne. Est-ce aussi sûr ? Dans un pays où on peut vous faire la peau pour votre portefeuille, personne ne va rechercher ce fric ?
Henri va vite apprendre à ses dépend qu’une telle somme d’argent met le coin en ébullition, et il devra employer toutes sa connaissance de l’Afrique pour essayer de survivre. Même de manger. Heureusement il y a Albert, son copain le charcutier qui accepte de cacher la précieuse valise. Henri, lui ne pense qu’à reprendre les pistes, se fondre dans son boulot, retrouver son camion et ses réparations avec des bouts de ficelles. La misère. La routine. Tout en gardant un petit espoir de richesse. Mais il va vite déboucher en plein cauchemar, surtout qu’il a repris la valise en douce et que sa disparition ne plaît pas à un tas de gens. De toutes les couleurs…

Excellent roman noir d’aventures, un genre tombé en désuétude qui revit parfois assez mollement dans les thrillers modernes. Mais ici, avec  A la santé d’Adolphe !  c’est de l’authentique : J. S. Quémeneur nous sert un récit vivant, poisseux et humide comme une forêt tropicale, raconté à la première personne dans un langage parlé et imagé, par la voix d’Henri, petit blanc paumé et roi de la débrouille. Un roman aux échos picaresques mélangés d’humour souvent très noir, d’ironie et d’une certaine tendresse pour les personnages. C’est que Henri n’est pas le héros en inox aux décisions dignes d’un stratège napoléonien comme on en rencontrait si souvent dans les romans du genre. Henri est faillible, pas toujours très malin, vite content et il en prend souvent plein les gencives. Mais ce qui jusque là le sauvait du désastre total, c’est sa grande connaissance de cette Guinée où il vit depuis longtemps, mosaïque raciale par la présence de dizaines de nationalités étrangère au pays, une Guinée  en mutation par l’apparition d’une administration noire rapidement mise en place. Sans compter sa connaissance vécue du terrain et de la nature qu’il arpente.
Les personnages qui l’entourent sont fort typés, issus du réel, proches d’un infra-monde vivant dans une Afrique qui est loin des clichés de pub touristique et que J.S. Quémeneur nous décrit avec une verve réelle. Si vous n’entendez pas le bruit des moustiques, ou si vous vous précipitez pas sur la carafe d’eau en lisant ce roman c’est que vous n’avez pas d’imagination…
A la santé d’Adolphe !, c’est : « Le salaire de la misère », ou  « L’Afrique comme si vous y étiez »(*), avec un récit mouvementé et accrochant, plus sombre qu’il n’y paraît, et qui débouche sur une conclusion ironique. Grinçante.
A vous de la découvrir en lisant le roman.
Recommandé.


(*) C’est aussi un incroyable catalogue des trucs et ficelles (bien réels malgré leurs apparences) pour se dépanner sur la route, sans rien et sans beaucoup d’argent. L’eau savonnée y remplace le liquide à frein, les boutons de chemise sauvent les bougies, j’ose à peine vous dire pour le pont arrière.
Mais attention : c’était au temps où tout se démontait sur une bagnole ou un camion, un temps sans portable, sans GPS, sans garanties…
N’essayez pas ça chez vous ! comme ils disent à la télé…

 
 
EB  (septembre 2006)

(c) Copyright 2006 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

J.S. Quémeneur - A la santé d'Adolphe !
 
 

















































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Mise à jour: 26 septembre2006

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