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Wake Up Little Susie  

(Wake Up Little Susie - 2000)

Ed Gorman
l’aube noire – éditions de l’aube – 2006

 

Le titre nous plonge directement dans la période durant laquelle se déroule ce roman d’Ed Gorman : 1957. C’est en effet cette année-là que sort « Wake Up Little Susie » tube international des Everly Brothers, devenus vedettes du country soft et idoles du rock américain naissant. C’est presque la fin de cette Amérique rurale, puritaine et raciste des années 50, une Amérique percluse de tares mais qui vit son quotidien dans les joies de la consommation de masse, du conformisme et d’une innocence proclamée. Avant de se fracasser socialement sur les révoltes étudiantes et la guerre du Vietnam,  péripéties majeures des années 60. Ou la Bill of civil Rights, droits civiques pour la minorité noire enfin annoncée par Kennedy en 1963.
Dans le roman de Gorman, la fin des années 50 sert de toile de fond à son récit sans qu’on puisse parler de roman historique. Il ne se sert pas des grands évènements de l’histoire des USA, mais des détails du quotidien de cette époque, ce que vivait le citoyen Américain moyen : le développement de la TV, la musique qui envahit l’univers des adolescents, le cinéma de plus en plus présent. Les racines d’une partie de notre culture de masse actuelle.

Tout se passe donc en 1957, dans une petite ville de 25000 habitants dans l’Iowa : Black River Falls. Il y a une petite ambiance de fête locale : le concessionnaire Ford doit présenter le tout nouveau modèle de la marque, la Edsel, paquebot à quatre roues lancé à grand fracas publicitaire par la marque, avec un budget de plusieurs centaines de millions de dollars de l’époque. Ce sera aussi un des plus grand flop de l’histoire du marketing à l’anglo-saxonne. Une des plus grandes pertes financière de la marque dont ce modèle devra être retiré du marché après un peu moins de trois années seulement.
Le jour de cette présentation dans cette petite ville de l’Amérique profonde sera aussi un jour de débâcle pour le concessionnaire Dick Keys : la découverte du  cadavre d’une femme dans une des Edsel qu’il a en stock en prévision de l’événement. De plus, il ne s’agit pas de n’importe qui : Susan Squires fait partie d’une des familles qui régentent Black River Falls.
Dans son désarroi, Keys fait directement appel à Sam McCain, jeune avocat du barreau qui sert de second à la juge Whitney et qui se trouvait là comme tout le monde en badaud profitant de l’occasion. Keys se souvenait également que McCain avait une licence officielle d’enquêteur privé.  Ce que McCain redoute le plus est de devoir affronter le sheriff du lieu : Cliff Sykes, qui, outre qu’il est grand, bête et dangereux, est un des membres de la famille qui contrôle la ville par l’argent et en trustant les fonctions officielles. Heureusement la juge le nomme enquêteur officiel pour cette affaire, ce qui devrait empêcher le sheriff de faire trop d’obstruction. La juge, cette veuve de 60 ans un peu atypique, assez hautaine, encore assez belle, issue d’une des familles évincées par les Sykes. Contrer le sheriff et le restant de la famille Sykes est un des buts non cachés de sa vie. Et elle compte bien se servir de McCain pour y arriver.

Chronique racontée à la première personne par McCain,  Wake Up Little Susie  fait très bien ressortir l’ambiance de ces petites villes de province où tout le monde se connaît, s’observe. Et se massacre. Au propre comme au figuré. Sur fond de rock, de revêtement plastiques, de couleurs pastels, au rythme des émissions de chansons de la télé des années 50 aux USA.
Dans cette plongée, nous suivons les errements du jeune McCain, poussé par une libido active, supportant mal l’alcool, subissant une certaine attraction envers les dames plus âgées- si la chasse à celles de son âge lui en laissent le temps, mais fondamentalement honnête et taraudé par la recherche de la vérité. Il sait que son avenir ne sera pas grandiose dans cette petite ville, mais il préfère y aider les prévenus peu argentés, faire des petits boulots d’enquêteur, que d’aller se perdre dans l’anonymat des grandes villes. Et puis, même si la juge fait semblant de ne pas le prendre très au sérieux, il sait qu’elle apprécie sa loyauté et son courage. Car il en aura besoin du courage, pour ne pas s’engluer définitivement dans les histoires de familles de Black River Falls et pour continuer son enquête qui se déroule dans des conditions de plus en plus contraignantes. Dans un récit de plus en plus sombre qui contraste sur la bonhomie affichée de l’époque. Mais il y a d’autres meurtres, le sheriff le talonne prêt à tout pour avoir raison, sa vie affective devient plus que compliquée…et  McCain sera de plus en plus aspiré par cette intrigue qui virera vite au noir dans sa deuxième partie du roman.

Même si l’accumulation de personnages et de faits interrelationnels exposés dans la première partie du roman en alourdi un peu la lecture, et malgré l’intrique très touffue qui est au cœur du récit, on reste  pris par cette ambiance des années 50 reconstituée par Ed Gorman et par la deuxième partie du récit entièrement recentrée sur l’enquête. Tout en conservant une efficacité d’écriture tout au long de  Wake Up Little Suzie , le deuxième roman de la série Sam McCain (aux USA, le septième volume vient de sortir- particularité : ils portent tous un titre de chanson populaire américaine de l’époque).

Cet auteur assez prolifique * nous livre avec sa série Sam McCain des romans intéressants qui renouent avec la tradition de l’enquêteur privé, tout en inversant une partie des clichés qui lui furent appliqués dans le roman noir et hard-boiled américain des années 1950 et 60.
Série à suivre.

(*)
Ed Gorman : auteur américain -nouvelliste, romancier, anthologiste p; et essayiste, se consacre actuellement presque exclusivement à la littérature policière et noire.
 
 

EB (octobre 2006)

(c) Copyright 2006 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Wake Up Little Susie - Ed Gorman
 
 




































































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Ze Big Slip  
 

Hervé Prudon
Suite Noire n°6 – Editions de la Branche – 2006


 
 
Ce sixième volume porte un titre évoquant Chandler, une fois de plus, mais il est certain que le contenu doit peu à ce père fondateur du roman noir. Et tout à Hervé Prudon.

D’emblée, le ton de Ze Big Slip est donné : le narrateur s’éveille avec une érection monumentale qu’il ne peut réduire et dont l’origine vient certainement des flacons de pilules abandonnés dans la salle de bain par son fils qui occupe un emploi de garde de sécurité. Celui-ci lui réclamant son pistolet, il va s’en suivre une course hallucinée entreprise par le père qui finira par trimballer un sac de sport avec un bébé. Problème, des allumés ont tiré dans le sac. Ou est-ce lui ? En plein cirage et avec seulement des bouffées temporaires de lucidité il va se trimballer avec son sac, dans un parcours hanté par les bébés faux et réels, morts et vivants, des tueurs et un tas de dames compatissantes, mais peu efficaces. Tout le monde semble chercher Freddy, mais il ne comprend pas pourquoi on le questionne sans cesse pour lui faire dire où est Freddy Sirocco. Même Gabriel Lecouvreur est prêt à lui refiler un coup de main, de s’occuper de son bagage… mais Le Poulpe parle et se conduit comme un beauf  vieillissant des banlieues. Tout cela est-il raisonnable ?
Heureusement qu’il a son petit lopin de terre, contre la ligne du RER, où il peut faire pousser ses légumes, loin du bruit et de la fureur de la ville. Près de la grande rousse qui semble appétissante et qui s’occupe du lopin voisin du sien. Et qui raffole de la musique mongole.
Et en ce 18 mars, comme si le Tournoi des Cinq Nations n’était pas suffisant pour étaler la pagaille dans Paris, il y a aussi les lycéens qui défilent dans les rues, pas contents du tout du sort qui les attend. Tout bouge tout bout. Tout bascule et tout se mélange avec tout. Pas de quoi s’énerver, laisser faire la nature, comme ce qui se passe dans son slip depuis ce matin, comme l’arrivée de ce fils qui a rempli sa vie, comme sa vie qu’il vit comme elle vient dans cette folle journée. Même que 2006 c’est l’année Mozart. Mais où cela s’arrêtera-t-il ?

Ze Big Slip  est un récit truculent, allumé et tout à fait incondensable. A vous de le découvrir et de savourer les grands moments de bravoure langagière qu’on y rencontre et son invention verbale permanente. Difficilement classable (mais pourquoi classer ?), plein d’humour, ce court roman nous emporte dans un torrent d’évènements non contrôlés, racontés par un allumé qui ne sait plus où sont ni réalité ni fiction, dont le récit est parsemé d’îlots de calme constitués d’extraits de catalogue de graines qu’il se raconte pour s’embellir la vie.
Candide sous amphets ? Beaumarchais et Da Ponte sous le charme du chanvre indien ? Boris Vian réincarné ?
A vous de voir.
Mais c’est certainement Proudon qui se prépare au Goncourt.

 
 

EB  (octobre 2006)
 

(c) Copyright 2006 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Ze big Slip - Hervé Prudon
 
 







































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Sur un air de Navarro  

Tito Topin
Suite Noire n°7 – Editions de la Branche - 2006<


 

 Tito Topin avait pratiquement disparu de la scène littéraire du polar, pour cause de ravages télévisuels auxquels fait allusion le titre de ce court roman (titre qui évoque aussi le chandlérien :  Sur un air de navaja - un des titres les plus honteux fabriqué et collé par  la Série Noire sur la traduction tronquée du chef d’œuvre de Chandler : « The Long Goodbye »).

Sur un air de Navarro, suit les mésaventures du commissaire  Jacques Benchimoun, dit Bentch, qui ayant oublié de sortir couvert, se voit obligé d’écumer divers quartiers de Paris, tard le soir du  du 14 juillet, à la recherche d’un ou plusieurs condoms qu’il a absolument besoin pour pouvoir satisfaire Clara. La belle et élégante dame l’attend dans le lit de sa chambre habituelle à l’ American Cup, le petit hôtel où Bentch a ses habitudes et qui abrite ses frasques régulières.
Mais c’est vendredi, et le 14 juillet n’arrange rien. Quand, après une longue errance,  il est enfin en possession d’une boîte des délicieux caoutchoucs typiques de  la ville arrosée par la Baise, c’est pour s’apercevoir que la belle Clara est tout ce qu’il y a de morte. Flinguée par son arme de service qu’il avait laissée dans sa chambre… Horreur, stupéfaction et consternation : le commissaire sait qu’on a essayé de le piéger. Même ses collaborateurs seraient-ils prêts à lui faire confiance et à accepter sa version ?  Dans le doute, il postule pour une version soft : la dame, lassée, a finalement disparu pendant sa course aux caoutchoucs. C’est sans compter sur l’intervention du mari jaloux, mis au courant par une âme charitable et prêt à démolir Bentch. Pour le calme de l’American Cup c’est râpé. Pour celui de Bentch c’est la Berezina, car la découverte du corps caché dans une autre chambre va activer les suppositions insidieuses de la part de certains collègues. De plus, dans sa recherche d’une piste, Bentch se rend compte qu’on le suit pour le tuer. Plus tellement idyllique,  le week-end du commissaire. Il doit cavaler et essayer de comprendre. Vite.
Heureusement un autre locataire, quoique toujours à moitié ivre, un Américain nommé Ray Chandler, est d’assez bonne composition et n’entrave pas trop l’agitation de Bentch, ainsi qu’Alice, la fille de la propriétaire de l’hôtel, qui connaît bien le commissaire. A l’extérieur il trouvera malgré tout l’aide d’un collègue pour essayer de mettre un point final à la traque qu’il subit. Mais tout ça va finir par énerver Bentch. Mettez-vous à sa place…

L’humour est évidemment présent dans ce roman, une des marques des polars signés  Tito Topin. Et, comme souvent chez cet auteur, c’est un mélange d’ironie et d’humour noir dans un récit fait sur un ton très réaliste et enlevé à la cadence du galop. Ici, il y a aussi une bonhomie qui s’ajoute à beaucoup de séquences, et on ne peut que penser à une mécanique de Georges Feydeau devant le ballet un peu fou des changements de chambres qui prend place dans l’hôtel de l’ American  Cup.
On reste cependant  un peu sur sa faim, car si le bref roman se lit avec plaisir, l’ensemble paraît assez léger, comparé aux précédents romans de Topin à la Série Noire par exemple (
voir nos commentaires sur ces romans), même si, vers la fin de Sur un air de Navarro , on retrouve brièvement la marque plus forte de celui qui est un des maîtres de l’humour noir du polar français.

 

EB  (octobre 2006)

(c) Copyright 2006 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Sur un air de Navarro - Tito Topin
 
 





































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Mise à jour: 23 octobre 2006

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