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La Cité des Jarres  

(Mýrin - 2000)

Arnaldur Indridason

Bibliothèque Nordique - Métailié - 2005
 

Dans la vague des polars venus du froid, ce roman se démarque ne fut-ce que par son origine : il est écrit par un auteur islandais. Il est certain que l’Islande, qui vient récemment d’atteindre 300.000 habitants, n’est pas une source établie d’auteurs de polars…
La Cité des Jarres  est le troisième volet de la saga de Erlendur Sveinsson, officier de police à Reykjavik, série qui -dans sa langue d’origine- en est déjà à son septième tome.
C’est le premier traduit en français. Le deuxième (La femme en vert) est sorti en 2006, et une troisième traduction (La Voix) est annoncée pour début 2007.

 Dans la plus pure des traditions du « police procedural » à l’anglo-saxonne, alliée à un sens évident du suspense et de la construction d’ambiance, Indridason nous fait suivre les recherches acharnées de l’inspecteur Erlendur (en Islande, on s’adresse à quelqu’un  par le prénom) et ses assistants Elinborg et Sigurdur Oli. Ce qui semblait être un meurtre crapuleux et sans préméditation d’un vieux célibataire, Hojberg, commis sans doute par un rôdeur occasionnel, se révèle vite être plus compliqué qu’il n’y paraît : les zones d’ombres de la vie de la victime sont trop nombreuses. Violeur innocenté par une enquête vieille d’il y a plus de trente ans, Erlendur craint que la victime  se soit vengée. Ou qu’on se trouve en présence d’un violeur en série, ce qui allongerait la liste des suspects. Mais la première victime est morte, suicidée il y a plusieurs dizaines d’années, après le décès de sa petite fille de quatre ans en 1968. A la recherche d’autres victimes possibles, Erlendur va éplucher le passé de la victime, rechercher les témoins de la première affaire, et s’enfoncer de plus en plus dans la douleur des proches de la suicidée et de sa fille. L’enquête minutieuse,rassemblant pas mal de moyens policiers (les meurtres sont rares en Islande et encore plus rarement dans des affaires qui dépassent les simples cas de disputes ou de vengeances immédiates), va mener Erlendur sur les traces de la vraie raison de la mort de la fillette morte en 1968, en passant par cette Cité des Jarres, collection d’organes prélevés par la Faculté sur divers cadavres, servant à l’enseignement, voire à la recherche, et dont les autorités n’aiment pas trop parler. Obstinément et méthodiquement, Erlendur recherchera les traces du passé, principalement auprès des personnes qui de loin ou de près ont connus Hojberg, ses amis, ses victimes.
Un parcours qui le ramènera au quartier du Marais dans Reykjavik, le quartier de Hojberg et ses terribles secrets. Mais ce ne seront pas les seuls que devra affronter Erlendur, qui, imperturbablement, nous mène à une conclusion amère, noire et tragique. Comme une destinée.

 Dans cette intrigue admirablement construite, Indridason nous pousse vers le seul chemin possible du labyrinthe dans lequel s’est engagé Erlendur,  pour accéder au cœur de celle-ci,  minés par le climat pluvieux et collant de l’Islande, la froideur des saisons et la réserve luthérienne de ses habitants, les trop longues nuits du Nord et l’enfermement insulaire.
En compagnie d’Erlendur, sorte de Maigret modernisé et paré des plaies modernes : famille désunie, éclatée, enfants égarés dans la drogue ou absents.
Même si une cinquantaine de pages sont excédentaires et si leur disparition renforcerait encore le récit, même si l’écriture d’Indridason manque de vrai style, on assiste dans La Cité des Jarres  à la magie opérante de la construction romanesque exemplaire alliée à une  vraie progression des effets, baignées dans une véritable ambiance qui refuse les effets trop mélodramatiques.

Vous aimez les suspenses et les vraies atmosphères, vous acceptez que le tragique fasse partie du quotidien, et soit souvent enfoui : ce roman est pour vous. Ne le ratez pas.  

EB (janvier 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers



 
 
  




 
 
 
 

Arnaldur Indridason - La Cité des Jarres
 
 




























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L'inconfort des ordures  
 

Dominique Sigaud
Babel Noir - Actes Sud - 2007
 
   

C’est la découverte d’un corps de jeune femme nu dans les poubelles d’un immeuble parisien qui lancera la commissaire Partouche sur la piste du meurtre de cette « escort girl », Justine Blanche.
L’appartement de la victime, impeccable, net, comme inhabité, alertera la commissaire : Justine devrait mener une vie plus agitée dont on ne trouver trace.
En persévérant, elle découvrira que c’est via des annonces et des sites Internet que la prostituée de haut vol continuait d’exercer son métier, qu’une parie de son passé est à Marseille, et qu’elle bénéficiait de faveurs venant de personnages appartenant à l’appareillage politique. Le dernier point n’étant pas fait pour rassurer sa hiérarchie.
Pour des raisons qu’elle ne s’explique pas tout à fait, Régine Partouche, présente dans la police depuis plus de vingt ans, ayant côtoyé la mort et l’horreur dans l’Algérie des années 60, tient à suivre elle-même de près cette enquête qu’elle veut la dernière. La dernière, ne cesse-t-elle de se répéter, usée par son parcours, reniant un métier qu’elle exerce cependant avec méthode et application, comme dans cette enquête qui retient toute son attention. Il est certain qu’elle veut savoir la vérité. Méandres administratifs, obstacles politiques, la laissent indifférente. Mais en finale, n’est-elle pas elle-même le principal obstacle ? Ses démons intérieurs ne l’empêcheront-ils pas de vouloir découvrir l’horreur finale, les détails du meurtre sordide ?

 Dans ce court roman, l’auteure parvient à maintenir notre intérêt tout au long du récit. On est pris par l’évolution de l’intrigue vue par les yeux de la commissaire qui mêle sans cesse ses propres états d’âmes, ou plutôt ses propres pensées intimes, avec le déroulement de l’enquête.
Si cette introspection et son style haché semblent parfois obstructifs, on entre cependant assez vite dans le récit. On est loin du comportementalisme, sans cependant entrer dans le développement analytique. Heureusement.
Tout en étant sensible à la dérision, voulue, de l’explication de la mort de la prostituée, on ne peut s’empêcher d’y voir une trop grande simplicité, voisinant la facilité.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, L’Inconfort des ordures  est un roman dont les qualités le placent au dessus de la moyenne du genre.


 EB  (janvier 2007)
 

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Dominique Sigaud - L'inconfort des ordures
 
 


















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Une mort dans le Djebel  

Jacques Syreigeol
SN 2242 - Gallimard - 1990

 

« Je suis Moussah Ben Ali des Beni Khemis… »
C’est à cette phrase que se raccroche le combattant algérien au sortir de son séjour à l’hôpital pour une blessure assez grave à la tête qui l’a rendu partiellement amnésique. Encore que cette affirmation est plus le fruit d’une déduction des quelques renseignements en sa possession, que d’un réel souvenir. Il ira sur les traces de sa famille, dans le petit village du Djebel, loin dans les collines, dans l’espoir que sa mère puisse au moins lui raconter sa vie de jeune adulte. Et, sans ressources, c’est à pied qu’il parcourra les environs et se rendra à la maison familiale en se faisant guider. Pour y découvrir que tout le hameau vient de se faire massacrer de manière épouvantable. Mais tout cela, même s’il peut nommer les cadavres de sa famille proche et de certains voisins, ne le touche pas ; même pas d’y retrouver sa mère parmi ceux-ci.
Pas certain de la réalité qu’il vit, sans souvenirs précis, mais obsédé par l’envie de redécouvrir son propre passé, il ira dans le douar où habitent sa sœur et son mari. Si pour tout le monde dans ce gros bourg il est un héros de la Révolution, beaucoup cependant semblent vouloir l’éviter. Pas à pas il assemblera les confidences de sa sœur, des amis, des gens qu’il côtoyait, avant. Avant qu’il ne s’engage dans l’Armée de Libération, cinq ans auparavant.
Aux prises avec des fantômes, il découvrira finalement une deuxième tragédie, un nouveau massacre qui renoue avec l’horreur de cette sale guerre et qui sera le révélateur de certaines pièces manquantes dans le puzzle de sa mémoire. Si l’instinct le pousse à agir, son moi éparpillé ne semble plus fort concerné par son destin insondable, par son passé qui lui éclate au visage comme une rafale de mitraillette.

 
Roman comportementaliste et fort dont le récit est rendu à la première personne par un personnage amnésique, Une mort dans le Djebel  est le deuxième volet du triptyque de Jacques Syreigeol. Dans un mélange onirique de souvenirs, d’images, de dialogues avec les morts, le personnage sans identité se lance dans la quête absolue, bien réelle, celle qui devrait l’éclairer sur lui-même, confronté à cette réalité qu’il ne comprend plus. Sans émotions, sans états d’âme, avec seulement quelques images mentales qui peuvent lui suggérer que par le passé, il avait non seulement une vie mais qu’il participait à l’universel des émotions humaines, comme un homme normal.  
Syreigeol a réussi à nous intéresser à ce personnage anonyme à l’esprit mutilé et au destin nihiliste, fruit d’une guerre sanglante, en nous faisant vivre son dernier parcours dans un roman à l’écriture admirable, serrée et évocatrice, mélangeant avec subtilité illusions, imagination et réalisme sordide. Un destin précipité vers le néant. Le tout étant décrit sans emphase, sans pathos inutile, avec une distanciation qui nous fait ressentir tout le tragique que porte en lui celui qui se dit Moussah Ben Ali, dans ces temps troubles de la fin de la guerre d’Algérie.

Roman noir dans son essence, glacé comme la mort qui entoure le personnage central, Une mort dans le Djebel  est un roman atypique de toute grande qualité, marqué par le talent de l’auteur. Un de ceux dont on se souvient.

Recommandé.


 

EB  (décembre 2006)

(c) Copyright 2006 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Jacques Syreigeol - Une mort dans le Djebel
 
 



































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Mise à jour: 12  janvier 2007
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