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Epaves   

(Street of the Lost - 1952)

David Goodis
Bibliothèque Marabout - BM  749 - 1982

(reprise du texte français publié par Clancier-Guénaut, 1980 - le roman sera republié par Rivages/Noir, n°66, 1989)
 


Roman de Goodis datant de 1952, on y retrouve la plupart des obsessions de l’auteur dans une intrigue dense et ramassée : la rue dévoreuse d’hommes, la précarité, la déchéance et la rechute. Aussi la vision un peu manichéiste de la femme : ange salvateur, rédempteur ou instrument de la chute, annonciatrice des maux qui accablent ses personnages mâles.
Ce n’est pas un des grands romans de David Goodis mais un des excellents, un roman qui offre au cours des chapitres des moments d’écriture prenante et des ambiances très justement mises en scène par l’auteur, dans un récit direct dont la force évocatrice est bien réelle. Un récit noir, toujours proche du désespoir, de l’absence d’échappatoire.
Dans  Epaves ,  le sombre du décor est l’écho de l’âme des protagonistes, tous victimes, brisés par le destin. Cloués dans cette Rue sordide, pris au piège de la misère matérielle et morale. De leur face à face avec ce purgatoire, ne peuvent sortir que violence, meurtre et déchéance.
C’est ce qui se passera dans la trajectoire de Chet Lawrence, soudeur de rails qui est englué dans la Rue, Ruxton Street, et ne veut rien voir ni savoir des magouilles et combines qui ont lieu tous les jours sur son pavé ou dans ses tripots louches où se rassemblent épaves de la vie et exploiteurs violents.
Jusqu’au jour où il relève une jeune chinoise qui s’était écroulée sur le trottoir. Il lui sera à partir de là impossible de ne pas affronter la corruption et le mal, dont il essayait de se protéger, avec une femme frêle et quelconque qui l’a obligé d’héberger sa belle-famille, trio d’ivrognes incapables et fainéants. Mais il ne pourra plus échapper au chemin qui devrait lui rendre un peu de dignité et surtout, lui permettre d’échapper à l’emprise de la Rue. Cette Rue mangeuse d’hommes, sans lois, sans avenir…

Il faut souligner que dans  Epaves , Goodis décrit avec force de détails et avec un réalisme cru, un quartier de Noirs pauvres, d’une pauvreté qui est la vraie misère. Comme d’autre part, deux des personnages principaux sont des Noirs, on se trouve directement plongé dans leur quotidien, qui, dans la réalité des années 50 aux USA,  était celui de citoyens considérés proches de l’untermensch, version américaine, par les Blancs.
On y trouve aussi des traces d’une des obsessions vécues par Goodis qui, dans la seconde partie de sa vie, écumait les bars louches et les rues chaudes du Philadelphie des Noirs, à la recherche de musique, d’alcool, d’aventures féminines et… de négresses obèses.
Ce dernier point n’est pas tout à fait confirmé, mais plusieurs témoignages semblent converger. Lisez attentivement la seconde partie du roman, et vous comprendrez le pourquoi de ma remarque sur le Philadelphie de Goodis.
La traduction française fut faite, à l’époque (1980), par Michel Lebrun, lui-même auteur de polar. Ce qui explique certainement la qualité du texte français, malgré quelques petites imprécisions (dans des détails du texte, heureusement).
La traduction sera republiée par Rivages qui en changera le titre en :  Rue barbare , plus proche de la lettre du titre américain : « Street of the Lost » (Rue de la perdition).
Redécouvrez  Epaves/Rue barbare  et plongez avec Goodis dans cet univers où l’apnée n’est pas une garantie d’en remonter intact.

EB (février 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

David Goodis -  Epaves
 
 

































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Les véritables Mémoires de Vidocq
   
 

François Vidocq
L'Amateur Averti - La Découvrance - 1997

   

Tout le monde connaît, ou croit connaître Vidocq, ce personnage réel qui devint rapidement mythique par sa vie digne du plus débridé des romans-feuilletons, et de la fiction qui s’accrocha vite au personnage de vrai/faux mauvais garçon repenti qui devint un as de la police moderne qui prenait forme en ce début de 19ème siècle, lorsqu’en fin 1811 il fut nommé Chef de la Sûreté. As contesté, accusé de compromissions, de corruption et de faux.
Venant s’ajouter à cette vraie cacophonie historique, en 1828 il publie ses mémoires. Ce qui fut loin d’éclairer en plein la vérité historique de la vie du personnage.
Ces Mémoires sont le fruit de la réécriture et de la réinvention des notes et récits fournis par Vidocq par une équipe de « nègres », qu’il appelait ses « teinturiers » et qui ampifièrent à la demande de l’éditeur les péripéties et exploits du bagnard repenti. Mécontent du résultat, pourtant publié, il remanie lui-même cet ouvrage pour en tirer ce qui sera : « La vraie histoire de Vidocq ».
On notera que Robert Laffont, en 1967, publia le texte de Froment (ami de Vidocq)  :
"Histoire De Vidocq, Écrite D'Après Lui-Même Par M. Froment Du Cabinet Particulier Du Préfet – 1829 " On peut supposer que c’est cette édition revue par Vidocq qui a servi à la publication des « Véritables mémoires » par La Découvrance en 1997.
Mais rien ne le confirme, et c’est là mon reproche majeur à cette édition moderne qui ne compte pas la moindre préface, pas la moindre référence à ses sources !
Ce qui est dommage et incompréhensible pour un ouvrage dont le premier attrait est historique.
Tout ceci étant précisé, il en reste que le texte publié par La Découvrance est de longueur raisonnable (270 pages), et bien plus lisible qu’on ne pourrit s’y attendre, la langue en étant très simple et la plupart du temps exempte des emphases si courantes dans la littérature du début du 19e s., récits populaires compris. Eugène François Vidocq, dit François Vidocq, né à Arras en  1775, nous y compte en détail sa jeunesse et ses premières années d’homme. Si sa descente dans le banditisme est selon toute évidence provoquée par un malentendu et une peine de bagne pour une affaire pour laquelle il était innocent, on ne peut dire que le parcours du jeune François soit un modèle d’édification morale. Pour racheter le coup, il se présentera souvent comme victime des circonstances, du hasard et de mouchards menteurs. Il finira par devenir un as de la cambriole, du déguisement, de la fausse identité, des faux documents… et on en passe.
Mais ce qui le rendra d’abord célèbre sont ses très nombreuses évasions, du bagne, des geôles, de la chaîne, des prisons de province… de partout où on essayait de le confiner.
Sa réputation fit vite le tour du « milieu », ce qui lui ouvrit bien des portes du domaine des « gueux » et le mena facilement vers des combines à fort profit d’argent.
Il est certain que, début des années 1800, il renseigna la police et prit l’habitude de lui rendre service pour qu’on l’oublie. Tel que raconté par Vidocq, c’est un souci de justice appliquée qui le poussait à avertir la police de certains « coups » préparés par des malfrats (souvent des personnages que Vidocq exécrait, ou qui avaient essayé de le rouler).
D’autre part, il est certain que Vidocq, trop connu, fut souvent accusé à tort, et que c’est par son intelligence et son culot qu’il s’en sortit la plupart du temps. Dès qu’il se mit à rendre des services à la police du préfet Henry, il est également certain que celle-ci devint soudain fort efficace et pu se targuer de vraies réussites contre le monde des malfrats et du crime organisé par certaines bandes.
Le récit des exploits de Vidocq est ainsi un long enchaînement d’anecdotes et de péripéties, tant pour échapper à la police que pour se défendre des malfrats. Ce jusqu’à ce qu’il devienne le chef d’une cellule de police un peu spéciale, qui deviendra vite La Sûreté, et dans laquelle il engagera d’anciens compagnons au passé douteux. Dès lors il n’a de cesse que de poursuivre le crime, avec dureté et efficacité, usant de moyens parfois douteux mais obtenant toujours des résultats. Du côté de l’ordre, on sent dans ces mémoires qu’il justifie son zèle par le désir de servir la société… et surtout les puissants qu’il côtoie.
Ce volume de mémoires se termine vers 1822-24, tout en ne donnant que peu de détails et seulement quelques pages pour la période qui précède, depuis 1817.
De fait, les Mémoires furent publiées en 1828, juste après que Vidocq démissionne de son poste de Chef de la Sûreté, mi-1827. Cette démission se fera sous la pression de ses détracteurs qui accusent ses services de « créer » des affaires, de profiter de sa position pour extorquer des sommes importantes…etc. Les adversaires du régime politique en place se joindront aux hurleurs, et la meute aura finalement raison : le préfet lâchera Vidocq pour se protéger des attaques trop ouvertes. Ce qui n’empêchera pas ce diable d’homme de rebondir, pour finir par créer en 1833 son fameux Bureau de Renseignement Universels, agence de détectives privés avant l’heure, avec laquelle il connut une deuxième célébrité et une certaine aisance.
A noter qu’on lui doit, avec les transpositions d’une Complainte des Galériens et d’une Chanson argotique de mauvais garçon, un court Dictionnaire d’argot  (Paris,1829), lexique de l’argot de son époque.
Vidocq meurt en 1857, dans sa 82e année.

Mais quel rapport avec le roman noir ? Il est très distant, certes, mais peut-être moins qu’on ne pourrait le croire.
Si les récits de vie et de mort de truands, ou d’ennemis  publics, étaient colportés dès le 17e siècle et étaient populaires, c’est la première fois qu’on assiste avec les textes de Vidocq au centrage d’une œuvre, proche du romanesque, sur la pègre et ses agissements qui sont présentés de facto comme le mal de la société, en conformité avec la morale du temps, mais où on leur donne une place, une réalité et un fonctionnement social propre, et où on démonte les agissements douteux des malfaiteurs, où un mécanisme d’enquête et une certaine rationalité s’installent.
De plus, les récits de Vidocq vont inspirer les plus grands feuilletonistes de son époque, d’Eugène Sue avec ses Mystères de Paris  qui en découlent directement, à Balzac, Féval, Gaboriau et même Hugo. Et on sait que Edgar Poe s’en inspira dans ses nouvelles policières, et pour son personnage du Chevalier Dupin (1842).
Il est par ailleurs évident qu’une des racines importantes du roman policier est le roman feuilleton du 19e s., avec ses aventures, ses mystères, ses rebondissements et ses intrigues tortueuses, et qu’on y trouve les premiers rédacteurs de récits proches du roman policier (comme chez Paul Féval, Gaboriau) et une ébauche de critique sociale associée à ces récits chez certains des auteurs (comme chez Sue). Tout ce qui forme également une des racines lointaines du roman noir policier moderne.
De plus, Vidocq, dans ses mémoires, introduit en force l’élément fondateur : la police et l’enquêteur, dans un pays qui -dans la réalité- structura plus vite ses services policiers que l’Angleterre, par exemple. Vidocq est d’ailleurs par sa carrière, un des maillons de la « modernisation » de la police en France. Et de fait, un des fondateurs du roman policier archaïque… dès 1827.

 

EB  (janvier 2007)
 

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 




 

Vidocq - Les vraies Mémoires
 
 


































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Les yeux du coeur    

(El ojo del alma - 2001)

Ramón Díaz-Eterovic
Métailié Noir - Editions Métailié - 2007

 

Heredia est un privé bien avancé dans sa quarantaine désabusée. C’est qu’il a des motifs pour son attitude un peu désenchantée : s’il vit la vie qu’il s’est choisie, il ne peut s’empêcher de balader son sentiment de désillusion dans ce Chili de l’après-Pinochet… ses illusions perdues. Comme beaucoup des chiliens de sa génération qui ont essayé de résister au fascisme installé par le dictateur et qui se retrouvent perdus au milieu de ce Chili libéré, peut-être, mais en proie aux affairistes, à la corruption et à une certaine débâcle sociale.
Cependant Heredia, loin d’être amer, s’accommode plutôt bien de la vie effacée qu’il s’est choisie, au milieu d’un quartier populaire de Santiago. Et si le spleen est trop fort, il y a toujours les bistrots voisins prêts à accueillir son vague à l’âme, seul ou en compagnie d’un vieil ami. Ou tout simplement en compagnie de ceux qui n’ont pas besoin de prétexte pour boire leur vie… Et puis, il y a le tango, ces chants qui sont l’écho de son âme, sa nostalgie sur vinyle, toujours présents dans sa vie, toujours aussi lancinants.
Il survit grâce à quelques enquêtes  que lui confient les gens ou son ami Campbell, le journaliste. Dans son petit appartement délabré, l’attend, imperturbable, son chat Simenon qui passe sa vie allongé sur les romans de la série Maigret, et lui fait la morale le cas échéant…
Mais cette fois-ci, ce que lui demande Campbell va remettre une couche de mélancolie sur le privé obligé de se replonger dans son passé d’étudiant à la fac de droit à Santiago. De gauche, comme certains de ses amis et condisciples, la vie n’était pas facile, devant se méfier de tout le monde de la police aux concierges. Mais la chaleur du partage et de la cause commune rachetait bien des sacrifices. Certains des étudiants perdirent la vie, d’autres furent détruits, mais d’autres  réussirent à rester au-dessus de la mêlée et ressurgissent aujourd’hui, prospères, traditionalistes et cyniques comme le sait que trop bien l’enquêteur.
C’est obligé de remuer ce passé auquel il ne peut penser sans nostalgie, nostalgie de sa jeunesse, de la camaraderie et de la vie qui peut vous susurrer encore des espoirs pour le futur, que Heredia poursuit cette enquête qui se révèle vite difficile : un ancien gauchiste qu’il a connu comme étudiant brillant et militant vient de disparaître sans motif apparent. Tout est compliqué, car le disparu, Traverso, cet ancien camarade, est toujours à la tête d’un mouvement de gauche qui comptait sur lui pour le représenter. Heredia, après quelques contacts, se rend compte qu’il va devoir traquer le passé et rechercher tous ceux qui le connaissaient, mais aussi ceux qui, toujours vivants, étaient sur cette vieille photo  représentant Traverso entouré d’amis dont certains sont  morts dans d’étranges circonstances. Ils sont marqués de rouge sur la photo, tout comme Traverso, le disparu récent…

Ce troisième roman de la série Heredia traduit en français est en fait le septième d’une série écrite par Ramón Díaz-Eterovic et dont le onzième volume vient de sortir au Chili fin 2006.
On y retrouve bien entendu les personnages de Heredia et de son chat Simenon, mais surtout du Santiago de l’enquêteur et de son ambiance particulière, faite de douceur de vivre, de nostalgie et de dureté. C’est dans un Chili délabré et modernisant que Heredia mène ses enquêtes, au milieu de personnages qui ne peuvent que trimballer dans leur âme le Chili du passé, lardé de regrets, d’ironie et de mélancolie.
La première moitié du roman nous a fait penser par ses ambiances et son écriture au meilleur Chandler, bien qu’évitant servilité ou pastiche vis-à-vis du grand Ray. Tout est dans le ton et dans le regard.
Si la deuxième partie de « Les yeux du cœur » n’atteint pas le même degré de réussite, elle se lit cependant avec intérêt, conservant des traces réussies de l’ambiance prenante du début et toute l’épaisseur du personnage Heredia. Un Heredia qui trimbale  un peu de Maigret pour l’intuitif, mais un Maigret  indépendant et existentiel, avec une conscience sociale.
 Les yeux du cœur  : le spleen sur fond de tango et de vies gâchées.
A découvrir.

 

EB  (janvier 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Ramon Diaz-Eterovic -  Les yeux du coeur
 
 





























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Mise à jour: 16 février 2007
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