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Drive   

(Drive - 2005)

James Sallis  
Srivages /Noir - n° 613 - 2006
 

Le Chauffeur est un professionnel du volant. Très jeune, se talents de conducteur l'ont propulsé dans le monde du film, en devenant spécialiste des scènes de poursuites en voiture et de cascades compliquées. Le meilleur de la profession d'après les réalisateurs de Hollywood.
Si cela lui permet de vivre et de disposer d'argent de manière plutôt régulière, le Chauffeur aime arrondir ses fins de mois en participant à des braquages avec des professionnels de la cambriole organisée. Mais lui, il ne fait que conduire. Très bien et très vite, une garantie pour ses commanditaires. Pas d'armes et pas d'intervention sur le terrain. Son credo.
Orphelin, il s'est fait lui-même, survivant dans la jungle de Los Angeles dès ses seize ans, dans un parcours sans cadeaux et dans lequel ses quelques rares proches furent souvent laminés par leur destin de petites gens obligés de vivre dans un pays où tous rêvent de richesse ... et sont souvent prêts à tout pour l'atteindre et certainement pour la conserver. Le noir de l'existence ordinaire.
Jusqu'à ce coup foireux où l'équipe du moment écope plus que ce qui était prévisible même en noircissant les conditions de l'opération, et dans lequel le fric ramassé est trop important. Trop de sang aussi.
Le Chauffeur sent qu'il est embarqué dans une embrouille qui risque de compromettre ses activités, une complication sanglante qui heurte ses sentiments de pro discret et efficace. Mais ses principes et sa survie l'obligeront à aller au bout du parcours. Sans faiblir: il sait comment défendre sa peau.

Ce court roman de James Sallis, hommage aux classiques américains du hard-boiled noir moderne, a des liens évidents avec le Westlake de la série Parker (écrits sous le pseudo de Richard Stark), ne fut-ce par la mise en avant  d'un hors-la-loi n'agissant qu'en professionnel : le Chauffeur. Celui-ci, comme son modèle, n'a plus que des contacts épisodiques ou convenus avec le monde des gens "normaux", ne cherchant qu'à rester dans celui qui, comme lui, est en marge et fonctionne selon ses lois propres. L'horreur de l'amateur et des dégâts inutiles, une réponse rapide à toute menace réelle s'ajoutant aux nécessités de la survie. Mais qu'on ne s'y trompe pas, Sallis ne nous livre pas ici un pastiche servile ou une caricature sans âme de ses prédécesseurs.

Drive, un excellent roman qui, grâce à son écriture ramassée et efficace, maintient l'intérêt du lecteur tout au long de l'intrigue en réussissant à créer un climat cohérent et prenant. Sallis y déploie tout son talent de styliste tout en évitant l'exercice gratuit, et y crée une ambiance légèrement décalée faite de distanciation et de vécu, évitant l'excès déclamatoire et l'effet facile; même la construction assez élaborée du roman, qui évite la platitude d'une histoire linéaire, n'entrave en rien sa justesse et sa concision.
Et si on est pris par cette ambiance qui sert admirablement un récit qui débouche par moment sur des épisodes violents et durs, tout en donnant une existence aux personnages, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a des accents qui rappellent le meilleur Hemingway dans certains chapitres de Drive. Tout en étant strictement le fruit du talent de Sallis.
Recommandé.


(c) Copyright 2007 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

James Sallis - Drive
 
 





























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La casse  
 

Francis Ryck 
Scali - 2007

 
 

Ce roman de Francis Ryck paraît après une assez longue éclipse de cet auteur connu comme étant un des piliers du roman noir moderne à la française.
Dans La casse, roman carcéral de facture apparemment classique, rien ne se déroule comme on aurait pu s'y attendre. Dans un climat angoissant et très intemporel, on assiste aux journées lentes et inutiles d'un taulard,  André, condamné pour vol à main armée.
Récidiviste, il sait qu'il fera tout de sa peine de sept années et prend son mal en patience, dans l'ambiance de cette prison surchauffée par la canicule. Ses codétenus le savent distant mais calme, un professionnel qu'il vaut mieux ne pas affronter.  La quiétude d'André va basculer lorsqu'il apprend qu'il devra faire face à un nouveau jugement pour homicide, dans la même affaire qui l'avait déjà conduite en prison, mais où son rôle de tueur n'avait pas été établi. C'est la perpète quasi assurée, surtout qu'André n'est pas du genre à balancer ses complices de la bande gérée par l'organisation, comme il l'a déjà prouvé dans on premier procès. Et il ne fera pas de marchandage pour obtenir des réductions de peine dans le futur procès. Pas le genre...
D'ailleurs l'organisation le sait, elle le soutiendra.
Mais cette assurance va vaciller lorsqu'il apprend qu'un nouveau détenu cherche à entrer en contact avec lui: il a aussi bossé pour l'organisation. Et le doute s'installera vite, aussi vite que le nouveau venu trouvera le moyen de résider dans la même cellule qu'André: et si ce Robert était là pour le compte de ses anciens employeurs, et pour le pire?
La perspective de pouvoir recommencer une nouvelle vie avec sa femme, Lisa, toujours fidèle et assez indépendante, cette perspective qui était liée à la fin de sa première peine étant maintenant  reléguée aux oubliettes, le risque de se faire faire la peau augmentant de jour en jour, André va se retrouver de plus en plus enfermé dans son cauchemar personnel, replié dur lui-même. Au risque de se laisser absorber par les facilités de la vie carcérale, de finir comme ces épaves destinées à terminer leur vie en prison, André sait qu'il doit réagir, foncer vers ce ciel toujours bleu qu'il aperçoit au travers des barreaux de sa cellule. Quel que soit le prix à payer, prêt à tout en truand expérimenté. Mais est-il encore en état de réaliser ses rêves, ses espoirs ? Rien de moins sûr: l'âge s'est installé, avec le doute et le sentiment d'impuissance qui l'accompagne. En attendant, il essaye de survivre à la détention, face à la canicule, aux détenus exacerbés, à l'Administration carcérale cynique et rodée, au temps qui lui colle à l'âme et risque de l'engloutir. A jamais.

Raconté sur un ton assez intimiste, ce que vit André pendant son incarcération est présenté dans un désordre apparent qui n'est que le reflet des pensées  d'un homme telles qu'il les vit, au même moment que l'instant vécu, ou le fruit de souvenirs évoqués par des résurgences diverses qui peuvent se bousculer et parfois défier la logique. Un mélange de rationalité provoquée par le réel du présent et des pensées intimes d'un homme en proie à la panique, au doute et à la violence selon le moment. Le résultat, surtout pour les premiers deux-tiers du roman, est un voyage poisseux au coeur de l'univers carcéral, vécu de l'intérieur via l'intériorité d'André, et par une abondance de détails qui sentent le vécu.
La casse  nous englue dans l'intrigue glauque imaginée par Francis Ryck, de manière insensible et constante, en nous faisant vivre une partie du journalier de ceux qui, nombreux, ont des futurs inexistants, et qui n'ont que le suicide et l'oubli comme perspective de leur incarcération.
Je ne peux parler en détail de la fin du récit et de sa fulgurance,  ni de sa violence débridée, afin de protéger le futur lecteur, mais cette rupture ne semble explicable que par le sentiment d'indifférence à la vie, la sienne et celle des autres, seul exutoire au manque de destinée imposé par les mauvais choix, la société et ses injustices, l'agressivité de la vie sociale. Une sorte d'indifférence agissante, satisfaite de se sentir en charge de l'instant présent, intouchable. Un nihilisme protecteur, une négation de l'existence.

EB  (mars 2007)
 

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Francis Ryck - La casse
 
 







































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Vents de Carême    

(Ventos de caruesma - 2001)

Leonardo Padua
Editions Métailié - 2004
(réédité en 2006)
 

Dans ce deuxième volet du Cycle, "Les quatre saisons",  Leonardo Padura continue la saga de Mario Conde (El conde: le comte) lieutenant de police chargé d'affaires criminelles à La Havane. Le livre s'ouvre sur la période du carême de 1989, donc - et je pense qu'il est important de s'en souvenir-  peu avant que Cuba ne soit plus (en 1990) soutenue financièrement et politiquement par l'URSS -URSS qui, en pleine débâcle économique, verra  l'effondrement du système communiste. C'est toujours, pour l'île, une période de relative prospérité avant le marasme économique et l'appauvrissement abyssal qui suivra; sans oublier que le blocus mis en place par les USA dans les années 60 empêchera Cuba de se retourner vers d'autres partenaires.

Dans Vents de Carême, Conde est chargé d'une affaire que sa hiérarchie considère délicate: le meurtre d'une jeune femme, professeur de chimie dans un lycée. Une enseignante apparemment très appréciée des élèves, de ses confrères et de la direction, irréprochable politiquement. Issue d'une famille aisée, la jeune femme, toujours célibataire, semblait mener une vie normale, plutôt facile.  Tout semble contredire la possibilité d'un meurtre crapuleux. ,Alerté par des traces de marijuana trouvées dans les WC de la jeune morte, Conde est persuadé qu'il faudra chercher dans cette voie bien que  rien ne laisse supposer que la jeune professeur se droguait.
Pour amorcer ses recherches, Conde doit se renseigner sur ceux qui côtoyaient la jeune femme et il se rend vite compte que la réalité de la vie de la jeune enseignante est loin des conventions de la profession. Si la direction que devraient prendre ces recherches n'est pas une voie toute tracée, c'est par petits pas que Conde et son assistant vont examiner le profil de tous ceux qui ont été proches de l'enseignante durant les derniers jours de sa vie. C'est au même moment que, par hasard, Conde fait la connaissance de Karina, jolie jeune femme, légèrement énigmatique, qui se passionne pour le Jazz et qui s'absente souvent  à cause de son métier d'ingénieur. Les absences de cette femme que tout son être réclame  le tourmenteront très vite: Conde aux prises avec les tourments de l'amour, un amour qu'il sent réel de son côté, qui pourrait le sortir de sa vie  monotone et insensée. Ou le replonger dans un échec de plus. Tout dépendra de Karina qu'il côtoie, sensuelle et offerte. Mais amoureuse?
Dans La Havane en proie aux vents lancinants, dans ce climat propice à la nostalgie, aux regrets et à l'énervement,  Conde avancera vaille que vaille dans son enquête, dans sa vie et dans ses relations amoureuses. Obligé d'enquêter dans le lycée où lui-même fut élève jusqu'en terminale, ses souvenirs lointains de  jeunesse s'ajouteront à la cohorte des événements qui le hantent dans ses crises de mélancolie, dans cette solitude dont il ne sort que pour fréquenter ses amis proches, le rhum, la musique et les femmes qui s'achètent. Ses ambitions perdues, ses échecs, sa vocation d'écrivain refoulée par les circonstances, sa vie de célibataire esseulé, sont les démons qui, sans répit,  viennent  le tourmenter par ces temps de grands vents. Ces vents de Carême.

Il est évident que Leonardo Padura, auteur d'origine cubaine, a le souci de l'écriture. Son roman est baigné par son style très soigné, créateur de scènes et d'ambiances hautement évocatrices, souvent colorées d'observations ponctuelles qui essaiment tout le récit.
Par contre, son intrigue policière, l'énigme et l'enquête elle-même sont assez conventionnelles: Il apparaît très vite que l'important reste le cadre, les ambiances et les remous de l'existence privée de Conde, son état d'âme. Pourtant, et il n'est pas aisé d'en expliquer l'origine, si Conde est un personnage au bord de la crise existentielle, on n'a jamais le sentiment qu'il basculera vraiment dans des zones d'ombre profonde. Il reste en bordure. Perturbé, animé d'une volonté de vivre pleinement malgré ses échecs, poussant au paroxysme ce qui est à sa portée pour s'échapper au quotidien, de l'alcool aux femmes. Essayant d'échapper aux visions assez négatives de l'humanité que lui offre son métier de flic et de l'apparente inutilité de sa propre vie.
Il est tout aussi évident que la vie de Conde et de ses amis, des survivants malgré les aléas qui les entourent, vivant leurs destinées réduites, éclatées, mais cherchant la chaleur humaine, l'amitié,  est une métaphore à peine déguisée du destin du peuple cubain face au Castrisme et aux difficultés, en partie créée par l'extérieur.
Il me semble aussi que Padura n'a pas résisté à la tentation "littéraire" dans certaines pages de son roman. Sans le taxer de caricature du style littéraire, je relève qu'il s'égare parfois dans des effets d'écriture, évitant heureusement grandiloquence et effets de manche. Et qu'on ne me comprenne pas mal, je ne lui reproche pas, mais alors là pas du tout, d'avoir un style d'écriture. Je pense simplement qu'il aurait gagné en densité, à certains moments, non en  supprimant ces pages, mais en les écourtant, bien qu'il n'y ait pas de vraies "longueurs" dans son récit. On est cependant pris par une certaine magie de cette écriture et par la profondeur qu'à mise Leonardo Padura dans son personnage de flic chaleureux aux dimensions humanistes, atteint du blues cubain.
A suivre. 

 

EB  (mars 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Leonardo Padura - Vents de Carême
 
 
































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Mise à jour: 16 mars 2007
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