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Qui est Lou Sciortino ?   

(Chi è Lou Sciortino ?  - 2004)

Ottavio Cappellani 
Métailié Noir - Éditions Métailié  - 2007
 

En Sicile, à Catane, l’oncle Sal a assez difficile de contrôler tout son petit monde, de son neveu de Tony le coiffeur et ses nièces qui semblent difficiles à marier, à la qualité de la viande débitée par les bouchers locaux, la protection des commerçants amis, sa société d’exportation de pâtes d’amande. Que des tracas. Comme si ce n’était pas assez, un brigadier se fait exploser la tête par un apprenti malfrat qui voulait braquer le vieux Mimmo dans sa droguerie  d’un autre temps. On ne touche pas aux flics dans le coin géré par l’oncle Sal, tous ceux de la famille le savent bien, et quand  Sal Scali parle, d’habitude on écoute. En se taisant. Il ira donc parler à quelques moricauds qui lui causent bien du souci. Mais il a aussi de bons assistants, des experts, des fines lames. Des dévoués. Il saot qu’ils feront merveille dans les coups tordus qu’il sent se poindre. Ca saignera un peu, mais faut de l’ordre. Le sien !
Sa planche de salut sera peut-être l’arrivée de Lou Scortino Jr., petit-fils du grand Lou d’une des familles en pleine ascension aux USA : Lou Jr. doit se faire un peu oublier aux States, à cause de l‘entreprise de production de films qu’il dirigeait pour son grand-père, et qui pourrait exciter l’appétit du FBI après une embrouille. C’est que la prod et une chaîne de minables cinés de province sans clients, ça rapporte gros. Que de l’argent propre, taxé et tout le toutim. La classe. Suffit d’avoir le bon comptable. Bref, on se rend des petits services entre familles et Sal est trop heureux d’accueillir Lou Jr. à Catane, tout comme Frank Erra prêté par les La Bruna  pour fusionner la compagnie de production de film avec la leur afin d’aider les Sciotino à contrer le FBI.
Mais Erra et d’autres affranchis doivent se rendre en Sicile pour contacter leurs alliés locaux. Pas simple de quitter les USA avec les feds qui vous observent sans répit. Mais le cinéma est un beau métier, plein de radasses prêtes à fonctionner à l’horizontale, de célébrations grandioses pour les premières. A Rome tous, donc.
Tout ça ne plaira pas fort au vieux Lou, surtout qu’il est presque certain que les La Bruna veulent lui jouer cinq lignes, sans compter cet enfoiré de Sal Scali qui manipule son petit-fils. Don Lou lui-même devra s’en mêler. Sur place, en Sicile. Avec les bonnes vieilles méthodes. Le soleil de Catane se voilera de rouge : ça saigne de partout. Les Dons locaux vont en prendre pour leur grade. Même qu’un gros bras se fera dézinguer par une faible femme dans des circonstances pas glorieuses. Faites chauffer la colle et refroidir la morgue…

 L’embrouille des familles maffieuses de part et d’autre de l’Atlantique nous est contée sur un ton truculent par Ottavio Cappellini dans ce qui est son premier roman. Aussi bien dans l’histoire et ses rebondissements que par la langue dialectale (le sicilien) qui se mêle au langage plus conventionnel, avec des anglicismes et des déformations dues aux accents dans les mots qui ne sont pas de leur parler. La traduction de Serge Quadruppani semble avoir tenu compte de toutes ces particularités, en déformant le français conventionnel, mots et syntaxe, lorsqu’il fallait rendre ces effets ou en adoptant quelques mots et expressions qui appartiennent aux dialectes méridionaux français. L’effet est plus marqué ici que ce que Quadruppani avait fait  dans ses traductions de Camilleri, mais je suppose que le texte Capellini était plus marqué par le dialecte que celui de Camilleri.
Quoi qu’il en soit, c’est un texte traduit qui reste très lisible et plutôt ciselé, ce qui permet à Quadruppani de sauvegarder l’ironie, l’humour sous-jacent et la malice du roman original.
A la limite de la parodie, la galerie de personnages est une caricature réussie des milieux maffieux de base, une sorte de saga à la Soprano vue de Sicile. D’ailleurs, je suis persuadé que ce n’est pas pour rien que le texte fait une ou deux fois directement allusion à la série-culte américaine. Il y a, en plus, du picaresque dans certains personnages de Cappellani et dans leurs mésaventures, ce qui ajoute à son versant comédie sarcastique, légèrement débridée.

On sera par contre plus réservé quant à l’abondance trop grande de personnages secondaires qui rend parfois difficile la poursuite des fils de l’intrigue. On comprend que l’auteur a voulu décrire les ramifications « naturelles » des familles et des chefs de la Cosa Nostra, mais ici il a forcé la dose, rendant certains chapitres assez confus. La finale du roman reste un peu en deçà du reste du récit, tout en ne le déniant pas. Ces restrictions faites, ne résistez pas au plaisir de lire « Qui est Lou Sciortino ? ». Un bon premier roman, un auteur à suivre.
Une lecture parfaite pour une fin de printemps. 

EB (avril  2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers



 
 
 




 
 
 
 
 

Ottavio Cappellani - Qui est Lou Scortino ?
 
 


































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Terminus Nuit    
 

Patrick Pécherot
SN 2560 - Gallimard - 1999

   
Un soldat limite demeuré qui ne supporte pas qu’on tue les animaux, une petite fille de la DASS, un flic prénommé Makhno, un canard extrémiste dont le directeur est loin d’être clair, un journaliste paumé, un attentat dans  le Disneyland français, une grève des transports de la région parisienne, des SDF, des bistrots enfumés proche de l’assommoir, un hiver morne et terne qui envahit Paris : il n’en faut pas plus pour mettre en scène une histoire de poursuites ratées, de tueurs de l’ombre et de calamités diverses qui s’abattent sur Tom Meckert, écrivain mercenaire, pigiste à ses heures, et sur ceux qui le côtoient.

Dans son deuxième roman publié à la Série Noire, le nom du journaliste mis en scène par Patrick Pécherot est un hommage direct à Jean Amila, un des grands du roman noir français et dont le véritable nom était Jean Meckert.
Ce suspense noir, haché et au ton réaliste, se déroule dans le Paris des petites gens, des paumés, ceux de la vie ordinaire. Si le récit reste prenant de bout en bout, on le doit surtout à la qualité d’écriture de Pécherot et aux réelles atmosphères qu’il met en place en quelques lignes, alliée à une tendresse distanciée, mais bien présente pour la plupart de ses personnages. Si on y ajoute une langue imagée mêlant langage ordinaire, l’argot des rues et une certaine concision, on comprend pourquoi on se laisse facilement trimballer par l’auteur jusqu’au Terminus Nuit .
Les grandes lignes du talent de Patrick Pécherot sont déjà présentes dans ce roman qui est par moment un hommage discret à Léo Malet pour une certaine gouaille et les périgrinations parisiennes, à Amila pour le regard social et à d’autres écrivains de valeur fondateurs du noir à la française. On y ajoutera un humour noir latent, présent dans tout le récit, et on assiste dans Terminus Nuit  à l’émergence d’un auteur de valeur. Ce qui sera d’ailleurs confirmé très vite par la qualité de sa trilogie qui suivra, le cycle de Nestor (voir nos commentaires sur ces 3 romans).

EB  (avril 2007)  
(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 

 

 
 

Patrick Pécherot - Terminus Nuit
 
 
















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J'ai déjà donné...   

A.D.G.
le dilettante - 2007

 
Présenté comme le dernier roman d’A.D.G.,   J’ai déjà donné…  existerait depuis 2003, date à laquelle Gallimard publiait un roman noir d’une toute autre veine de ce même auteur ( Kangouroad movie  -qui fut analysé dans nos pages).
C’est aussi le 9e , et assurément dernier,  de la série qui utilisa le personnage de journaliste ventripotent, biberonneur invétéré, réac et mal embouché : Machin, Serguie Djerbitskine de son état civil. Dernier pour plusieurs raison. D’abord par le décès d’A.D.G. en novembre 2004, nous privant d’un des auteurs les plus marquants du polar moderne français d’après 1970. Ensuite par la volonté apparente d’en finir avec le monde de Machin, ses pompes, ses œuvres et d’en finir avec Machin tout court, allant jusqu’à le porter mort en début de roman. Car c’est en Nouvelle-Calédonie que la veuve de Machin appelle Pascal Delcroix, avocat et vieil ami fidèle de son mari,  pour l’aider suite à la découverte des ossements du gros journaliste qui avait disparu dans les montagnes.
En compagnie de la jeune femme qu’est devenue Moune, sa fille adoptive et assistante, l’avocat se rend sur place et d’emblée trouve bizarre le comportement de la veuve et encore plus la légèreté avec laquelle les autorités ont reconnus les restes exhumés comme étant ceux de Machin qui vivait en Nouvelle-Calédonie depuis une longue période, avec Océane, sa femme et Louis-Ferdinand, son fils.
Pascal Delcroix va donc contacter les proches du journaliste ainsi que tous ceux qu’il côtoyait régulièrement, pour très vite se rendre compte qu’une partie des informations recueillies ne cadrent pas avec le Machin qu’il a connu. Le journaliste serait franc-maçon, lui qui se refusait d’appartenir à une quelconque obédience, il serait également un collaborateur  de la police et même des services secrets français, lui qui avait toujours eu les flics en horreur… Comme une habitude prise en métropole, machin était aussi cocu dans l’île paradisiaque qu’il ne l’avait été en Métropole par les errements sensuels de sa première épouse. Vu son caractère assez peu conciliant, sa propension à se mêler de choses qui le dépassaient, il n’était pas exclu qu’on ait pu vouloir se débarrasser de l’encombrant Machin, perspectives qui s’ajoutent aux questions que se pose Delcroix et que son enquête rapide ne parvient pas à satisfaire. Jusqu’à ce qu’on lui remette un tapuscrit de Machin, texte sur lequel il travaillait lorsqu’il avait disparu, titré : « J’ai déjà donné… », un récit qui reprend les évènements de décembre 1981 qui se passèrent à Tours, et auxquels participèrent l’avocat et Moune alors encore jeune adolescente. C’est l’épisode durant lequel Machin est soupçonné d’avoir tué l’ancien amant de son ex-femme d’un coup de sa canne-épée qui ne quitte jamais le journaliste qui travaillait alors pour un canard régional de seconde zone. La police semble croire ce que raconte Machin, malgré que retrouvé près du cadavre il prétend ne se souvenir de rien. Au fil de cette histoire, ce sera Pascal qui aura de plus en plus difficile de croire son ami, car on embarque Sophie, sa compagne, après le passage de Machin, pour possession de drogue. Comme si ce n’était pas assez, tout le monde reconnaît la voix de Machin qui par téléphone a rencardé les flics pour la drogue.
Et il y a aussi ce 4x4 qui a essayé de tuer le journaliste, ces filatures en voiture par des individus louches, son ex-femme qui refait surface, les flics qui le croient de moins en moins… Même si Moune l’aide encore un peu, ce décembre tourangeau devient de plus en plus mordant pour Machin, aussi hostile que les flots glacés en tumulte de la Loire.

On aura compris que deux récits s’imbriquent dans le roman d’ADG, dont l’un est un roman dans le roman… Les deux sont écrits à la première personne, le premier, actuel,  se passant en Nouvelle-Calédonie, est fait par la voix de Pascal Delcroix, l’autre est fait par Machin dans son roman que lit l’avocat. Et qu’il commente après certains chapitres, pour s’opposer violemment à ce que dit le journaliste des évènements de 1981. Il en résulte un contraste évident, par ce début d’été austral vécu par Pascal et Moune, au cœur de la beauté océane de l’île, une période qui correspond à la fin d’automne européenne, et ce décembre froid et neigeux que vivent les personnages du roman de Serguie Djerbitskine, dit Machin. Les deux récits pleins de rebondissements, d’imprévus et d’ironie destructrice, s’ils alternent dans le roman d’ADG, ils finissent par se rejoindre puisqu’après ses ennuis sérieux à Tours, Machin décide d’aller à Nouméa, pour se refaire une vie. Dit-il. Le vécu radieux et ensoleillé de Pascal et Moune en Nouvelle-Calédonie finira aussi par ternir à la suite de ce qu’ils découvrent sur place, en exhumant non seulement ce qui devrait être la dépouille de Machin, mais surtout en découvrant un double de celui-ci tel qu’ils n’auraient jamais pu l’imaginer. Pourtant ce double et Machin ne sont bien qu’un…
A.D.G., dans ce dernier livre, s’est plu à dézinguer son personnage Machin et ce qui était ses caractéristiques, de même que ce qu’il représentait, comme s’il voulait s’en débarrasser, ne plus y revenir. Ce n’est pas pour rien que l’auteur met en exergue de son roman une déclaration nous exhortant à ne pas le confondre avec ses personnages et leurs opinions. Jusqu’aux dernières pages qui, en contraste,  accentueront une ambiguïté qui plane sur l’ensemble.
On retrouve dans l’ultime roman d’A.D.G. ce style très particulier qu’il utilisa tout au long des diverse aventures de Machin, mélange d’ironie noire, d’humour parfois déjanté, de réalisme et de fantaisie. Avec aussi les jeux de mots, calembours, à-peu-près, allusions évasives qui émaillent en nombre le récit, avec comme résultat une vraie truculence dans l’écriture.
Même si on admet que ce n’est pas son meilleur roman, on ne peut que se laisser emporter par l’imagination de l’auteur et cette espèce de « déconstruction » rageuse de son univers romanesque. Les amateurs de romans d’A.D.G. se doivent de découvrir les ultimes cabrioles de Machin.

On notera favorablement que l’éditeur a choisi d’utiliser deux typographies différentes selon qu’on se plonge dans le roman de machin ou dans le récit de Pascal Delcroix, ce qui facilite la lecture, c’est certain, mais qui introduit aussi une note nostalgique, et sans doute légèrement ironique, par le choix de la typo du roman de Machin : un caractère qui rappelle en plein les  textes des bouquins tels qu’ils étaient imprimés jusque dans les années 70 et début 80. Sans parler du livre lui-même dont la présentation générale et la couverture semblent directement sorties de ces mêmes années 70.

   
EB  (mai  2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

A.D.G. - J'ai déjà donné
 
 



































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Derniers verres
   
 
(Last Drinks - 2000) 

Andrew McGahan-
Actes Noirs- Actes Sud - 2007
 
 

Si l’Australie n’évoque pas chez le lecteur européen  une source d’écrivains de romans noirs, malgré l’existence de quelques auteurs locaux dans la tradition de Chandler, il lui faudra désormais prêter attention à ce qui se passe « down-under »,  Derniers verres  d’Andrew McGahan en est la preuve.
Ce roman, bâti autour d’un scandale de corruption politique à grande échelle, bien réel, révélé en 1987 au Queensland, est une plongée désabusée et amère dans l’ombre de cette nation australienne qui veut projeter en permanence une image faite d’innocence et de simplicité proche d’une nature australe démesurée. On ne pourra plus jamais ouvrir un guide nous parlant des plages ensoleillées de l’état du Queensland, de sa Grande Barrière de corail proche, de son tourisme familial, de Brisbane, sans avoir à l’esprit le Queensland officiel amoral et destructeur de McGohan. Et ses habitants complices.
Le récit, se déroulant fin des années 1990, nous est raconté par George Verney, journaliste  à Highwood pour une petite feuille locale, qui se voit confronté brutalement à un épisode cauchemardesque  qui le relie à cette époque de son existence qu’il croyait avoir fui pour toujours : la Grande Enquête  qui secoua le gouvernement du Queensland de 1987 à 1989. On vient de trouver Charlie, son ancien ami proche qu’il n’avait plus vu depuis des années, retrouvé mort après tortures, accroché aux parois d’un transformateur haute tension de la région de Highwood, petite ville perdue dans les montagnes qui marquent la limite sud de l’état du Queensland, ville où George s’était réfugié il y a dix ans, pour se faire oublier, pour se terrer et pour mettre fin à son alcoolisme invétéré. Car, boire il en connaissait un bout, lui et son copain Charlie, le restaurateur dans ce Brisbane des années 80 toujours, comme le reste de l’état, sous l’emprise des lois prohibitionnistes, restreignant l’achat libre d’alcool, les heures d’ouverture des pubs, la vente d’alcool dans les restaurants, sauf licence accordée au compte-goutte par les politiciens qui en font une source de revenu personnels. Ce sera presqu’insensiblement que Charlie et George se laisseront aspirer par la corruption ordinaire : comment faire survivre un restaurant sans boissons alcoolisées ? Même si Charlie en servait clandestinement hors des heures d’ouverture autorisées pour la restauration, la nuit, avec son copain George et des habitués. Grâce à l’appui de politiciens et avec l’aide d’associés bien placés  ils ouvriront finalement plusieurs établissements où l’alcool coulera à flots, d’ailleurs tous les associés, comme George, aimaient tous boire un coup. Beaucoup plus qu’un coup même. Tous les jours. Toutes les nuits.
Et pour George ce seront les années folles, associé à Marvin le ministre, Jeremy le fonctionnaire haut placé et déjà riche, avec Lindsey, cet ex-flic bien au courant des combines clandestines dans Brisbane, des jeux aux bordels. L’argent coule désormais aussi facilement que la bibine, les combines se multiplient, les clubs illégaux mêlant jeu et prostitution, même si George n’en est pas clairement conscient, trop occupé à boire et à publier des potins mondains… Et il y aura aussi May, cette jeune femme qui virera de l’idéalisme social sincère à la passivité et à la connivence avec les corrompus qu’elle exécrait, en passant par l’alcoolisme contracté en cours de route. Mais elle sera surtout la jeune femme que Gorge et Charlie aimeront. Que Charlie épousera, au sommet de sa réussite, lui qui sert de prête-nom à ses associés, soucieux de discrétion. Jusqu’à la Grande enquête qui fera tout basculer et qui propulsera Charlie devant les tribunaux.
Ce sont tous ces évènements qui resurgiront dans la mémoire de George lorsqu’il ira à Brisbane pour arranger les funérailles de son ami Charlie. A son corps défendant il sillonnera les quartiers de son ancienne ville, transformée, pleines de bistrots, d’alcool et de jeux. Le tout devenu légal. Comme l’enquête officielle de la police essaie d’esquiver l’hypothèse d’un  meurtre, George essaye de recomposer les dernières semaines de la vie de Charlie, misérable, alcoolique, sorti de prison il y a quelques années. Comme des fantômes, certains acteurs du drame de 1987 resurgiront, toujours vivants. Bien que sachant qu’il est sur un chemin de perdition, obligé de revivre  tout ce qui l’a fait fuir il y a dix ans,  George continuera sa quête,  dernière preuve d’amitié  à la mémoire de Charlie. Malgré son aversion, malgré ses peurs, malgré ce manque de courage qui l’habite depuis longtemps, il essayera de faire face à ce passé qui le submerge, à ce Brisbane qu’il ne peut plus vivre. Sans illusions, sur des traces sanglantes et meurtrières d’un monde qu’il croyait avoir quitté à jamais.

 
La plus grande partie du roman de McGahan est consacrée à la corruption ordinaire, celle de l’autorité et de l’argent, qui contamine toute une société et dont les artisans sont ceux qui devraient la combattre. Cette corruption qui semble être en col blanc, distante, irréelle, mais qui est tellement présente dans la vie des sociétés, cette corruption diffuse et efficace, détruisant tout ce qu’elle touche, mais où les vrais organisateurs restent intouchables. Cette corruption qui fini toujours par se retrouver dans le caniveau en utilisant les procédés de la pègre, malgré ses origines diplômées et ses docteurs en droit. Malgré les hautes fonctions de ceux qui la pratiquent.
Mais c’est d’une manière  personnelle que l’auteur aborde ce sujet souvent présent dans las récits de romans noirs policiers, par une descente en douceur dans cet univers de manipulation et par une analyse pointilliste des effets et des causes de cette corruption institutionnalisée, sans tomber dans le discours manichéiste ou excessivement expressionniste. Une descente racontée par ce personnage de pauvre raté qu’est George, pas toujours d’une intelligence vive, assumant son manque de courage moral, mais qui, avec le recul, nous dépeint un tableau plus vrai que nature, plein de constats sombres et amers, par une plongée dans son passé qui est empreinte de mélancolie noire. Jamais texte n’aura mieux mérité cette qualification car il ne s’agit pas de nostalgie, mais bien de mélancolie, teintée du noir le plus profond, débouchant sur des conclusions désabusées et résignées. Une descente impressioniste au cœur même d la corruption.

 L’autre composante majeure du récit est sans aucun doute l’alcoolisme des personnages. Si l’on peut soupçonner que l’auteur prend l’alcool comme un des moteurs de la corruption dans son roman, vu le rapport paranoïaque qu’ont toujours entretenus les sociétés anglo-saxonnes avec l’alcool, identifié par elles comme la mère de tous les vices, devenue cible de la vindicte légale, créant par cela un problème majeur devenant vite  générateur de transgressions et de comportements criminogènes,  on pourrait, d’autre part, devant l’acharnement avec lequel McGahan dépeint tous ses personnages principaux comme alcooliques, comprendre cet alcoolisme  comme étant le symbole de l’aveuglement moral nécessaire pour laisser la corruption s’installer et y participer activement, l’occultation de la conscience qui permet de continuer. Même si au-delà de cet aspect, il faut reconnaître que l’alcoolisme de George est un des traits essentiels qui forgent le personnage.
 Derniers verres  est un excellent roman noir, servi par un style d’écriture personnel et prenant.  Même si les derniers chapitres sont moins convaincants, on ne peut que recommander ce roman d’une qualité peu courante dans le  roman policier noir contemporain.

EB  (mai 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 



 
 



 
 
 


 

Andrew McGahan - Derniers verres
 
 




























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Mise à jour: 15 mai 2007
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