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Les allongés  

(Deadfolk - 2004)

Charlie Williams 
Série Noire - Gallimard - 2007
 

Royston Blake a un gros problème. Portier d’un bar de Mangel que le proprio s’entête à appeler « Wine Bar & Bistro » pour faire  moderne, il doit faire face au  bruit qui circule prétendant qu’il est devenu un dégonflé, un lâche fuyant la castagne. Pourtant, avec sa silhouette de gorille et les battoirs qui vont avec, Blake inspirait plutôt le respect. Il disait, et le gus écoutait. Dans son turf c’est essentiel : un chef portier doit être diplomate, mais ferme.
Tout ça a l’air de bien s’être envolé, car les demi-sels lui rient au nez et même les péquenots pouffent dans son dos. Le soir devant sa porte, la situation devient intenable. D’autant que dans ses derniers sursauts de résistances, il a eu le dessous, battu sans vraiment combattre. Même les frères Munton s’y sont mis. Déjà qu’ils le harcelaient en le faisant suivre par leur camionnette surnommée la Bétaillère, le Meat Wagon, comme si ils lui reprochaient quelque chose… et on savait ce qui se passait pour ceux qu’ils embarquaient. Blake est convaincu  qu’il doit faire quelque chose, d’abord et surtout pour stopper les frères infernaux, des malfaisants pour qui il a travaillé il n’y a pas si longtemps. Faut dire qu’il est aussi un peu perdu sans sa femme… décédée. D’accord ils s’engueulaient, ils en venaient aux mains, mais c’était sa femme.
Faudrait aussi qu’il montre qu’il est pas un dégonflé. Quequ’chose de bien carré, clair et saignant.  Pas facile à bien faire, car pour le moment il évite les coups et ça réussi pas toujours… Tout ça se bouscule dans la tête de Blake, où il semble qu’il n’y ait plus beaucoup de place pour pouvoir penser à deux choses à la fois. Son meilleur copain, Legs, le seul chez qui il pouvait encore passer, semble aussi dans une rogne noire, tout ça pour un petit coup de boule qui n’était qu’un accident. Y a aussi ce demi demeuré de Finney  qu’il côtoie depuis sa jeunesse. Mais v’la t’y pas que ce corniaud se presse d’aider Blake qui ne demande rien. D’accord, on tue quelqu’un et puis après le cadavre vous emmerde bien. Surtout s’il est volumineux. Mais c’est pas une raison. Faut penser et puis se débarrasser du refroidi. Et il était encore dans la phase penser, Royston. C’est ce que ce corniaud de Finney  n’avait pas compris…
Y a aussi ce qu’ils veulent tous et y sont prêts à lui faire la peau pour y arriver, le machin, l’objet, qui est en rapport avec le casse  du Wine Bar, où seule la castagne avait bien réussi, sanglante et tout... ce hold-up à la con où Blake avait été embrigadé de force. Lui qui est plein de délicatesse et de doutes. Au point qu’il lui arrive de vouloir tout plaquer, de quitter Mangel… mais Blake et sa famille sont originaires des quartiers mal famés de Mangel,  ils y  vivent depuis  toujours, des quartiers qu’on ne quitte jamais. Même si sa vieille Capri 2,8 litres, voulait bien démarrer.
Blake sera donc obligé de subir les castagnes qui l’attendent et de remonter la pente rendue glissante par tout le sang qu’on y verse. Lui et les autres. Surtout les autres.
Plus d’un y perdrait la tête…

On est dès l’entrée pris par le récit que nous fait Blake de ses déboires et de sa mauvaise gestion de la peur. Blake, une montagne de muscles avachis, un buveur invétéré,  n’a qu’un gros défaut : il est un peu cintré. Car c’est bien le récit d’un quasi-psychopathe que nous livre Charlie Williams dans Les allongés. Sur un ton populiste découlant du langage parlé et avec un humour froid, glacial, l’auteur nous plonge dans l’univers que se raconte Blake, parfait « témoin peu crédible » de sa propre histoire. Si l’humour d’un noir profond cimente ce récit, de comédie des erreurs il se transforme vite en cauchemar grotesque et sanglant. Lâché dans la société des bas quartiers de Mangel, Royston Blake fait merveille ; il y est chez lui, connaît tous les endroits à boire, les combines vaseuses et comment régler les comptes sans la police. De plus, Blake et ses copains sont l’illustration parfaite du mâle peu doué mais braillard et hargneux, toujours proche du pugilat, des égrillards de base toujours proches de l’assaut sexuel, fauchés, menteurs et voleurs, adorateurs de la pinte de lager, menant des vies de bâton de chaise. S’ils n’ont pas vendu le bâton en question ou ne l’ont pas fracassé sur un crâne d’opposant…
C’est tout ce petit monde qui se débat sous les yeux de Blake, participant « victimisé » et exacerbé, lui qui nous fait un récit peu fiable de ses intentions tout au  long du roman de Williams. Et on suit avec passion le cheminement de ce personnage thompsonien, corrigé British, à l’ambiguïté débridée et incontrôlable. Le tout avec un style d’écriture efficace et très personnel, qui doit peu au grand Jim Thompson, mais qui réussi à bâtir un univers réaliste qui nous est exposé au travers du  regard du personnage central, personnage qui y ajoute en permanence un brin de folie noire et d’humour décalé.
Un très bon premier roman de l’Anglais Charlie Williams (à ne pas confondre avec le classique américain du roman noir des années 60 : Charles Williams), début de sa Trilogie de Mangel , dont les deux volumes suivants ont déjà été publiés en Grande-Bretagne. Une trilogie qui semble devoir bientôt perdre son statut numérique puisque Williams vient de terminer un nouveau roman mettant en scène Mangel et  Royston Blake.
Recommandé.

 
Populisme et traductions
Nous sommes bien conscient qu’il n’y a pas d’adéquation exacte possible entre le parlé courant et argotique d’Angleterre et un équivalent français. Mais on aurait aimé que la traduction française se mette plus au diapason dans les dialogues, comme par exemple le parlé « plouc » des frères Manton qui y est fort atténué, voire exagérément grammatical par rapport à l’original anglais. Il y a d’autres exemples. Et cela affadit un peu le côté populiste du langage  voulu par Williams, une langue parlée  qui vient de la rue et qui est courante actuellement dans la fiction en Grande-Bretagne (films réalistes, séries TV…romans).
Heureusement, la traduction française dans son ensemble permet malgré tout de reconstituer l’ambiance sans trop de difficulté.

 
EB (juin  2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Les allongés - Charlie Williams
 
 





































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Aime-moi, Casanova  
 

Jantoine Chainas
Série Noire - Gallimard - 2007

   
Milo Rojevic est mieux connu sous le nom de Casanova, conséquence de ses prouesses sexuelle, obstinées et sans fin. Accessoirement il est aussi inspecteur de police, lorsqu’il y pense, lorsqu’il daigne passer au bureau. Comme cette fois toute récente où on lui annonce que son co-équipier Giovanni a disparu depuis plusieurs jours. Sensé s’occuper d’un meurtre dans lequel la victime porte des traces d’abus sexuels…canins, il se voit propulsé officieusement par son supérieur à la recherche de Giovanni, en priorité. Giovanni, le roi de l’enquête, le superflic à qui aucune affaire ne résiste, le partenaire de Casanova que ce dernier ne côtoie pas vraiment, qu’il ne connaît pas… Casanova aura besoin de l’aide de la cellule spéciale des Mœurs dirigée par Gus, pourri dangereux et corrompu, pour obtenir quelques tuyaux. Pas de chance, selon Gus, il faut qu’il aille se renseigner à une adresse un peu spéciale, un club très privé,  et demander la dresseuse dont les cadors remplacent avantageusement les partenaires habituels dans les ébats affectifs  de certains membres. Pas de chance, car déjà que sa participation aux réunions des Sexolics Anonymes n’avait pas été déterminante dans l’évolution de son obsession sexuelle aigue, ce n’était pas ce club pour bites en perdition qui allait le ramener à la raison. Déjà que sa belle gueule lui attirait toutes les attentions féminines et ne l’aidait pas vraiment à freiner son marathon sexuel, son avalanche de conquêtes. Il y a aussi ce qui le taraude depuis la fin de son mariage, et la fuite en avant dans un océan de stupre et de folies sexuelles qui semble en découler. Se retrouver seul avec lui-même ne l’amuse pas, la fuite habituelle semblant compromise à cause de cette recherche de Giovanni, une disparition pour laquelle il se sent responsable par son inactivité professionnelle, c’est  ce qui le poussera vers sa lente descente dans un enfer qu’il va se créer lui-même. Avec un tas de volontaires pour en faire un inferno encore plus dément que tout ce que son cœur pouvait désirer…

Roman atypique, à l’humour à la fois déjanté et caricatural, mais qui ne sort pas de la coloration noire. L’espèce de jusqu’auboutisme que pratique l’auteur dans la destruction du monde des flics se passe dans un espace généralement réservé aux caricatures, tout en aboutissant sur la folie et la destruction masochiste. Quelques clichés à la peau dure du roman noir formaté TV et des thrillers en prennent pour leur grade, mais c’est l’humour noir grinçant et furieux qui reste la vraie clé de la démarche d’Antoine Chainas dans ce roman où le héros  est sa propre victime. Physiquement et sans rémission.
L’écriture et le ton servent à merveille le but poursuivi dans ce roman en forme de cacophonie symphonique qui se termine en cantate à une voix, noire et grimaçante, tout en évitant le pastiche satirique trop délibéré.
Aimera-t-on Casanova ? C’est oui pour ceux qui admettent surréalisme noir, caricature et propos déjantés. Quant aux autres, ralentissez dans les tournants et mettez-vous en codes : la carte n’est pas le territoire.
Un bon premier roman qui demande confirmation dans les écrits d’Antoine Chainas qui suivront.

EB  (juin 2007)  

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 

 
 
 

Aime-moi, Casanova - Antoine Chainas
 
 






























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Le facteur sonne toujours deux fois    

(The Postman Always Rings Twice - 1934)

James M. Cain
Livre de Poche n°137 - Gallimard - 1955
(réédité en folio-policier - n°122)
 

Revisiter un roman lu il y a longtemps est encore plus périlleux lorsqu’on en garde un bon souvenir et qu’il est devenu un classique. C’est ce que j’ai éprouvé en décidant de relire  Le facteur sonne toujours deux fois . L’histoire du trio infernal dont un des personnages sera la victime des deux autres est devenu une des situations les plus exploitées par la littérature, et tout aussi intensément par la littérature policière. Grâce à James Cain qui y ajoutera une dimension existentielle et tragique, le résultat sera un des romans fondateurs de la littérature noire américaine moderne et un classique.

Frank, ce hobo et vagabond des routes, au retour d’une virée au Mexique s’arrête dans une station essence d’un petit bled de Californie, le long d’une route nationale, non loin de Los Angeles. On y sert de la restauration rapide pour les automobilistes et Frank se verra vite proposer un boulot d’homme à tout faire par le patron, Nick, ce Grec marié à la jeune et jolie Cora. Si l’attrait qu’à Frank pour Cora semble réciproque, il apparaît d’emblée que la jeune Cora avait d’autres ambitions qu’une vie de mère de famille pépère, obscure et désargentée. Frank, sans réels plans pour sa propre vie faite d’errances dans ces Etats-Unis des années 30 (pays toujours dans la déroute du grand crash capitaliste de 1929), est subjugué par la jeune femme, une attirance sexuelle vive et irrépressible, n’opposant aucune résistance à la volonté
qu'elle a  d’échapper au Grec.
Leurs efforts pour s’enfuir étant voués à l’échec, les amants maudits se concentreront de plus en plus sur un possible meurtre comme seule solution à leur désir de vivre ensemble.
Ce sera sans compter  sur un double retournement du destin qui les projettera tous deux dans un enfer fait d’amour dévorant, de trahison, de destinées broyées et de mort.

Court roman rapide et tragique, Le facteur sonne toujours deux fois  qui date de 1934 pour sa version originale,  est nettement sous l’influence de la littérature naturaliste américaine des années 20, tout en adoptant un ton et une écriture typiquement moderne qui privilégie les dialogues brefs et incisifs. Il est vrai que Hemingway, ce dégraisseur de textes, était déjà passé par là, avec des réussites comme  En avoir ou pas  et ses nouvelles innovantes. De même que Dashiell Hammett qui précédait Papa Hemingway de peu dans le behaviourisme littéraire et qui avait créé sans le savoir cette école du hard-boiled aux récits policiers rapides, violents sur fond d’Amérique non conventionnelle, et avec un vrai style d’écriture qui n’appartenait qu’à Hammett.
D’autre part, Erskine Caldwell avait déjà publié ses fameux et torrides « Tobacco Road » et « God’s Little Acre » où le naturalisme était mélangé à la sexualité la plus agressive, une sexualité moteur de drames et de damnations.
Si tout cela nous permet de mieux comprendre les influences directes subies par Cain pour son  Facteur , il reste que le génie de Cain a été de mettre le tragique au centre de son récit, ainsi que le meurtre. Ce sera ce déplacement du centre de gravité, allié à une écriture ramassée mais soignée et efficace, qui fera du  Facteur  un roman innovant, noir et existentiel. Et si on se replace à l’époque de sa publication on comprend qu’il fut qualifié de brutal et d’amoral dans cette Amérique pétrie de conventions et de puritanisme délirant, à un degré qui dépassait nettement le conformisme étouffant des sociétés européennes de cette même époque.
Par une poignée de romans, parmi sa prolifique production qui s’en suivra, et pour ce  Le facteur sonne toujours deux fois, James M. Cain restera comme le troisième pilier du roman policier noir américain moderne, aux côtés de Hammett et de Chandler, pilier qui annonce aussi la branche la plus noire de cette littérature.
Relisez le parcours tragique de Cora et Nick   sur cette route noire de l’amour et de la mort, balisée vers l’enfer. Et où le destin frappe toujours deux fois.

 
Note concernant la traduction
La première édition française de Le facteur sonne toujours deux fois fut publiée par Gallimard en 1936 dans la traduction de Sabine Berritz, avec une courte préface d’Irène Némirovsky qui nous fait comprendre le désarroi des lecteurs de l’époque devant cette littérature dégraissée, forte, prenante où manquent les repères habituels de la littérature pédante et bavarde qui était la norme, de même que le désarroi du traducteur devant cette littérature venant en droite ligne de cette Amérique peu et mal connue.
Cette traduction a fortement vieilli, notamment par son approche du langage courant, limite argotique, qu’on trouve dans les dialogues de Cain et pour certains détails mal perçus de l’ « américanité » du récit. Sans cependant être une mauvaise traduction, il faut le préciser.
Gallimard (et selon son habitude pour de nombreux romans) a toujours trimballé la même traduction dans ses rééditions successives de ce chef-d’œuvre, jusqu’à celle de 2000 y compris. On en est à 70 années de bons et loyaux services ! Je crois que Gallimard pourrait enfin songer à une nouvelle traduction qui dépoussiérera l’existante…  

 
Au cinéma
La version la plus célèbre reste sans conteste celle de 1946, un film américain au jeu d’acteurs exceptionnel, avec Lana Turner (actrice de seconde zone dans ce qui sera son meilleur rôle), et l’excellent John Garfield, servis par une photographie sans ostentation mais de toute beauté. Une réussite signée Tay Granett. Attention, cependant : il diffère fortement du livre, surtout dans la dernière partie et sa conclusion, et aussi dans la présentation de Cora qui, ici, est blonde et toujours habillée de blanc- une volonté des producteurs pour renforcer le côté femme fatale du personnage, déguisée sous les couleurs de l’innocence. La tension et l’agressivité sexuelle, au delà de la liaison coupable, sont aussi gommées dans le film, censure oblige; par contre le film abonde en allusions et double sens, essayant de combler ce qu’il ne peut montrer. Un classique du film noir


 
EB  (mai 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Le facteur sonne toujours deux fois - James  Cain
 
 



































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Mise à jour: 12 juin 2007
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