livres
 
 


Champs d'ombres   

(A Field of Darkness - 2006)

Cornelia Read
Actes Noirs - Actes Sud - 2007
 

Un roman qui frappe d’emblée par son ton qui n’est pas celui de la simplicité pauvre de l’écriture de nombre de thrillers ou suspenses publiés actuellement. Le style construit mais coulant de Cornelia Read parvient à capter notre attention pour cette histoire de meurtres de deux jeunes filles, non résolus et oubliés, qui datent de 1969 et qui ressurgissent comme des  ludions  dans la vie assez calme la Madeline, jeune journaliste sous-employée par un petit canard local s’occupant essentiellement de chroniques du cru.
Madeline évolue dans un monde qui n’était pas le sien mais qui l’est devenu  dès qu’elle s’est mariée avec Dean et s’est établie à Syracuse dans l’état de New-York.
On est en 1988, et Madeline a quelques difficultés d’adaptation avec sa belle-famille, bouseux du terroir voisin et duquel Dean s’est plus ou moins échappé en devenant technicien spécialisé en programmation et en mécanique. Le jeune couple vit à Syracuse même, ville de l’Amérique profonde, trou perdu, et dans lequel Madeline se sent très isolée socialement, elle qui a vécu toute sa jeunesse dans des milieux huppés où l’éducation et la culture étaient de mise, et qui a obtenu un diplôme prestigieux de journaliste. C’étaient surtout des milieux très riches, même si la branche à laquelle elle appartenait n’a fait que s’appauvrir  jusqu’à voir sa fortune disparaître totalement, son père se contentant d’en dépenser les dernières miettes dans une retraite insouciante de vieil hippie égocentrique, hors des réalités. Mais elle n’est pas dupe et sait très bien que la richesse est rarement innocente, que les monstruosités commises par ses ancêtres sont du niveau des résultats amassés. Tiraillée entre deux couches sociales, dénigrée par son chef au journal, elle se raccroche à sa passion pour Dean, qui à ses yeux justifie de vivre dans un trou sans âme comme Syracuse et d’accepter de faire du journalisme de seconde zone. Elle a un peu plus de 25 ans, survit émotionnellement vaille que vaille, encore plus isolée par les absences longues et fréquentes de son mari qui doit s’occuper de voies de chemin de fer au Canada, mais elle est décidée à faire face.
Quand son beau-père trouve deux plaques-matricules de soldat dans le champ qu’il loue, le champ où furent découvertes en 1969 deux jeunes filles de 17 ans, égorgées. Il pense impressionner Madeline en lui racontant les détails de ces meurtres jamais résolus et en lui confiant les plaques Comme des militaires avaient accompagné les jeunes filles à la foire voisine, ces plaques semblaient être des indices sérieux. Ce que sa belle-famille ignore, c’est que c’es le nom d’un cousin de Madeline qui est sur une des plaques. Un cousin qui fut proche lorsqu’elle était jeune, un cousin qui est plus âgé qu’elle mais qu’elle estimait profondément. Un cousin lui-même sous les drapeaux et dans la région à l’époque des meurtres. Un cousin que Madeline sait enjoué, prévenant, très riche et incapable de méfaits pareils.
Pour s’en convaincre, elle va se lancer sur les faibles traces de ces meurtres et recherchera à titre personnel, dans les dossiers des journalistes, les détails et témoins de l’époque. Sans avertir la police, pour protéger et essayer de disculper son cousin, pour se prouver à elle-même qu’elle vaut mieux que son job minable, pour se prouver qu’elle pourrait quitter Syracuse…
Sur les traces brouillées de l’énigme de ces meurtres, Madeline va se retrouver face à des gens qui essayent d’oublier, à des indifférents, et reverra même une partie de sa famille nantie qui n’évolue que dans les lignées riches et hautaines de cette société américaine qui se proclame sans classes…

Ce qui aurait pu n’être qu’un « whodunit » enrobé de suspense au ralenti, se révèle être un roman attachant, notamment par la construction assez complexe du personnage féminin central, qui de plus est la narratrice. Aussi, comme on l’aura compris, par la juxtaposition de deux mondes séparés par des cloisons étanches et qui alimentent la confusion ressentie par le personnage, sa retenue paralysante, tout en éveillant son œil critique et acerbe. Cette juxtaposition et ses effets sur le personnage de Madeline sont au final le vrai but poursuivi par Cornelia Read qui en profite pour créer une ambiance de fatalité et d’inutilité qui accompagne cette jeune femme en quête de devenir. Un devenir qui, à Syracuse -USA dans les années 1980, ne peut que passer par la fuite, la nécessité de s’échapper d’une ville terne et sans ambition intellectuelle. L’image d’une certaine Amérique livrée à elle-même.
 Champs d’ombres , un premier roman réussi qui ne s’égare que très rarement, et d’une écriture bien au-dessus de ce dont aurait pu se contenter une énigme de base assez conventionnelle.
Cornelia Read, une auteure pleine de promesses.

 


EB (novembre 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers



 
 


 
 
 
 
 
 

Cornelia Read - Champs d'ombres
 
 











































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La marionnette du diable  

 
(The Devil's Own Rag Doll  - 2005) 

Mitchell Bartoy
Hard Case Crime n°5 - J'ai Lu n° 8465 - 2007

 
 

Au coeur de la deuxième guerre mondiale, les USA sont en plein boom économique de par leur rôle d’arsenal de l’Europe, et par la guerre entreprise à leur compte pour l’hégémonie dans le Pacifique. Les destructions ayant lieu ailleurs, c’est une période bénie pour les industries, banquiers, financiers et entrepreneurs de tout poil made in USA. Avec le support total d’un gouvernement tout entier tourné vers « l’effort de guerre ». Dans cette période dorée, il y a quand-même quelques problèmes : les restrictions journal!ères et le marché noir qui en découle, le manque de main d’œuvre, l’approvisionnement des matières premières. Un beau champ d'exercice pour l'installation de magouilles et mafias diverses à l'affut de profits rapides, toutes peu chatouilleuses sur l'aspect légal.
La mise au travail massif des femmes, dans tous les secteurs de l’industrie et de l’armement n’est pas suffisant pour faire tourner les installations 24h sur 24, et on assistera progressivement dans plusieurs états à la mise au travail d’une main d’œuvre noire de plus en plus nombreuse dans les usines. Au grand dam de beaucoup d’ouvriers blancs dont le racisme primaire est alimenté par ce qu’ils ressentent comme du vol de travail, dans des domaines strictement réservés aux blancs. C’est l’Amérique de 1943, bigote et ouvertement raciste, celle de la chasse  sanglante aux vrais syndicalistes (appelés « reds »), aux noirs soupçonnés de délits divers. Celle des lynchages publics. Celle des milices entretenues par le grand patronat. Celle de l’élargissement subit de la population des ghettos noirs dans les grandes villes, souvent dans la misère la plus absolue et sans travail. Celle de mouvements haineux et racistes en pleine renaissance, comme le Ku Klux Klan et similaires.

C’est dans ce contexte historique qu’évolue Pete Caudill, inspecteur de police à Detroit. Detroit, la ville de l’acier et des usines qui produisaient les voitures de l’Amérique. Un Detroit où les usines viennent d’engager des noirs pour leurs chaînes de montage, et où ceux-ci s’entassent dans des taudis insalubres sous l’œil indifférent des autorités.
C’est dans ce contexte historique  suggéré par petites touches, en arrière-plan,  par Mitchell Bartoy, que l’inspecteur Caudill et son partenaire sont chargés d’enquêter sur la meurtre crapuleux d’une jeune fille des grandes familles riches et huppées de la place. C’est doublement  désastreux pour les deux flics : à titre privé ils avaient étés chargés par le père de retrouver la fille, et le meurtre a eu lieu en plein quartier noir. C’est que la jeune fille semblait fuir son milieu famillial et cherchait aventures et liaisons avec des Noirs, et fréquentait des quartiers où peu de Blancs s’aventuraient. Caudill n’est pas un flic populaire parmi ses collègues, bourru, taiseux, trop direct et à contretemps, son œil manquant et sa main gauche difforme renforçant son aspect de brute épaisse sans sentiments. Seule sa belle-sœur, veuve de son frère, semble le considérer comme un humain à part entière.
Très vite, dans son enquêter menée à l’instinct et maladroitement, il va se heurter à des bribes de son passé, tandis que tout semble fait pour le ramener sans cesse sur des pistes impliquant les quartiers noirs ; pistes qui la plupart s’arrêtent sur la sa disparition de celui qui est recherché, quand ce n’est pas sur sa mort. Caudill, hésitant et résigné avance vaille que vaille dans le labyrinthe mêlant argent, conflits familiaux, racisme exacerbé et lutte de pouvoir,  et dont beaucoup espèrent qu’il n’en sortira pas. Du moins pas vivant.

Toute l’histoire de Caudill se déroulera en une dizaine de jours pour se terminer le 20 juin 1943, jour du début des émeutes raciales de Detroit qui  mirent face à face Noirs et Blancs tout au long de combats de rues, de lynchages et de pillages.
Mitchell Bartoy se servira d’ailleurs de ces faits réels de 1943 et de leur localisation dans les divers quartiers de Detroit, pour mêler des épisodes véridiques de ces émeutes raciales à son récit, des faits qui seront vécus par certains de ses personnages dans les rues de la ville surchauffée.
Personnage intéressant, Pete Caudill est aussi celui qui nous rapporte les événements tels qu’il les vit. ce qui nous vaut ici un mélange inhabituel de pensées intimes du personnage et d’action. Ce sont principalement ses souvenirs et ses hésitations qui se bousculent dans son esprit tout au long de l’histoire dans un mélange qui, s’il nous éclaire sur les contradictions de ce flic mutilé du corps et de l’âme, ralentit parfois le cours de la narration.
La vision assez sombre de la société qui l’entoure ne se traduit pas toujours dans les actions de ce flic qui se sait limité intellectuellement et ne veut se préoccuper que du premier cercle de ses proches. Hard-boiled par ce personnage, le récit assez noir reste intéressant, même si par moment l’auteur ne parvient pas à faire passer entièrement certains points forts. Si cela pourrait souligner le manque d’intérêt que vit le personnage de Caudill, indifférence envers sa propre destinée et sa vie courante, cela entame cependant un peu trop la force du récit et à la violence de l’intrigue.
En conclusion,  La marionnette du diable  est un premier roman intéressant par son personnage et son ancrage historique peu habituels.
Mitchell Bartoy a déjà publié aux USA, fin 2006,  un deuxième roman se déroulant toujours à Detroit durant les années de guerre avec le même personnage central.

 
EB  (novembre 2007)
 

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 









 
 
 
 

Mitchell Bartoy - La marionnette du diable
 
 









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La dernière allumette   

(The Last Match - 2006  - écrit en 1973)

David Dodge
Hard Case Crime n°6 - J'ai Lu n° 8524 - 2007

 

Bien que datant de 1973, dernier roman écrit par l’auteur - non publié de son vivant, “La dernière allumette” est une résurgence directe des années 1950, et des collections policières américaines publiant des livres bon marchés qui firent la vogue du livre policier au détective privé grande-gueule, les « hard-boiled novels », et même de la branche plus sombre qui donna ses lettres de noblesse au roman noir policier. Le panorama de l’époque ne serait pas complet sans citer les pastiches humoristiques et souvent ravageurs  de ces genres dans des romans utilisant des aventuriers durs-à-cuire, ou encore le roman policier mêlant ton ironique à un humour continu entretenu en demi teintes par le narrateur à la coule, bordure cynique, tout en évoluant dans un monde assez réaliste.
C’est à, cette dernière veine que se rattache ce roman de David Dodge, avec, de plus, une bonne dose d’influence venant des aventuriers susmentionnés…
On l’aura compris,  La dernière allumette  ne porte pas à la mélancolie, mais ce n’est pas un humour déjanté et fracassant qui vous fera sourire, mais ce sera cette déclinaison peuplée de faux voyous, vrais arnaqueurs, baladant un regard ironique désabusé sur ce qui les entoure et sur eux-mêmes, évitant cynisme destructeur et humour trop noir. Une forme qui n’a presque plus cours à l’heure actuelle, mais qui peut être d’un comique assez réjouissant  par sa légèreté de ton lorsqu’il est bien manié. Une forme assez courante dans les années 40 à 60.
Et pour la plus grande part du roman, David Dodge s’en sert plus qu’honorablement. Le reste étant plutôt de la veine « aventuriers » picaresques de ces mêmes époques.
A tel point qu’il me semble que Dodge y a mis  matière à deux romans.

 La dernière allumette  se déroule d’ailleurs dans les années 1954-58, ce qui en renforce la portée, puisque plongé dans ses propres racines et dans une spécialité de l’auteur : l’Américain évoluant sur la Côte d’Azur.
Le narrateur, dont le nom n’est jamais cité,  un Américain démobilisé, vit d’expédients et d’escroqueries, toujours à la recherche du pigeon bien gras sur la Côte, ce repaire de friqués avides qu’il prend plaisir à plumer. Sur base de sa belle gueule, il affole aussi les dames, jeunes et vieilles, et là aussi ses talents de raconteur de bobards peuvent faire des miracles. Et de l’argent. Mais les temps sont durs et ses gains fondent vite, c’est pourquoi il va se laisser tenter par la contrebande avec des truands Corses, pour son plus grand malheur. Bien que, réflexion faite, son plus grand malheur c’est peut-être d’avoir rencontré l’Honorable Regina Forbes-Jones, jolie anglaise de la Haute, fort distante, et d’avoir accepté de lui louer ses services. Après des démêlés courts mais instructifs avec la justice française, il finira à Tanger puis à Marrakech, tout en affinant ses talents d’escroc doué.

Il serait fastidieux de reprendre ici les divers épisodes de la saga du narrateur, saga qui l’enverra en Amérique du Sud,  qui fera de lui un marin temporaire, qui le propulsera dans des geôles immondes, et j’en passe. Sans jamais abandonner ses talents innés pour l’arnaque.
Faites confiance à l’auteur, à son imagination débordante, à sa connaissance de la France (des années 50) et d’une bonne partie du reste du monde pour maintenir notre héro en mouvement. Et dans les sacs de nœuds. Toujours avec des pages d’humour en demi-teinte, et des commentaires pertinents. Comme celles, inénarrables, où, par la voix de son héros, l’auteur nous fait une description hilarante du système judiciaire issu du code Napoléon. Hilarante, mais un raccourci saisissant.

La dernière allumette  est une lecture distrayante aux rebondissements de roman-feuilleton, gardant en arrière-plan assez d’ironie que pour arriver à nous faire rire plus d’une fois.
Doublé d’un guide de voyage tel qu’en 1950, avant les GPS, avant la biométrie électronique et les cartes à puces, avant les portiques de sécurité des aéroports, avant les téléphones portables et les centraux électroniques, avant les ordinateurs personnels, avant les voyages intercontinentaux de masse, avant, avant…
Un temps que vous ne pouvez plus connaître.
Un temps pour les petits artisans. Y compris  arnaqueurs !

 

David Dodge
Comme avec tous les romans publiés dans la collection Hard-Case Crime, il y a une intéressante page bio-bibliographique au sujet de David Dodge (dont certains titres furent publiés dans la Série Noire), nous rappelant que cet auteur fur un véritable bourlingueur, que c’est à lui qu’on doit « La main au collet » (qui donna lieu au film d’Hitchcock), et que « La dernière allumette » est un roman non publié qui fut redécouvert dans les papiers de l’auteur- écrit en 1973, juste avant le décès de David Dodge en 1974- et publié pour la première fois aux USA en 2003.     EB


EB  (novembre 2007)

(c) Copyright 2007 E.Borgers


 


 
 


 
 
 
 
 
 
 
 

David Dodge - La dernière allumette
 
 



































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Mise à jour: 5 décembre 2007
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