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La ferme du crime  

(Tannöd- 2006)

Andrea Maria Schenkel 
Actes Noirs - Actes Sud - 2008
 

Ce qui dans les premières pages semble être un exercice littéraire, se transforme très vite en un court roman qui happe le lecteur dans les larges mailles de son intrigue, une intrigue racontée  par un chœur composé de témoins éloignés de l’affaire et d’une grande partie des protagonistes.
L’Allemagne du début des années 1950, la guerre est finie depuis un peu moins de dix ans quand un petit hameau catholique de la campagne allemande est secoué par l’assassinat des habitants d’une ferme isolée. Les habitudes du monde paysan sont encore fortement ancrées dans les mentalités de ces fermiers et habitants de villages ruraux , avec leurs préjugés, les ragots et les diffamations multiples qui sont le ciment de ce genre de communauté, la religiosité mêlée de superstition, l’individualisme forcené de nombre de petits propriétaires terriens… c’était avant l’industrialisation à outrance des ressources agricoles, avant les communications faciles et le début d’une certaine prospérité pour les pays européens. Un monde rural au tissu social très spécifique, avec ses codes et ses transgressions de l’ordre établi.

C’est par la juxtaposition des voix multiples du récit que le lecteur assiste dans  La ferme du crime  à la reconstitution complète de l’intrique, tel un révélateur photographique qui fait apparaître successivement toutes les nuances de gris d’un cliché pour, en finale, donner la vue d’ensemble. C’est ainsi qu’on découvre les résignations, turpitudes glauques et vies blêmes qui seront aspirées dans un mélange de mensonges, de vengeances viscérales et de meurtres.
Les destinées perdues d’une poignée de villageois qui sont au cœur de cette histoire de passions et d’instincts contrariés.
Du naturalisme noir qui nous entraîne vers sa conclusion tragique  dans un récit à l’impeccable construction dont l’économie d’écriture en renforce l’impact, sur fond de litanie religieuse et d’expiation communautaire chrétienne. A lire.

 
EB (janvier 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 
 






 
 

Andrea maria Schenkel  - La ferme du crime
 
 














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Rose blême    
 

Jan Thirion
Éditions Krakoen - 2007
 
 

Un naïf qui se laisse porter par les évènements, c’est Gaétan. Un bas de plafond qui prend tout ce qui est à sa portée, de plus c'est un flic, c’est Eric. Les deux personnages qui forment les voix du récit de ce court roman de Jan Thirion, le détonateur et l’explosif qui ne demandaient qu’à se rencontrer.
Et ce sera chose faite, suite à un larcin minable de Gaétan, opérant minablement, pour finir par se faire arnaquer par sa solution, celle qui avait pignon sur rue et qui fonctionnait grâce aux saintes lois du commerce… du gâteau, la retraite dorée assurée, la solution à la mouise qu’il trimballe. C’est au cœur de cette embrouille de VRP qu’il se fait cueillir par les flics : escroquerie, pressions sur personne fragilisée. L’addition est lourde. Surtout qu’à l’audition ce sera Eric qui s’occupera de son cas et compte bien le charger un max. Toujours ça de pris sur les statistiques de résultats imposées aux unités de flics. Déjà qu’Eric a pas tellement le temps de s’occuper des affaires de flics, sa carte lui procurant pas mal de rentrées personnelles et avantages divers. Un pourri, on vous le dit. Et un violent.
La rencontre des deux paumés ne pourra qu’être désastreuse, l’or servant de catalyseur à l’explosion. Ajoutez quelques putes roumaines et roublardes, des jardins secrets chimériques où devrait couler le miel le plus blond, des peurs paniques, la vengeance la plus crue et trop de pognon en vue,  et vous comprendrez qu’on va droit vers le cataclysme. Vers un final en forme  d’apocalypse bien sanglante. Mortelle.

Dans Rose blême , Jan Thirion se révèle héritier du néo-polar des années 70 en nous offrant un court récit mené à toute allure dans lequel se débattent des paumés et leurs vies estropiées. Victimes et artisans de leurs tragédies, sans moyens, sans avenir, ils se servent de ce qu’ils trouvent, la légalité n’étant pas leur point fort. Flics compris. Sur fond blême et hagard.
Le tout raconté dans un style efficace,  nerveux et concis,  mais contrôlé, renforçant l’instantanéité de l’histoire qui nous est décrite. Y compris dans les évocations et descriptions sexuelles souvent plus appuyées que dans les polars actuels.
Un « sud-western » comme nous l’indique la couverture du livre, mais dans lequel les héros sont toujours perdants. A l’image de ce que subira Gaétan dans « l’arrière-chambre » du club à la mode. La vie est sans pitié.

EB  (janvier  2008)
 

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 



 
 
 
 

Jan Thirion - rose blême
 
 




















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L'homme du lac   

(Kleifarvatn  - 2004)

Arnaldur Indridason
Bibliothèque Nordique - Métailié Noir - Éditions Métailié - 2008

 
Dans ce sixième volume de la saga du policier islandais Erlendur Sveinsson (le quatrième traduit en français), il renoue avec ce qui est une de ses spécialités : les recherches sur inconnus, l’identification des victimes de meurtres qui ressurgissent du passé, les disparitions de personnes. C’est ce qu’on retrouve en majeure partie dans les divers romans qui le mettent en scène et encore une fois dans L’homme du lac .
Cette fois  ce sera un squelette d’homme qui resurgit du fond d’un petit lac dont le niveau avait baissé suite à un problème géologique. Ces restes humains semblent assez anciens et, plus intrigant, ce qui semble être un émetteur radio soviétique des années 1960 est attaché à la victime. Recherchant les pistes des disparitions inexpliquées survenues en Islande dans la même tranche d’années, Erlendur et ses collaborateurs vont se plonger dans la vie de petites gens dont les destinées ont été bouleversées par la disparition d’un être proche. En même temps Erlendur devra se renseigner sur les activités des ambassades de l’Est durant cette période, détenteurs possibles de l’émetteur à l’époque, alors que s’étendaient les bases américaines en Islande, fondées au cœur de la Guerre Froide. Et qui servaient de grande oreille pour l’écoute des transmissions hertziennes de l’URSS dont l’Islande était géographiquement proche tout en  étant une île avec l’avantage d’être isolée  naturellement. Une main mise américaine qui n’était pas du goût de tout le monde à ses débuts, avec une vive opposition des partis socialistes, surtout ceux d’obédience communiste, dès les années 1950.
Si les recherches conduisent Erlendur à se pencher en détail sur les destins de certains disparus aux alentours de 1968 et sur les activités d’espionnage étrangères dans son pays à l’époque, c’est dans des racines plus lointaines mêlant les années 50, Leipzig,  alors toujours en RDA, des boursiers universitaires communistes venus d’Islande,  que résidera l’explication d’un drame personnel mêlant amour, politique et vengeance. Pour se terminer dans les eaux froides d’un lac islandais.
Erlendur qui se qualifie lui-même de vieux neurasthénique traversera simultanément  quelques turbulences feutrées dans son univers personnel en s’attachant à son ancienne chef de service mourante et pour qui il n’avait jamais eu de vraie sympathie, avec la réapparition de son fils au moment ou sa fille replonge loin de lui dans son enfer de droguée qui crie encore au père qu’il ne fut pas vraiment pour elle, et dans les arcanes de sa relation amicalo-amoureuse avec cette femme encore mariée mais qui ne peut plus vivre avec son mari. Tout en demi-teinte et en ombres portées que favorisent le tempérament islandais et des conditions de vie qui sont à l’encontre de la physiologie humaine : même l’été y est fou et épuisant par son abondance de lumière et son absence de nuits et de sommeil…


Dans  L’homme du lac, c’est certainement les récits et ambiances du Leipzig des années 1950 qui sont les mieux réussies, recréant avec subtilité cette ambiance de monde arrêté, de rêves de progrès sociaux et matériels, de lourdeur d’un régime qui veut s’insinuer dans l’âme de ses administrés, d’un gouvernement de la RDA qui dès les incidents de Hongrie mettra un couvercle plus lourd sur la vie de ses concitoyens, maniant délations, calomnies, manipulations et abus divers de pouvoir, le tout contrôlé par une autorité qui se fige de plus en plus dans l’autoritarisme et la dictature.
Comme dans les volumes précédents, Erlendur trimballe toujours son obsession qui ne lui fait lire que des récits de recherches de disparus en montagne, quête désespérée d’un fragment d’espoir qui pourrait le soulager de ce qu’il considère sa faute et le hante depuis sa jeunesse : la disparition de son petit frère dans un chemin de montagne lors d’un blizzard. Il le tenait par la main. Erlendur avait 10 ans.
Comme toujours avec Indridason on retrouve sa facilité à nous faire participer à l’histoire qu’il nous raconte, son talent de raconteur d’histoires. Si on y ajoute son habileté à créer des ambiances par petites touches, sans grandiloquence, mais avec une redoutable efficacité, ses personnages solidement campés dans un behaviourisme manié en finesse et qui sonne juste, on comprendra pourquoi cet auteur séduit un public de plus en plus fidèle.
Et on retrouve aussi, comme souvent dans la série des Erlendur,  certaines longueurs  - ici parfois proche du remplissage-  voire certaines répétitions, mais qui n’alourdissent pas trop le roman et n’entachent pas trop le bilan plus que positif.

La série des Erlendur : des romans de la destinée dont la noirceur ultime ne réside pas vraiment dans les morts tragiques qui les parsèment, mais plutôt dans ces destins inutiles, en grisés et incapables de laisse gagner la vie. Le poids de la faute originelle à expier, celle qui n’est pardonnée qu’à certains élus.

 

EB  (janvier 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 


 
 
 
 
 

Arnaldur Indridason - L'homme du lac
 
 




























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Soleil noir 
 
 

Patrick Pécherot
Série Noire - Gallimard - 2007
   

Par la qualité d’écriture et les ambiances qui sonnent juste,  Patrick Pécherot nous accroche dès le départ de son roman et nous plonge dans le marasme de ce quatuor. Un quatuor peu gâté par la vie et qui  tente une dernière sortie qui devrait être dans ses cordes : l’attaque d’un fourgon blindé. En fait c’est Simon, malfrat en fin de parcours, qui avait déjà l’idée en lui. Une complicité interne parmi les convoyeurs de fonds, le hasard qui met Félix sur son chemin, un paumé sans boulot qui a un avantage majeur: la maison qu’il vient d’hériter se trouve sur le parcours du fourgon, dans un bourg un peu oublié, dans cette ville touchée de plein fouet par la crise économique et les fermetures d’entreprises sans fin. Un bourg devenu famélique, sans vie ou presque, ne comptant plus les bâtiments abandonnés, les magasins de quartier fermés. Tous les habitants valides, ou presque, ont déserté ce patelin en perdition. Le patelin de l’enfance de Félix.
L’idée géniale sera de se servir de Zamponi comme couverture, ce petit artisan du bâtiment, qui est près de la faillite et qui n’a jamais su bien s’en sortir. Au bout du rouleau, il est prêt à faire tout ce qu’il peut pour sa part de butin, surtout que ce qu’on lui demande est dans ses cordes : retaper la maison de Félix. Avec Simon et ses complices comme main-d’œuvre…
Jusqu’au jour où les travaux presque terminés, les convoyeurs se mettent en grève ! Pour une question de manque de protection et de trajets qui restent dangereux. Les convoyeurs qui font le parcours sur lequel voulait agir Simon qui avait tout fignolé, minuté et fait répété. Du travail d’orfèvre mis à mal par des syndicalistes geignards, des feignants…
Entretemps, Félix qui avait renoué avec certains de ses amis d’enfance toujours sur place, découvre petit à petit que l’oncle défunt avait eu un amour contrarié avec une Polonaise, dans les années 1930, lorsque le gouvernement français avait « recruté » des travailleurs polonais pour aider aux travaux agricoles, entre autres. Les Polonais qui à l’époque étaient chargés de tous les maux, que l’Etat allait renvoyés chez eux en masse sous prétexte de complots et délits. Comme la jeune femme qui avait touché le cœur de l’oncle, déportée, disparue à jamais de sa vie. Ne laissant que nostalgie et  regrets que l’oncle semble avoir trimballés toute sa vie.
En vain.
Et le coup de Simon qui semble de plus en plus improbable. Mais ils s’accrochent ces damnés de la truanderie. Que peuvent-ils faire d’autre ?

Sur fond d’ironie noire, de violence rentrée et de plans foireux, Soleil noir  réussit à nous plonger au cœur de ces villages et villes meurtries économiquement et socialement, qui semblent fantomatiques, sans vie, et arrêtés au cœur des années 70, quand ce n’est pas avant. Avec les personnages qui sont de la même eau, principaux ou secondaires, tous abîmés par leur vie dont ils ne se sont pas dépêtrés, tous plus ou moins victimes de l’ironie du destin. Avec des portraits truculents d’anciens, de bistrotiers popus sur le retour, tous du coin, images venues en droite ligne d’avant la misère et l’indifférence sociale… Jusqu’au renouveau subit du patelin qui n’a lieu que pour toutes les mauvaises raisons possibles, mais qui, en finale, sont les seules lueurs d’espoir au milieu de ces destins inutiles. Ironie noire, on vous avait prévenu. C’est au milieu de tout ça que le mauvais coup se prépare, et que le récit prend de l’ampleur,  tout en maintenant l’équipe de bras-cassés du hold-up sur la pente désastreuse qu’ils n’arrêtent pas de savonner à souhait.
Pour l’ambiance et le ton du roman, fruits du talent de Pécherot.

 

EB  (janvier 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 





 
 
 

Patrick Pécherot -  Soleil noir
 
 







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Mise à jour: 22  janvier  2008
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