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Dolla  

Françoise Laurent 
Editions Krakoen - 2008
 

Il n’est plus tout jeune, il vient de perdre sa femme, sa compagne depuis 50 ans et Augustin Remi, s’il en éprouve un sentiment de solitude accrue, ne peut cependant se laisser aller à la morosité noire car il est entouré d’amis proches, très proches. La plupart de son âge, les copropriétaires de ce vieux Moulin dans les environs de Nice, abri communautaire pour leurs vieux jours, tous enfants du baby-boom, tous ayant vécu les années 1960. A cela s’ajoutent les enfants et petits-enfants des amis, dont certains séjournent au Moulin. Non, Augustin est rarement seul en cette année 2018 qui le laisse désorienté sans sa Dolla qui faisait partie intégrante de son quotidien. C’est cependant l’occasion pour lui de faire le point sur sa vie et celle de ses amis : ils ont vécu Mai 68, partagé certains des idéaux de cette révolution des consciences, vécu leur jeunesse avec une partie d’insouciance vite noyée dans les nécessités de la vie et de la survie. Un groupe disparate, peu argenté, dans lequel aucun n’a « fait carrière ». Si les illusions sont perdues, certaines convictions ne les ont jamais quittées, tout en sachant qu’ils allaient à contre courant face à une société basée sur l’individualisme et un pouvoir qui n’admet que les convictions qu’il peut contrôler. Ils ne sont pas riches, mais la vie en communauté, malgré ses difficultés, offre à Augustin et ses amis de petites satisfactions et une protection accrue contre cette société dans laquelle eux, les vieux, n’ont plus vraiment de place.
Mais ce sera la consternation lorsque trois autres membres de la communauté seront tour à tour retrouvés morts, certains dans des circonstances nébuleuses, plus qu’étranges, victimes de maladies foudroyantes. Et petit à petit, derrière ce qui pouvait sembler être les agissements d’un fou ou d’un serial killer, se profile une horreur programmée qui les concerne tous. Vieux, fatigués, perdus dans leurs vies au ralenti et leurs relations aux autres souvent chaotiques, ils se verront enfermés dans une logique de la mort. Mais elle sera de leur choix, violente, et dans les claquements de la bannière noire. Ensembles.

Françoise Laurent a choisi la « speculative fiction » légère pour nous parler de ces vieux désillusionnés croyant encore aux vertus du groupe face à l’individualisme forcené prôné par nos sociétés dites libérales, et dont les travers sont en pleine dérive dans cette France de 2018. Et où se retrouvent des tendances actuelles portées à des conclusions sans garde-fous ni retenue dans certains détails de l’organisation sociale officielle telle qu’elle nous est décrite dans le roman. L’écriture soignée de l’auteure nous fait vivre d’emblée le quotidien et les souvenirs de ce groupe de soixante-huitards, avec leurs regrets et leurs convictions humaines  rescapées des chambardements sociaux que créa Mai 68 et qu’ils gardent profondément ancrées en eux.
On regrettera que la multitude de personnages proches d’Augustin puisse amener la confusion à certains moments (à la limite, une liste des personnages, en annexe, aurait facilité les choses), même si on comprend la volonté de l’auteure de donner de l’importance à la taille physique du groupe qu’elle fait vivre dans le roman, augmentant ainsi l’aspect communautaire décrit dans le  récit.
2008 : 40e anniversaire de Mai 68, événement fondateur de notre présent social, mouvement que nos politiciens officiels s’efforcent de rejeter dans l’oubli et de travestir en révolution ratée avec la complicité des faux intellectuels omniprésents dans les médias de masse.
Le roman de Françoise Laurent, avec ironie et noirceur, nous montre un des possibles de cette société de plus en plus bâties par des irresponsables à tous les niveaux et leurs désastres sociaux organisés. Il est vrai, qu’en toute logique ils ne laisseront que la voie de la révolution comme possibilité de rénovation. Et, la violence, ils connaissent, ils aiment. Ils sont prêts, eux… A cause de cela, personnellement, je divergerai de la conclusion ultime des deux dernières pages proposée par l’auteure. Mais, ayons confiance, restons groupés.
Mai 2018, ce n’est pas si loin, au fond…

 Dolla , un roman au-dessus de la moyenne actuelle du genre, publié par une maison d’édition qui se dessine de plus en plus comme étant la vraie l’héritière de ce neo-polar à la française des années 70 et leurs descendants. Rapides, nerveux, sanglants ou plongés dans nos maux actuels. L’épine dans le pied du diable.

 

 
EB (février 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Dolla - Françoise Laurent
 
 











































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L'Immortel
 
 

Franz-Olivier Giesbert
Éditions J'ai lu - Policier - 2008
(fut édité en 2007 chez Flammarion Noir)
 
 

Marseille semble être actuellement à la mode dans le petit univers du polar français. Pourtant voilà une ville qui a déjà donné, et souvent. A commencer par les truands des récits des années 50 dont la majorité était de Marseille, comme le policier d’alors était de Corse.
C’est cette cité, pas toujours à l’abri de la corruption et du banditisme organisé, qu’a choisie l’auteur pour nous raconter l’histoire d’une longue vengeance entre clans criminels luttant pour la suprématie dans la ville. Avec les ramifications nécessaires vers le pouvoir en place et l’argent sale qui coule à flot. Rien de bien neuf, surtout que le sujet est traité de manière assez désuète par le regard que ce roman porte sur les truands qu’il met en scène.
Sachez qu’il s’agit  principalement de Charly, victime d’un attentat assez sanglant, qui le mutile, mais le laisse en vie. Ce qui lui vaut dans le milieu le surnom d’Immortel.
Charly, lui-même truand patenté et expérimenté, un caïd discret qui mène ses affaires à l’ancienne, va organiser sa vengeance du haut de sa soixantaine encore verte. Sans entrer dans trop de détails il faut savoir que cela va faire des morts à ne plus savoir qu’en faire, que les porte-flingues vont tirer sur tout ce qui bouge, et que la police va compter les coups sans trop se poser de questions.

Franz-Olivier Giesbert se comporte dans ce roman comme s’il venait de découvrir que le romancier a tous les pouvoirs dans ses écrits, non seulement celui d’y arracher les ailes des mouches et les voir souffrir, mais même de les écraser sans pitié. L’alibi des faits réels qui seraient dilués dans l’imaginaire n’explique pas le manque de focalisation de ce roman qui ressemble plus à la description de luttes tribales sans fin, sans vraie analyse ou intention qui dépasserait le factuel. Le fait de le placer en 2005/2006 le déforce encore plus, nous faisant croire que le truand stéréotypé des années 50/60 est encore parmi nous et que les « parrains » actuels sont conformes à ce moule. Certains peut-être, certains seconds couteaux certainement, mais la corruption ne se loge pas seulement dans le règlement de compte et s’organise certainement ailleurs que dans les bars louches. Même si la connexion politique y est timidement évoquée, on sent bien qu’elle reste ici conforme aux exemples trouvés dans les années 1950 à 70, et semble tout simplement faire partie du folklore local par la manière dont ce problème est abordé dans le roman. De plus, ce n’est pas vraiment un roman « de mauvais garçon ». N’est pas Albert Simonin qui veut.
Jusqu’au dialecte marseillais qui est « plaqué » comme des rustines dans un texte au français pincé,  et donne l’impression qu’il n’en fait pas vraiment partie, ce qui accentue encore cette sensation d’artificialité présente tout au long du roman. Quant à Marseille, elle sert évidemment de toile de fond, parfois de décors et bénéficie ici ou là de brèves descriptions d’ambiances locales réussies, principalement climatiques. Mais je n’y ai pas trouvé Marseille comme personnage, ainsi que le voudrait une certaine critique qui se contente de clichés et les commentaires convenus que l’on trouve un peu partout. Marseille comme personnage, vous le trouverez chez Izzo avec force, noirceur et flamboyance. Pas ici.

C’est un roman policier, sans aucun doute, mais  L’Immortel  rate son côté noir en s’arrêtant à la cruauté et au meurtre, tout en ignorant une quelconque dimension existentielle ou simplement qui interpelle. Il me semble même que Giesbert ait fabriqué ce roman simplement  pour s’amuser, ce qui en expliquerait le manque absolu de profondeur. Ce qui expliquerait aussi les passages où la prose adopte soudain un ton « léger » que rien ne justifie, l’humour réel étant tristement absent du texte.
Si je me permets d’insister sur les travers de ce roman, c’est que Franz-Olivier Giesbert est souvent présenté comme écrivain de valeur et a tenu longtemps une rubrique littéraire télévisée sur FR3. Rubrique dans laquelle le roman policier était d’ailleurs absent, à de très rares exceptions. Et souvent, les « littéraires » ne sont pas de bons auteurs de romans policiers. Ce que je regrette, mais n’en fait pas un a priori.
Même si le style est parfois ampoulé,   L’Immortel  reste fort lisible et sa construction solide.  Il pourra certainement contenter les amateurs de contes policiers simples et directs.
Ici, en conclusion, je dirai : aurait pu mieux faire…

 

   
EB  (février 2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Franz-Olivier Giesbert - L'Immorterl
 
 







































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Du sang dans la sciure  

(Sunset and Sawdust - 2003)

Joe R. Lansdale 
Thriller - Éditions du Roher - 2008

 

Tout se passe dans une région perdue de  l’East Texas, cette partie du Texas proche de la Louisiane et de l’Oklahoma, dans les années 1930 ; années qui ont vu se développer une des plus grandes crises économiques mondiales, créée par les délires du capitalisme sans freins et la spéculation outrancière en Amérique. La plus forte récession qui frappa les USA bat son plein, associée au Dust Bowl, calamité naturelle qui rendit aride des contrées entières et chassa les petits paysans dépossédés de leurs biens et de leurs terres par des sociétés de crédit aux dents longues. Pour dépérir le long des routes et se ruer  vers des les Etats de l’Ouest américain qui les exploiteront sans vergogne. Les couches populaires soufrent de la faim, les petites classes moyennes se voient sans argent et sans travail, les chômeurs errant dans tout le pays.
Les enfants sont remis au travail. Les trains sont pris d’assaut par les « hobos » clandestins, ces clochards nomades espérant toujours trouver mieux dans la prochaine ville, un quelconque boulot, ou des expédients qui devraient leur permettre de survivre.
C’est dans ce contexte misérabiliste et dans l’indifférence absolue des gouvernements américains de l’époque que naîtront beaucoup de révoltes sociales, vite matées, que l’oppression et le lynchage des Noirs reprendront de la vigueur partout et principalement dans les campagnes reculées. Que beaucoup de « petits blancs » vivront la même misère que celle des Noirs, protégés uniquement par la couleur de leur peau et leur bigoterie hypocrite.
Il n’est pas inutile de rappeler ce contexte afin de mieux cadrer le roman de Joe Lansdale totalement ancré dans cette période, contexte général  auquel il faut ajouter le boom sauvage de la découverte de pétrole dans une région du nord-est de l’East Texas, boom qui va propulser des villages au statut de villes et attirer toutes les corruptions et toutes les exactions vers des contrées perdues essentiellement rurales et  forestières.

Pete, constable faisant office de sheriff local de Camp Rapture,  vient d’être abattu. Dans ce petit hameau entièrement dédié à l’exploitation forestière et à sa scierie, activité qui permet encore de fournir du boulot à sa population malgré la crise. Et où tout le monde se connaît.
C’est sa femme, la belle Sunset à la chevelure flamboyante,  qui l’a étendu après qu’il allait pour la millième fois la battre et la violer. Au milieu d’un de ces ouragans fréquents dans la région et qui a anéanti leur maison. Ce que les habitants du hameau n’ont pas prévu, c’est que Sunset, démunie et sans ressources se cramponne au Colt de son mari et semble s’en sortir pas trop mal. Assez pour que sa belle-mère, une des actionnaires de la scierie,  arrive à la faire nommer constable en intérim. Sans beaucoup d’éducation, ayant été pauvre toute sa vie, mariée à ce Pete coureur, bagarreur et dangereux, elle se considère comme veuve ayant de la chance puisqu’elle peut se reloger dans une tente et recevoir un salaire. Et garder sa fille qui a quatorze ans avec elle. Assez observatrice et ayant le bon sens pour elle, elle naviguera habilement dans les petits problèmes de la communauté assez fruste à laquelle elle appartient, et où le moindre problème ou soupçon impliquant un nègre risque de dégénérer en exécution immédiate par la bande de demeurés et de bigots que sont ses concitoyens de Camp Rapture, ou de Tyler, petite ville proche. La pauvreté généralisée et l’alcool ne facilitant pas nécessairement les rapports humains dans ce petit coin du Texas des années 30.
Sans se décourager, elle engagera des adjoints essayera de se faire respecter, résoudra quelques crises, inspirera assez de confiance pour qu’on la laisse agir en constable à part entière. C’est en examinant les dossiers succincts de son mari qu’elle fera  rebondir une ancienne histoire de bébé trouvé enterré dans une jarre. Affaire assez vite clôturée et pour laquelle son mari semblait ne pas avoir voulu insister malgré que le terrain appartienne à ce fermier noir. Dans les dédales de ce meurtre honteux, elle sera vite aux prises avec des réalités qui la dépassent un peu, mais qu’elle affrontera grâce ses qualités de ténacité et de poursuite d’une justice réelle face aux préjugés qui l’entourent et à la conspiration qu’elle soupçonne.
Mais rien n’est acquis dans ce monde violent que Sunset  doit affronter tous les jours, et les victoires peuvent très vite se transformer en défaites cinglantes. Et sanglantes.

Cet excellent roman noir de Joe Lansdale renoue avec la tradition du naturalisme à l’américaine, une des racines du roman noir moderne et dont les influences les plus marquantes se retrouvent dans le début du 20e s. jusqu’aux années 40. Influences qui marquèrent un des aspects importants du roman noir policier américain naissant (qu’on se souvienne des meilleures oeuvres de James M. Cain ou, exemple plus tardif, des débuts de Charles Williams). Il faut dire que des romanciers fortement naturalistes comme Erskine Caldwell, John Steinbeck ou William Faulkner, avaient laissés des traces indélébiles dans la littérature américaine de l’époque.
Dans Du sang dans la sciure, Lansdale nous plonge dès le début dans l’univers réaliste de ses protagonistes et il ne nous lâche plus. D’une écriture redoutablement efficace il nous décrit ce monde paupérisé des campagnes oubliées de l’Amérique, campant des personnages grandeur nature, qui ne sont pas stéréotypés ni unidimensionnels. Certainement pas en ce qui concerne les principaux ni ceux du deuxième cercle. Ajoutez à cela une nature discrètement mais habilement présente, un climat surchauffé et poisseux, une ironie certaine face aux agissements d’une société manichéiste et sans concession pour les faibles, une description féroce de l’intolérance à l’américaine, et vous aurez un roman de qualité qui vous emporte dans le destin des personnages. Un destin souvent tragique, sans emphase, mais sans vraie concession, qui se profile derrière une intrigue policière qui n’est qu’une des couches qui constituent ce roman riche en évocations prenantes et en péripéties.
Vous serez pétrifiés avec les noirs, vous sentirez l’haleine des poivrots violents, vous entendrez les coups mats portés aux victimes… Vous assisterez au destin messianique d’un pasteur « défroqué » ayant renié la charge et son hypocrisie pour trouver la rédemption dans le séculier ; un destin enrobé de l’ironie sardonique d’un auteur à la recherche d’humanité dans ces groupes humains qui semblent difficilement émerger de la sauvagerie.

Un des meilleurs romans de Lansdale. Recommandé.

 
Note concernant la traduction
Le traducteur Bernard Blanc a pris le parti d’ignorer les « régionalismes » made in USA dans les dialogues et expressions diverses, et de ne pas trop souligner les laxismes et accents divers des langages parlés utilisés. Dans nombre de romans c’est un défaut qui affaibli le texte, mais ici il faut reconnaître que le texte français -tel qu’il nous est livré- est d’une telle qualité tout en ne détruisant pas l’ambiance du roman ni son cadre, qu’on ne peut que donner raison au traducteur
.

 

EB  (février 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Joe R. Lansdale - Du sang dans la sciure
 
 



































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Mise à jour: 20 février  2008
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