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Des vies parallèles  

(La vida ajenas  - 2005)

José Ovejero
Moisson Rouge/Alvik - 2008
 

Tout se passe à Bruxelles et dans ses environs.
On assiste au déroulement de vies partiellement  gâchées par leurs jeunesses difficiles, par des familles contraignantes ou par une misère héréditaire qui ne semble plus lâcher ceux qu’elle étreint. Perdus et essayant de survivre dans cette société qui ne leur fait pas de cadeau, Daniel et Claude, ramasseurs de bric à brac, chiffonniers vivant dans un des vieux quartiers pauvres de Bruxelles, croient enfin avoir un ticket pour une petite vie plus aisée. C’est surtout Daniel, dépressif profond qui n’a survécu que grâce aux médicaments, qui s’accroche à l’idée d’un chantage. Et pas n’importe lequel : faire cracher une des plus grosses fortunes du pays dans la personne de son dernier héritier. La famille Lebeaux qui a mis le Congo Belge en coupe sombre depuis trois générations, qui pèse de son poids actuel dans les trafics divers avec l’Afrique, et qui,  au passage, a exploité la Belgique par le biais bancaire et financier. Sans vergogne, mais discrètement. Par holdings interposés. Ce sera la nécessité de discrétion qui fera bouger Lebeaux, car la somme demandée est dérisoire, et la photo incriminée où on voit son aïeul en Afrique au milieu de serviteurs, de soldats, d’amis riches comme lui ,n’est même pas trop dérangeante : les mains noires coupées qu’on y  voit sont des faits connus des historiens. Mais la colonisation a aussi ses grandeurs, ses richesses, ses missionaires… Degand, son avocat et adjoint très proche va arranger le tout, Lebeaux ne s’inquiète pas trop. Mais dans une deuxième phase, voilà que ces merdeux annoncent qu’ils connaissent des éléments qui relient ses activités au trafic de diamants au Congo et en Afrique, trafic juteux, qui se fait avec l’aide des bandes armées et de vrais bagnes. Degand n’est pas épargné : d’après eux, il aime assez les jeunes africaines.
Ils vont devoir écouter ce que leur disent les maîtres-chanteurs…
On assite aussi au quotidien résigné de Kasongo, réfugié « politique », mobutiste pas très clair, un survivant. Mais à Bruxelles, c’est la mouise pour lui et ses rêves de richesses. Il n’ose pas trop se pointer dans Matongé, ce Congoville bruxellois, par peur d’y être reconnu.  Mais il ne désespère pas, toujours à l’affut d’une bonne combine. La vie facile peut survenir au détour de quelques centaines d’euros. Prêt à tout pour en jeter, Kasongo.
Il y a aussi Chantal et sa petite  fille Amélie. Chantal parvient à survivre, mais c’est la corde raide. Serveuse elle a juste de quoi s’en sortir, et supporte vaille que vaille la tyrannie de sa petite fille, colérique et pleurnicharde. C’est lorsqu’elle sera au creux de la vague que le destin lui jouera un tour à sa façon. Un prince arabe aux allures de chauffeur de taxi va lui apporter une denrée rare : l’amour et la chaleur humaine…
Et Daniel, tout en vidant les appartements et les maisons de défunts, s’obstine. Sa combine est la seule chose de sensée qu’il puisse faire pour ne pas disparaître dans la misère envahissante et les ruelles oubliées de cette ville sans issue. Tout sera pour le mieux, pour lui, pour sa sœur, pour Claude et sa femme alcoolique …

Des vies parallèles est un roman qui prend son temps tout en ne se réfugiant pas dans des longueurs inutiles. Aucune courte digression n’y est inutile, ni innocente. Et d’emblée il nous captive  par son ambiance diffuse de misère, d’abus et de fatalité que l’auteur nous distille sans lourdeur ni insistance au fil des chapitres d’un roman construit en forme de fugue faisant appel au vécu instantané des personnages, et dans laquelle des fragments de leur passé en forment le contrepoint. D’une écriture assez classique, refusant l’excès, Jose Ovejero nous fait vivre les fragments de vie de personnages forts différents dont toutes  finiront par avoir un point d’intersection commun. Des vies qui, à part celles des financiers, ont toutes été mises en danger par la précarité et la misère, la détresse morale, l’isolement et rejet social.
L’auteur a vécu et vit encore à Bruxelles. Il a vécu cette ville et observé en détail ses habitants et ses laissés pour compte, au point de nous en faire dans son roman un portrait en filigrane criant de justesse. On y trouve aussi quelques remarques et points de détails qui nous confirment que Ovejero a bien compris le mécanisme de certains abus et corruptions typiquement belges (*). Mais toujours sans lourdeur, sans appuyer… Comme ce commentaire succinct qui nous rappelle que les ministres belges trouvent toujours un poste au conseil d’administration des banques, ou organismes financiers, installés en Belgique. Comme le parallèle à peine voilé entre l’ancien holding de la Société Générale (groupe belge réel), une  famille de banquiers d’affaires belges, et ceux qu’il décrit dans le roman. Comme leurs ingérences dans les affaires politiques du Congo, la main mise sur les ressources minières, la complicité des divers gouvernements du Royaume depuis l’indépendance du Congo-Zaïre… habilement rappelées dans Des vies parallèles .
Mais c’est aussi un roman qui nous campe des personnages détaillés avec finesse et admirablement construits, englués dans leur quotidien, des portraits de ratés plus vrais que nature. Le tout débouchant sur une fin noire et sarcastique.
Un récit écrit dans un style soigné et juste, nettement au dessus de la moyenne que pratique  le genre. … (**)
Une découverte. A lire ! 

(*) Ce n’est sans doute pas étranger au fait que José Ovejero est aussi historien de formation.

(**)Vu ses talents de styliste de l’écriture et de romancier, on comprend qu’il ait reçu pour ce roman un prix prestigieux (Prix Primavera, 2005).

 
EB (février 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 


 
 
 
 
 

José Ovejero - Des vies parallèles
 
 











































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Nickel Blues  
 

Nadine Monfils 
Belfond - 2008

 
 

Si vous êtes adolescent et que votre grand frère Ralph, qui n’a que 18 ou 19 ans, ne songe qu’à la rigolade, vous ne pouvez que passez des moments de qualité en sa compagnie. Imaginez la java alors que les parents sont partis en vacances pour une quinzaine et vous restez seuls à la maison… avec des amis… avec des invités surprises… Bon d’accord, ce fut pire !
Et avec les parents qui reviennent dans un jour, dont une mère hyper-maniaque du détail domestique, si vous êtes sans pognon dans  une maison transformée en écurie d’Augias cinq étoiles, vous auriez fait quoi, vous ? Ralph et Tony se sont démerdés : ils ont enlevé une bonne femme qui habitait une riche demeure dans les environs. Ce sera elle qui se tapera les corvées. Mais cette prisonnière, après le retour des parents, va être bien plus encombrante que prévu. Comme Ralph, jamais à court de bons plans, veut demander une rançon pour libérer la dame, les voilà avec le gorille de mari aux trousses… Pas prévu au programme. Pas plus que le démembrement des membres de la famille : parents, grand-mère, tous découpés. Heureusement nos deux charlots étaient absents. Heureusement ? Pas sûr, car ce qui va leur tomber sur les épaules ne se trouve pas dans la collection Harlequin. Et va se dérouler dans la panique totale, parmi des branques dont Tony et Ralph vont pouvoir apprécier toute la chaleur sociale.

Cette fois, ce court roman de Nadine Monfils se passe en Belgique, principalement à Bruxelles et dans ses environs, mais propose aussi avec une incursion vers Ostende et son littoral. On y retrouve l'univers déjanté de l'auteure, ici peuplé de personnages atypiques typés, pleins de marottes, ou de tous petits bourgeois qui se complaisent dans leurs vies basées sur un quotidien fait de fadaises essentielles. Ne pas oublier ces bistrots de quartier hantés par des personnages sortis de Breughel l’Ancien pour être plongés dans la gueuze. Et puis il y a les tueurs fous. Dans la furia des événements,  ce petit poisson rouge, qui finira trimballé par Tony et dont l’existence fut plus agitée que celle d’un régiments de paras, sera le seul animal rescapé. Vaut mieux pas savoir ce qui est arrivé aux autres…
Ironie, humour noir, alliés à une tendresse certaine pour ses personnages, et pour la Belgique, voilà ce qui fait de Nickel Blues un récit qui cavale dans les allées d’une réalité à qui a un peu perdu la boule. Belgique cette fois donc il y a, de même que des accents (sans jeu de mot facile) qui nous rappellent certains romans de la série du commissaire Léon de la même Nadine Monfils. Vous aurez aussi droit à une petite exploration du vocabulaire bruxellois basique, cette langue locale qui fut qualifiée de flamand parlé en français, quand elle ne mélange pas allégrement le tout et "approximatise" le reste, et qui trimballe une dose d’ironie peu commune. Mais ce n'est pas du régionalisme, ce roman.  Ne vous y trompez pas.
Ça est pas pour les hettefretters (les ronchons, ceux qui se « bouffent le cœur »), ni les proetmadamekes (les pimbêches, celles qui font prout, celles qui se prennent au sérieux), ce boel (bazar) raconté par une toffe meï (chouette bonne femme) qui a pas peur des tonneklinkers (videurs de fonds de tonneaux) et de ces zatekullen (poivrots) qui frouchelent  (bricoler, magouiller) autour de l’ave met (Vieux Marché, le  marché aux puces de Bruxelles, dans les Marolles).
-Allez, arrête ton stoef (ta vantardiise), babbeleir (bavard). T'as aimé ces carabistouilles?
-Non, peut-être...

 
EB  (février 2008)
 

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Nadine Monfils - Nickel Blues
 
 







































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Tokyo année zéro  

(Tokyo Year Zero - 2007)

David Peace 
Rivages/Thriller  - Éditions Payot & Rivages - 2008


 

L’inspecteur Minami, attaché au quartier général de la police métropolitaine de Tokyo, est chargé de recherches avec une équipe de collègues sur les identités et tenants de deux jeunes filles assassinées et violées, retrouvées dans Tokyo. Les deux meurtres, bien que distants,  ont des points communs, ce qui semble annoncer l’activité d’un tueur à répétition, et ce depuis de nombreux mois. Devenu responsable d’une  section de recherches, la deuxième brigade, l’inspecteur Minami devra se concentrer sur les recherches de l’identité du cadavre pour lequel on a le moins d’éléments.
En ce mois d’août 1946, au-delà  des problèmes liés à ses recherches, il se heurte aux difficultés d’un Tokyo en ruines, d’une occupation organisée par l’armée américaine qui épure les cadres nationalistes et les criminels de guerre, y compris dans la police. Aux angoisses d’une misère commune à tous les habitants de la ville, comme lui sans revenus, sans nourriture et sans soins médicaux.
Et il se considère un des heureux, lui Minami qui a survécu à la guerre, toujours vivant, ainsi que sa famille. Et il a un travail. Quasi sans solde, mais un travail. Avant d’être dans la police il était dans l’armée, a vécu la campagne de Chine et ses horreurs. Un vétéran de la mort organisée orchestrée le Japon totalitaire, nationaliste et raciste.
Une autre victime est découverte, durant ce mois d’août, un meurtre ayant des similitudes avec les précédents,  ce qui mettra la pression sur le commandement de la police qui reproche la lenteur et le peu de résultats de Minami et de sa brigade, alors que l’autre brigade enquêtant sur le premier cadavre à vu ses recherches rapidement couronnées de succès et a arrêté un certain Kodaira Yoshi qui a avoué. Mais Kadaira ne reconnaît pas son implication dans les autres meurtres. Si Minami, dans ses recherches trouve pourtant certaines traces de la proximité de Kodaira, les preuves manquent, certaines identités sont floues. Plus personne n’est ce qu’il semble être. De plus, les témoignages sont souvent tronqués car  Minami doit passer par le monde du marché noir et de la prostitution pour recueillir quelques indices. Il ne peut même plus se fier à tous ses collègues proches. Dans un monde où la vie n’a plus aucune valeur. Y compris la sienne.
S’il continue, c’est hanté par ses souvenirs, malade, drogué  à l’aide de médicaments ; au milieu des ruines, de la mort et en perpétuelle quête de nourriture. Trouvant parfois un bref répit auprès de sa maîtresse, une prostituée qu’il entretient.
Dans les souvenirs qui le hantent, il y a ce Coréen exécuté sur place, en 1945, sans enquête, le jour discours de l’Empereur officialisant la capitulation du Japon et l’occupation américaine, exécuté au sabre pour le meurtre d’une jeune fille étranglée et violée découverte dans un dépôt de l’armée en ruines. Un crime similaire à ceux de ses enquêtes actuelles, crime sans trace dans les dossiers, que personne n’a relié à la liste des meurtres non-résolus de jeunes femmes examinées par la police.

Le récit nous est raconté par la voix de l’inspecteur Minami, voix à laquelle se mêlent sans arrêt les bribes obsessionnelles qui encombrent et envahissent les pensées du policier à tout bout de champ. Que ce soient les bruits divers rythmés et amplifiés par une perception perturbée ou les images et scènes vécues antérieurement par Minami, comme flic, mais aussi comme soldat. En Chine, au Japon.
Dans Tokyo année zéro , le personnage central poursuit sans répit  la Mort dans une quête qui veut arrêter ses dévastations et redonner une humanité aux jeunes victimes du tueur en série. Ou des tueurs ?  Une recherche qui mine et consume ce flic perdu dans les méandres du remords, de la culpabilité et de la vengeance. L’oubli ne lui est pas donné, il se souvient, encore et encore. Sans répit. Il avance en se heurtant de plus en plus à la corruption et aux meurtres, dans la rue, dans les bandes organisées, dans les hiérarchies nippones prêtes à occulter les assassins officiels et à leur redonner du pouvoir, dans le marché noir dont les ramifications importantes touchent l’occupant américain, dans les effets du nationalisme raciste à la nippopne. Il essaye encore et toujours d’avancer, en permanence confronté aux rigidités d’une société japonaise qui a forgé des individus peu enclins à admettre leur culpabilité individuelle, et où seul l’échec de la tâche confiée est l’ultime faute. Son passé guerrier et la débâcle du Japon  ont enseigné à Minami que survivre reste son seul but, la seule justification de son existence face à la mort omniprésente dans ce Japon en ruines, dont la putréfaction répand une odeur qu’on ne peut éviter. Putréfaction des cadavres, putréfaction d’une société en déroute.
Il côtoie le crime organisé pour quémander un peu d’argent et surtout ces fameux calmants qu’il ingurgite par poignées Il s’inféode, trahit, mais survit. Face à la mort, il essaye de garder les yeux ouverts dans son voyage au bout de la nuit…
Mais qui est-il ? Est-ce le remord qui le dévore ? Scènes d’horreurs. Cadavres. Incendies.
Ou la folie ?
David Peace nous donne dans ce roman un tableau halluciné de Tokyo et du Japon à un moment de son histoire qui ressemble à un anéantissement, en ce début de l’après-guerre, fait de paix imposée et de chaos social associé à une misère matérielle absolue, et qui reste une période mal connue en Europe. Un des mérites non négligeables de ce Tokyo année zéro  est de traiter les personnages et leurs relations selon la mentalité et les habitudes japonaises, une réalité qui est à des années-lumière des fondements de la société occidentale, ou de ses comportements sociaux actuels. Ce qui nous permet de voir le cœur du problème avec une approche conforme, comme ceux qui vivent ces événements dans leur quotidien.
Comme dans ses romans précédents, le style de son écriture  accentue le côté obsessionnel du récit mêlant ici incantations et oraisons  par moment. L’ambiance soutenue doit aussi  beaucoup à la fulgurance de cette écriture qui nous entraîne dans un monde proche de la paranoïa, fait de réalité froide, morbide, distanciée et du bouillonnement émotionnel réprimé vécu en permanence par le personnage qui nous en fait rapport. Pourtant,  malgré la très haute qualité d’écriture, celle-ci n’est jamais un obstacle  et  Tokyo année zéro  est le roman de Peace dont la forme est la plus accessible  parmi ceux qu’il a publié jusqu’ici.
Œuvre angoissée, roman du pourrissement, qui nous montre le Japon débusqué et aux abois, face aux conséquences sociales de sa défaite et de son refus d’exprimer des regrets.
Un roman envoûtant, lancinant, d’une noirceur profonde.  Une réussite de David Peace qui confirme une fois de plus qu’il est un des grands écrivains de ces dernières années.

 

Trilogie
David Peace a annoncé à plusieurs reprises qu’il s’était lancé dans une trilogie basée sur diverses affaires criminelles du Japon des années 1946 à 1949. Tokyo année zéro  en est le premier volume, s’inspirant des crimes d’un tueur en série réel de l’époque.
D’autre part, Peace réside au Japon depuis une douzaine d’années, où il vit et enseigne, ce qui lui a certainement permis d’observer cette société en détail. Et d’en comprendre les principaux rouages et habitudes, ainsi que sa rigidité.  Sans parler de la réelle  proximité des sources et références nippones dont il s’inspire pour la construction de sa saga.

 
EB  (février 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

David Peace - Tokyo année zéro
 
 



































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Mise à jour: 6 mars 2008
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