livres
 
 

Photo-Finish  

Tito Topin 
Rivages/noir n° 692 - Éditions Payot & Rivages - 2008
 

Valentine et Christian reviennent dans ce Casablanca qui fut la toile de fond de leur jeunesse et de leur adolescence perdue, plus de quarante ans après qu’ils l’ont quitté, après l’Indépendance accordée par la France au Maroc en début 1956.
C’est surtout Valentine qui veut retrouver les traces de leur ami André Delpierre, leur ami d’alors qui mourut durant l’hiver 1955, suicidé. Mais André était bien plus pour Valentine car elle avait fini par l’aimer passionnément, de cet amour de jeune pas encore adulte, mais ayant définitivement quitté l’enfance, un attachement sans partage et en quête d’absolu.
Ce seront sur les traces du passé et de leur jeunesse turbulente que se lance le couple, dans un Maroc où ils retrouvent les principaux protagonistes de leur brève histoire en compagnie d’André, être fantasque, affabulateur, refusant la résignation. André qui tournait tout en dérision, jouant sciemment avec les situations dangereuses lorsqu’il les croisait.
C’est dans ce sens que va le tracé qui apparaît en écoutant leurs anciens amis, tous proches de la soixantaine lorsqu’ils les revoient durant leur visite. Les souvenirs de Christian s’y mêleront également, lui qui l’a connu à la rentrée scolaire, en dernière année avant le bac. En septembre 1955. Attiré comme tous les autres par ce garçon évanescent et hors-normes, intrigué par l’itinéraire de cet ami qu’il ne comprend pas, il acceptera pourtant les frasques d’André, pour sans doute pouvoir rester dans les parages de Valentine…
Les dernières semaines de la vie d’André se retracent petit à petit avec les divers souvenirs rappelés par des acteurs souvent impliqués malgré eux, jusqu’à cette mort d’André que Valentine semble refuser. Mais sans fléchir, continuant sa quête, elle prend encore et toujours des polaroids des lieux et des gens qu’elle rencontre avec Christian, ce fidèle compagnon qui est prêt à la seconder jusqu’au bout dans ce Maroc qui a vu se perdre leur jeunesse et beaucoup de leurs espoirs. Un voyage dans le passé qui débouchera sur un présent saccagé et des dernières pages en forme de prolongement subjectif qui surprendra le lecteur.

On retrouve dans  Photo-Finish  la prose claire et prenante de Tito Topin dans un roman au filigrane noir et amer, sorte de constat de dérive d’une génération qui sera trop prise par les problèmes individuels que pour pouvoir résoudre ceux des sociétés dans lesquelles elle vivra, des sociétés qui s’effilocheront sous ceux-là même qui en font partie.
S’il ya du Grand Meaulnes dans la mise en place et les agissements du jeune André, le tout est très v ite corrigé par une destinée existentielle et tragique qui semble plus sortie de  L’Étranger  que d’un roman d’action : le refus d’un être jeune face au futur qu’il sait fait de compromis et de médiocrité. Refus qui entraînera aussi les êtres les plus proches de cet antihéros dans un niveau de tragique qu’ils n’assimileront jamais entièrement.
Le roman est construit à partir de courts récits successifs faits par les divers protagonistes, racontant, en s’y reprenant à plusieurs fois, des fragments de leur passé de 1955. Fragments racontés au temps présent, ce qui en renforce l’impact et l’impression de vécu, pour former un tableau qui se complète en avançant dans les témoignages. La vérité et le personnage réel d’André y sont alors révélés progressivement, tel un polaroïd de Valentine en phase de développement…
Ce qui frappe, tout au long de  Photo-finish , ce sont les agissements des jeunes de 17 à 20 ans de l’époque qui sont particulièrement bien observés, offrant un mélange de naïveté, de liberté nouvelle, de conventions et de rejets. De cruauté.  Le tout sur fond de Casablanca en pleine ébullition indépendantiste.

Un Tito Topin, on l’aura compris,  fort éloigné du registre de la caricature et de l’humour noir. Un roman assez court qui, sous ses dehors strictement comportementalistes, finit par toucher le cœur et l’âme au travers des destinées en grisé de ses trois personnages principaux.
A lire.


EB (mai  2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Tito Topin -  Photo-Finish
 
 











































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Papiers gommés
   
 

A. D. G.
Le Dilettante  - 2008
 
 

Cette fois, et encore de manière posthume, il s’agit de la publication des articles que produisit A.D.G. pour un journal décadaire : « Le Libre Journal de la France courtoise » de 1993 à 1996. Cette chronique s’intitulait : « Et c’est ainsi… », et le présent volume reprend les 100 textes que l’auteur a fourni au journal.
Oui…et non.
Car le vénérable directeur des éditions Le Dilettante, comme il s’en explique dans une préface sous forme de lettre au ton pince-sans –rire, s’est vu obligé d’opérer des coupes sombres dans des textes d’inspiration satirique, branchés sur l’actualité politique et sociale, maniant humour, non-sens, fustigation, et j’en passe, le tout publié dans un canard qui ne s’obtenait que sur abonnement… et à une époque où toute critique teintée d’exagération et de sarcasmes n’était pas encore soumise à la hire permanent des pensants-correctement, des pratiquants du premier degré stricto-sensus (et parfois en dessous) et de tous les censeurs communautaristes que nous subissons actuellement. Bref, il coupa.
Ce qui nous vaut le titre actuel du recueil, des phrases et des paragraphes absents, quand ce n’est pas la page ou toute la chronique (comme la n°51 ou 55, pages immaculées dans le recueil, jusquaux titres qui en sont absents).
Il faut savoir que A.D.G. était ami du directeur-fondateur du « Libre Journal de la France courtoise », Serge de Beketch, qu’il rencontra en 1974. Ce royaliste réactionnaire lui servit d’ailleurs de modèle pour élaborer son fameux journaliste alcoolique, royaliste, anarchisant et tourangeau, Machin dont il nous conta les aventures fictionnelles et picaresques dans une fameuse série de romans noirs.
Ce qui explique qu’il accepta de fournir des textes à de Beketch lorsque ce dernier lança son « Libre Journal » en 1993.
Cette publication qui se déclarait « journal de résistance française et catholique », soutenait, sous l’influence de son fondateur, certaines branches de l’extrême droite populiste en France, tout en faisant poindre dans les articles un ton fait d’irrespect, de fronde et de satire, à forte coloration politique. Jusqu’à l’exagération et aux thèses indéfendables. « Le Libre Journal » s’arrêta après la mort de son fondateur et plus de 400 numéros, fin 2007.

A.D.G., on le sait, se positionnait à droite, tout en gardant une certaine indépendance et des vues personnelles. Il est par ailleurs regrettable qu’une certaine critique alliée aux Savonarole contemporains, estimait devoir juger les écrits fictionnels de A.D.G. aux seules normes de la bien-pensance politique actuelle, lui faisant des procès d’intention pour des romans qu’ils n’avaient souvent même pas lus… créant ainsi un ghetto de fait autour d’un des auteurs les plus importants du néo-polar français. A.D.G. qui côtoyait  régulièrement J-P Manchette, par ailleurs. Les deux ayant plus que des affinités littéraires, véritables confrères en polar.

Avec  Papiers gommés , il ne s’agit aucunement de polar, on s’en doute, mais, répétons-le, d’écrits satiriques, brefs et jubilatoires. On peut ne pas être d’accord avec tous les points de vue pris par l’auteur dans ces textes, mais il faut reconnaître que ses cibles, toutes imbues de leur importance, méritant la plupart du temps les pieds de nez et les grimaces dont il les abreuve. Le tout avec son style très personnel où se mélangent allusions noyées, calembours épais, à-peu-près très approximatifs, fugaces références à peine soulignées, et… un humour débridé permanent.
C’est pour cet aspect  de l’écriture d’A.D.G., un ton d’humour noir et ironique qui se retrouvait dans sa production romanesque, que je me devais de parler de ce recueil.
Etroits d’esprit, ultra politiquement corrects et sectaires : passez votre chemin. L’auteur peut encore vous chatouiller sans vous faire rire… Vous risquez de vous blesser en le maniant.
Quand aux autres, vrais potaches, régalez-vous des fausses polémiques induites par un certain Bernard -Evi  Henry (B-E H), du nombre élevé de chroniques ayant uniquement le délire humoristique comme but, de sous-titres à méditer tels : Pampres et serments d’ivrognes – Grandeur consécutive et paradoxale du nain – Passions alimentaires – Cruauté mentale du calcul…De phrases frappées au coin du non-sens, telle : « Et c’est ainsi que si le nanisme rend sourd le Conseil d’État, grand est le nain pondérable. ».
A.D.G. y fait aussi, bien sûr, des incursions dans le monde politique des Balladur, Chirac, Mitterrand, Rocard, Fabius et Cie, mais toujours humour en tête.

Nous ne saurons pas par cette publication, ce que cachent les « blancs » qui occultent des pans entiers du texte de  Papiers gommés . Mais ce qui en reste ne nous effacera pas notre sourire. Ni notre plaisir de lecteur.

 
EB  (juin 2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

A.D.G. - Papiers gommés
 
 







































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 


Journal    
1966 - 1974 

Jean-Patrick Manchette
Éditions Gallimard (Hors série) - 2008

 

Gallimard nous livre ici la publication intégrale des quatre premiers cahiers du journal tenu par Jean-Patrick Manchette, cahiers qui dès 1966 prirent le relais de ses agendas où il jetait parfois des notes succinctes.
Les cahiers originaux comportent chacun près de 250 pages quadrillées, manuscrites et parsemées de collages faits de découpes d’articles et entrefilets de journaux.  
Le présent volume regroupe les quatre premiers de ces cahiers, allant de fin 1966 à mars 1974 ; Manchette en remplira un total de 20, jusqu’à sa disparition en 1995.

Les années 1966 à 1971 sont cruciales pour cet auteur qui venait d’avoir 24 ans en décembre 1966, et qui, de travaux d’écritures sur commande en travaux divers, débouchera sur le récit pour la jeunesse et finira par publier des polars très personnels en 1971, un genre qu’il rénovera en  livrant ses premiers romans, tout en affirmant sa carrière d’écrivain. Et en gagnant la certitude qu’il pourra vivre de l’écriture, même si ce sont encore et toujours des années de galère, aux maigres rentrées, années difficiles qui en octobre 69 lui font écrire dans son journal qu’il se donnait jusqu’à 35 ans pour percer dans l’écriture et en vivre- se déclarant prêt à reprendre les études pour obtenir une licence de français et se diriger alors vers l’enseignement.
Heureusement pour tout le monde, à commencer par lui, le début du succès comme romancier de polars noirs poindra en 1971, et révèlera celui qui est toujours à ce jour le romancier francophone le plus marquant du genre, véritable novateur, styliste hors pair, dont l’influence fut énorme sur tout ce qui suivit dans cette littérature en France.

Les 630 pages de ce premier volume nous plongent au cœur de la vie quotidienne de Manchette, nous révélant son attachement profond pour sa femme Melissa, parmi les diverses notes relatives à ses activités de damné de l’écriture qui essaye de nouer les deux bouts.
On assiste également en direct à sa recherche d’introductions et de travaux pour le monde du cinéma français, au point de mobiliser une très grande partie de son énergie d’écrivain. A noter que Manchette cherchera tout au long de sa carrière à établir de liens avec le cinéma, comme scénariste, dialoguiste, adaptateur, visant même parfois la réalisation.
Jusqu’en 1970, au milieu de ses travaux alimentaires, le cinéma représentait certainement à ses yeux  le moyen le plus rapide pour qu’il  puisse se procurer des revenus décents voire excédentaires. Mais il y a plus, car comme le révèle son journal, c’est un passionné de cinéma, un fou de films… Un faim vorace d’exploration lui fait visionner des dizaines de films par mois dont il note les titres, agrémentés parfois d’un commentaire, souvent lapidaire.
Il est aussi intéressant de voir comment le jeune Manchette, commençant par des évaluations souvent douteuses ou tendancieuses de nombre de ces films –à l’exception d’intuitions fulgurantes qui pointent ici et là -  va progressivement développer un jugement plus sûr et mieux équilibré, au long des années qui passent, sa propre culture du film se développant.
Et nous savons de quoi il s’agit puisque nous les avons presque tous vus… et  nous avons toujours accordé une grand importance au cinéma qu’il soit de genre ou pas.
Son jugement s’est à ce point éclairci, qu’il juge sans complaisance mais lucidement, avec justesse, la version filmée que Chabrol fera de « Nada » lors de sa sortie en 1974, et qui n’est pas très bonne. Avis que nous partageons, et ce depuis longtemps.
Il y aurait  encore beaucoup à dire sur les rapports ambigus qu’entretint Manchette avec le monde du film tout au long de sa vie, monde qui le lui rendit bien en ne donnant aucune adaptation réussie de ses romans, une ou deux petites demi-réussites tout au plus.
Mais ce n’est pas l’endroit pour le faire…

Si jusqu’à fin 69, Manchette nous fourni quelques digressions politiques assez fournies dans ces notes, le tout est assez tâtonnant et reste sur le plan des idées. Ces digressions vont disparaître dans les années suivantes, remplacées par des notules qui ne rapportent que des faits ou le contexte politique général- à l’étranger surtout. Ce qui frappe le plus, c’est l’absence de commentaires sur mai 68 durant cette crise (à lier à son aversion pour la violence terroriste ?? ou à son refus de s’engager dans des partis ou factions ??). Par ailleurs beaucoup de réflexions par rapport à l’Internationale Situationniste et à la Société du spectacle, comme on peut s’en douter, sachant par ailleurs l’influence énorme qu’à eu Debord à un moment sur la perception de la société moderne par Manchette. Influencé par les idées de gauche et un certain gauchisme, c’est certain, mais l’auteur, on le sait,  garda au cours de sa vie  son indépendance et sa vision personnelle de la société.

On retrouve dans ce Journal des traces éparses de ses compositions romanesques importantes en cours, ou avortées, avec parfois de brèves indications qui seront du pain béni pour les exégètes et les chercheurs, à côté des écrits alimentaires.
Et il apparaît clairement tout au long de ces pages, que Manchette s’épuisait physiquement par l’excès de travaux, minant sa santé.
On se rend compte devant l’afflux de références et de titres de livres notés, que Manchette fut un lecteur boulimique, affamé d’informations, faisant ses classes dans ses lectures, de la philosophie à la littérature, de la politique à la psychanalyse. Et ce fut aussi un grand lecteur de littérature policière, un auteur qui savait de quoi était fait le genre qu’il pratiquait. Ce qui n’est pas, hélas, toujours le cas, et encore moins de nos jours.
Insatiable, lisant sans cesse, on assiste par exemple à sa découverte éblouie de John D. McDonald. Et il y en aura d’autres. On retrouve aussi toute l’attention et la passion qu’il consacrait à la SF, au travers de ses lectures et de ses choix. Peu de domaines, en fait,  lui resteront étrangers, comme on peut le constater à l’énoncé détaillé des livres qu’il lit.
Quelques phrases, quelques références musicales éparses très précises, nous rappellent que Manchette fut un grand amateur de jazz, et qu’il joua même du saxophone.
D’une écriture assez directe, très lisible et bien plus structurée qu’il n’y paraît, ce  Journal  est un complément bienvenu pour tous ceux qui s’intéressent de près à cet auteur d’exception (*) qu’est Manchette. Si l’homme jeune s’y révèle à petits traits, l’écrivain y est omniprésent. De même qu’un bourreau du travail et un intellectuel jamais au repos.
Du 29 décembre 1966 au 27 mars 1974.

Indispensable.

(*) Pour tous les autres : si vous ne connaissez pas bien Manchette, c’est une grave erreur.
Commencez par lire ses romans noirs.

Notes sur la présente édition
Aspect positif : louons Gallimard d’avoir fixé le prix de vente de cet épais volume, à la présentation soignée, au montant  très raisonnable de 26 €
Côté regrets : un index des noms manque cruellement (même si nous savons que ce la ne se règlerait pas en une poignée de pages, cela ne devrait pas grever le prix du volume) et quelques photos personnelles datant de ces années auraient été les bienvenues (en complément du cahier existant  montrant les photos de certaines pages du Journal original et manuscrit- ici l’influence sur le prix pourrait se faire sentir).

EB  (juin  2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

J-P Manchette - Journal (1966-1974)
 
 
































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Mise à jour: 6 juin  2008
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