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Prière pour Dawn  

(A Prayer for Dawn- 2004)

Nathan Singer
Moisson Rouge/Alvik - 2008
 

Si le personnage central de ce roman atypique  est Dawn, cette jeune gamine de neuf ans qui semble déclencher l’intérêt et une certaine sérénité partout où elle passe, on ne peut parler de  Prière pour Dawn  sans placer au même niveau le personnage de Donavan, quatorze ans, gosse de riches, déraciné, étranger dans son propre monde, trop intelligent et trop homo.
Vous serez pris à la gorge par ce Joey Spitfire et sa chronique en forme  de « reality-fiction » politico-mal-pensante, dans une revue underground branchée, confidentielle et anarchisante.   
Les vrais héros qu’on y proclame sont ceux qui fournissent de la came pure, pas coupée à la saloperie ; les passages obligés sont les prisons, vraies géhennes à nègres et à petits blancs.
L’amour officialisé n’y fonctionne pas, débouche sur les familles décomposées, broyant les enfants ou certains pères, provoquant fuites, pétages de plombs et impossibilité de vivre.
Ce qui marche bien, ces sont les amours contre nature, les enfants qui se prennent en main, l’écolage par des groupes alternatifs et  la contestation, la route rédemptrice …
La répression qui est incapable de faire régner l’ordre et encore moins la justice, n’est qu’une machine à broyer folle et incontrôlée, semant le meurtre et la désolation partout où elle passe.
Il y a aussi le 11 septembre et son culte sanglant, il y a aussi le gouvernement qui défend toujours les mêmes classes… il y a… il y a…

D’une richesse insoupçonnée, ce roman nous colle un contre-type de cette Amérique suffisante et arrogante sous le nez, plein de politiquement incorrects comme seuls remèdes aux excès d’un système qui engendre des problèmes sans fin pour les individus faibles ou exclus. Un système qui prône l’individualisme et qui, fondamentalement, nie et broie l’individu par ses excès.
Nathan Singer s’ingénie à exhiber des personnages qui sont les négations même de ce que prêche cette Amérique trop bien pensante, des caricatures vivantes sorties de ce qui forme les pires cauchemars d’une société mortifère, autoritariste et fascisante.  Pédophilie, homosexualité, pornographie, révoltes anarchistes, nihilisme, drogue, richesse obscène découlant d’activités réprouvées, vies inutiles et creuses de bourgeois réputés rangés qui ne peuvent s’éclater que dans le vice et la fornication, minorités prêtes à la vengeance, anti-autoritaristes, art subversif… les ingrédients de cette Amérique du refus et de la provocation.
Tout se recoupe et d’imbrique dans les intrigues multiples et brèves qui se développent en forme de longue protestation, le tout enserré dans une construction subtile et fascinante, une construction maîtrisée par un auteur qui manie admirablement l’outrance et l’invective dans un texte offrant une réelle innovation.
A cela s’ajoute un style très construit, à tonalités variables, mais qui prend le lecteur et ne le lâche plus, tout en n’ayant pas recours à l’artificiel pur où à l’exagération comme certains textes qui se veulent « dans le coup », mécaniques et sans inspiration, trop souvent rencontrés ailleurs. Ici, dans  Prière pour Dawn , fulgurance, révoltes et tendresse touchent le lecteur dans ce premier roman d’un auteur qui nous donne plus que des promesses. Un livre abouti et fascinant en forme de cri de révolte allié à une vision poétique omniprésente. Une réussite.

Moisson Rouge
On ne peut que rester élogieux devant la constance du bon choix que nous observons dans les premières publications de Moisson Rouge, ces premières sélections de cette jeune Maison qui nous révèlent de vrais auteurs et des romans étrangers qui méritent d’être connus, originaux, souvent hors-normes, toujours d’une qualité bien au-dessus de la moyenne actuelle.
Un éditeur à suivre de près.

 

EB (juin 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Nathan sSnger -  Prière pour Dawn
 
 











































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Contes pour petites filles criminelles
 
 

Nadine Monfils
Vertiges, tendances noires - Éditions Tabou- 2008
 
   
Il s’agit de la réédition du troisième recueil de nouvelles publiées par Nadine Monfils, qui tous mettaient en scène des petites filles dans tous leurs états : perverses ou criminelles.

Les 13 courtes nouvelles des  Contes pour petites filles criminelles , nous plongent dans un univers fait d’humour noir souvent froid et distancié, qui en augmente l’effet d’étrangeté ou de morbidité selon le cas. Sur cela se greffent aussi une pointe de surréalisme, de merveilleux et de fantastique pour former des espaces qui ne répondent strictement qu’à leurs propres lois, comme c’est souvent le cas chez Nadine Monfils.
Mélange d’innocence, de perversité innée, de sexualité déviée précoce et d’instinct meurtrier, les petites filles qui nous sont contées dans ce recueil jouent rarement à la poupée pour se positionner dans le monde qui les entoure, mais elles le font toujours avec plaisir. Pour leur seul plaisir malsain. Et les adultes qui, pour leur malheur, les approchent, ont avantage à filer droit. Les jambes à leur cou, de préférence…

La boîte à violon, Le nain aveugle, La cage ou La vie en rose, par leurs transgressions noires et leurs provocations ouvertement répulsives sont les moments forts du recueil, au milieu d’ autres récits tous pernicieusement délectables, et qui tous réjouissent le lecteur. Ou l’épouvantent. C’est selon. Mais il y prendra un malin plaisir…

Note sur les éditions
La première édition de ce recueil date de 1983, sous le titre :  La mort tendre, 13 contes pour petites filles criminelles . Il fut réédité une première fois en 1997 par les Editions Blanches avec un titre légèrement modifié :   Contes pour petites filles criminelles .

 

EB  (juin  2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 


Nadine Monfils - Contes pour petites filles criminilles 
 











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Plutôt mort que Rouge ! 

(Will You Still Love Me Tomorrow - 2001)

Ed Gorman
Aube Noire - Éditions de l'Aube - 2008

 

C’est le troisième volume de la série Sam McCain traduit en français. Série dont le personnage récurent est un jeune avocat, attaché aux services juridiques de la petite ville de Black River Falls. Sam McCain sert aussi parfois de détective enquêtant dans le cadre d’affaires locales pour la juge d’instruction Esme Ann Whitney, conservatrice, bourgeoise… et délurée, bien qu’ayant atteint la soixantaine. Son patron.
Une des caractéristiques de la série, en dehors du fait que tout se passe dans une petite ville de l’Iowa  et ses environs, une Amérique profonde et traditionaliste, c’est que chaque volume porte un titre original anglais qui est le titre d’une chanson populaire datant de la période durant laquelle se déroule l’intrigue du roman. Une autre est que tout se passe chronologiquement depuis les années mi-50 jusqu’à la mi-60, une année particulière servant à chaque fois d’arrière-plan au récit de chacun des romans.
Pour le présent volume de la saga, plutôt que le titre de la chanson utilisée dans le titre anglais du roman, chanson sans doute moins bien connue en France, le titre en français reprend une expression en vogue durant la vague d’anti-communiste primaire qui suivit la seconde guerre mondiale aux USA, et qui culmina dans la chasse aux sorcières et les listes noires mises au point par le fameux sénateur républicain Joe McCarthy, alcoolique notoire, qui joua les inquisiteurs avec la bénédiction du gouvernement républicain en place et du président Eisenhower. Jusqu’à ce que leur marionnette les inclut, avec l’Armée, comme cibles dans sa campagne de délation et de purges… Ike lui-même veillera, en 1954, à ce qu’on discrédite jusqu’à l’anéantissement la créature vorace, et paranoïaque, vite fait. Mais l’anticommunisme irrationnel et ravageur fera désormais encore partie du paysage américain durant une bonne quinzaine d’années, menaçant d’anéantissement tout ce qui n’était pas à la droite de Nixon, libéraux, socialistes,  intellectuels, étudiants, chercheurs, syndicalistes politisés, simples citoyens. Un flambeau que reprit avec brio le fameux « héros » J. Edgar Hoover, et les fameux dossiers secrets de son FBI.
En 1957, la chasse aux « commies », aux « reds » est encore très vivace, et un climat de suspicion et de délation prévaut toujours à l’égard de ce qui ne se coule pas dans le moule américain ultraconservateur, tout est suspect : défendre la cause des noirs, enpêcher de les laisser lyncher, prétendre qu’il y a des droits civiques pour tous les Américains, défendre les droits de l’hommesont des motifs suffisans pour vous marquer de l’opprobre populaire, par des foules qui ne demandent qu’à débusquer les ennemis intérieurs aiguillonnés par les politiciens manipulateurs, où les classes très favorisées, et leurs propagandes haineuses.
Et, dans l’Amérique profonde, la chasse bat toujours son plein.
C’est dans ce climat d’oppression et de suspicion qu’un conseillé politique de la Maison Blanche, Connors, d’origine populaire et mis à l’écart par un changement de pouvoir, sera assassiné, dans cette petite ville de Black River Falls, dont il est originaire et où il ne se passe pas grand chose habituellement. Alors qu’il était  accusé par des lettres de menaces d’être un sympathisant  communiste. Il faut dire que Connors défendait des politiques libérales de gauche, s’était penché sur des problèmes sociaux, assez que pour le faire qualifier de dangereux par certains. Très vite, l’arrière-plan anti-rouge est révélé, et la juge même si elle ne partage pas les vues politiques de Connors sera outrées par l’idée de crime d’opinion. Sentiment renforcé lorsque deux autres meurtres viendront émailler la situation, meurtres impliquant les milieux de l’extrême-droite nationaliste, raciste, et anti-gouvernementale.
Sam McCain sera un peu dépassé par les événements, surtout qu’il se trouve à chaque fois mêlé à la découverte des cadavres et face à la stupidité légendaire du sheriff local, dont la seule qualité est d’appartenir au clan familial qui contrôle la ville politiquement et financièrement.
Dépité par l’attitude de la belle Pamela qu’il poursuit de ses ardeurs depuis des années, assailli par la cour plus que pressantes de quelques belles qu’il croise dans son enquête, pas insensible au charmes évidents de dames mûrissantes, Sam devra essayer de marier les urgences de sa  libido débordante et les impératifs de son enquête.
Heureusement il a bon caractère, Sam, et un rien l’amuse. Et ce sera avec son regard ironique qu’il nous baladera au milieu des travers de l’Amérique profonde et habituellement silencieuse. Lui qui serait plutôt tendance libérale et humaniste. Et sentimentale.

Comme toujours dans sa série, l’auteur manie un humour discret mais qui enveloppe tout le récit, à l’exception des épisodes sanglants présentés sous l’angle réel. Les travers de la province, les hantises et les peurs de la clase moyenne des années 50, les injustices et les abus d’une société bien-pensante, sont toujours présents dans le roman, éclairés par les remarques de McCain ou des épisodes secondaires l’incluant. Si le cœur de l’intrigue est alimenté par le débordement politique des années 50, ses rouages ultimes ne sont pas du même registre, et on comprend pourquoi, vu le parti-pris de légèreté apparente déjà souligné. C’est dans l’arrière-plan, dans l’accessoire, dans certains traits d’humour ironique, qu’on trouve chez Ed Gorman une vision plus critique d’une Amérique qu’il aime, mais qu’il ose voir telle qu’elle est. Et qu’elle fut.
Plutôt mort que Rouge ! , une lecture agréable qui vous mène cependant en douceur au cœur d’une Amérique engoncée dans son système inavoué de classes, abreuvée  d’ice-cream soda, de drive-in, de rock ‘n roll, de naïveté, faisant preuve à la fois d’innocence et de manichéisme primaire. 

 

EB  (juin  2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Ed Gorman  -  Plutôt mort que rouge !
 
 



































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Mise à jour: 3 juillet 2008
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