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Le serment 
 

(The Good Physisian - 2008)

Kent Harrintgon
Thriller - Éditions du Rocher - 2008
 

Avertissement : si ce roman vous tombe sous la main, évitez de lire la 4e de couverture qui dévoile beaucoup trop de l’intrigue.

Le Serment vient d’être publié simultanément en France et aux USA.
Ce thriller qui mélange espionnage, suspense et  roman noir, prend place au Mexique, et remet en scène Alex Law qui était apparu dans le roman  : Point de non-retour.
Cette fois, Law, cadre opératif vieillissant de la CIA, dirige la cellule locale depuis l’Ambassade à Mexico, dans ce Mexique qui est traditionnellement, vu sa proximité géographique,  un repère d’espions et de collecteurs de renseignements opérant pour des pays ou des factions hostiles aux USA. Or depuis peu, un faisceau d’informations confirment l’existence de cellules contrôlées par Al Quaïda qui acheminent des personnes et du matériel vers le Mexique pour probablement préparer une action terroriste contre les Américains. Où, comment ? Personne ne le sait et Langley, siège de la CIA, n’attache pas d’importance à ce qu’il considère n’être que des rumeurs.
Attaché à l’ambassade, Collin Reeves, un jeune médecin chargé d’aider les Américains à Mexico, en cas de problèmes de santé, est de fait un agent de la CIA, contrôlé par Law, mais mis en veilleuse malgré qu’il réclamait un poste d’action. Peintre amateur durant ses loisirs, sans réelles attaches, le jeune médecin sera soudainement fasciné par une jeune femme qu’il doit soigner à la demande du patron du petit hôtel qui fait face à son appartement. Elle se dit Américaine, et, sérieusement malade, il la fera hospitaliser. Ce qui ne fera que le rapprocher d’elle, à son grand trouble… D’un autre côté il se voit réclamé par la femme de Law, atteinte d’une tumeur, car il a gagné toute sa confiance et son estime en temps que docteur. Ce qui le fera entrer dans le cercle intime de son patron alors qu’il cherche désespérément une porte de sortie pour échapper à sa fonction trop monotone et pouvoir quitter la CIA.
Mauvais endroit, mauvais moment, car Law fera appel à Reeves pour l’assister en tant que médecin dans une opération secrète sur le terrain. Law et son assistant le plus proche, son ami,  Butch Nickels sont sur la trace d’étrangers résidant à Mexico qui semblent avoir côtoyé la filière terroriste, une filière  qui aurait des complices sur place. Sans garantie, évidemment, mais c’est un détail, car les interrogatoires plus que musclés finiront par faire apparaître la vérité… Tant pis si on se trompe, tant pis si on fait des victimes : c’est la guerre au terrorisme. Le credo inflexible de Law et de Nickels.
Reeves se retrouvera  vite face à sa conscience : il est médecin et ne peut être complice d’actes barbares pour lesquels on lui demande de faire durer les victimes. Même s’il est de plus en plus évident que quelque chose est en préparation. Déboussolé moralement et humainement, ballotté par des événements se plus en plus dangereux, Reeves s’accrochera à son serment d’Hippocrate, son dernier repère éthique dans ce monde qui l’entoure et qui semble avoir perdu la boule. …
Mais ce rempart moral sera-t-il suffisant pour qu’il s’en  sorte indemne ?

Kent Harrington nous offre avec Le Serment un thriller qui sort fortement des sentiers battus mettant en scène des personnages qui sont tous en rupture avec une vie normale et dont on suit les destins symétriques sur les deux pans opposés d’un même problème. Celui du terrorisme, on l’aura vite compris, mais aussi celui d’une morale qui n’est que l’éthique de la condition humaine, et n’a rien à voir avec les faux refuges moraux qu’offrent les religions, les idéologies, ou les divers nationalismes. Comme souvent chez Harrington, les personnages révéleront leurs vraies limites, leur vraie grandeur ou noirceur, dans des situations violemment abruptes, où la mort est le final, le seul enjeu. S’il joue la carte thriller, et de l’intrigue à rebondissements, c’est en y ajoutant ces dilemmes sur le parcours de ses personnages qui sont tous en bout de piste, certains le sachant, certains le découvrant, tous réagissant de manière fort différente, tous en route vers la catastrophe, la solitude  ou la mort.
Roman intéressant dont l’ambition est desservie par un récit qui hésite parfois entre simple narration d’aventures et l’exploration complexe des personnalités des protagonistes et de leurs destinées. Desservie  aussi par une traduction française quelconque qui souvent  ne soutient pas l’ambiance subjective créée par Kent Harrington.
Reste un thriller aux accents noirs, plus intelligeant que la moyenne actuelle du genre, un roman qui aborde des sujets délicats sans sombrer dans un manichéisme de convenance à l’américaine  trop souvent rencontré chez d’autres romanciers de genre. L'histoire du Bon Docteur.

 
EB (juillet 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 


 
 
 
 

Kent Harrington - Le Serment
 
 








































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Gentil, Faty !  
 

Frédéric H. Fajardie
Babel Noir n° 21 - Actes Sud - 2008
 
 

Ce roman est la réédition du court roman publié chez Fayard Noir en 1981, au début de la carrière d’écrivain de polars noirs de Frédéric Fajardie, un des auteurs français les plus prometteurs de la génération des années 70 et du néo-polar d’alors.
Le roman fut déjà réédité une première fois par Actes Sud en 1997 (collection Babel).

Débutant en novembre et se terminant durant la soirée de Noël, Fajardie nous raconte les méfaits d’un tueur à répétition qui tient aussi  de la monstruosité par son aspect physique d’énorme bonhomme Michelin de plusieurs quintaux, et par ses capacités mentales qui ne dépassent pas celles d’un gosse de quatre ans. Ses victimes sont toutes de très jeunes femme dont il brise la nuque.
Au désespoir du Principal de police Stievart, pas de piste réelle, et les crimes continuent dans Paris pris par le froid et la neige. L’inspecteur Kasbarian, responsable de l’enquête fera ce qu’il peut, comme il fait ce qu’il peut pour son supérieur qui, âgé et malade, est en bout de course, seul face à une mort prochaine.
Un témoin finira par confirmer que le tueur est d’une grosseur monstrueuse, mais Kasbarian ne parvient pas à en savoir beaucoup plus, mais les quelques indices récoltés permettent de croire que plusieurs personnes sont impliquées.  Toujours dans le froid et la solitude, malgré les équipes de police, Kas fera de son mieux, même si cela ressemble furieusement au pire.

Roman très bref qui, sous sa noirceur épaisse, cache des valeurs essentielles pour l’auteur et ses personnages : l’amitié, la compassion et la fidélité. Que le personnage soit flic ou criminel.
Le tout raconté par alternance du point de vue des flics de l’enquête et du point de vue  du tueur et de ceux de son environnement. Des pages fulgurantes vous emmèneront dans les enfers respectifs de ces personnages broyés par leurs destinées, vers un épilogue des plus désespérés. Avec Fajardie, il neige en enfer et le pâle soleil d’hiver ne peut qu’être noir.
Dans  Gentil, Faty ! , au-delà du désespoir émanant des vies des personnages mis en scène, s’ajoute une fascination pour la monstruosité et la déviance, formes d’innocences perdues, touchant par moment à la poésie.
Court roman à conseiller aux amateurs qui ne reculent pas devant la noirceur totale et l’existentiel. On y retrouve aussi la patte d’un Fajardie qui fut un maître nouvelliste, qui sait donc aller à l’essentiel tout en restant sensible aux rythmes d’un récit, et qui est capable de créer des ambiances prenantes en quelques mots.
Il ne reçu pas toujours la reconnaissance à laquelle il aurait eu droit, ce qui l’éloigna du roman noir et accentua sans doute l’oubli dont il fut victime un certain temps.
Mort en 2008, espérons que les éditeurs français, suivant l’exemple de Babel Noir, auront à cœur de reprendre les meilleurs textes de Frédéric H. Fajardie pour les faire (re)découvrir à la jeune génération actuelle.

 

EB  ( juillet 2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Frédéric H. Fajardie - Gentil, Faty !
 
 







































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Voleurs d'encre   

(Ladrones de Tinta - 2004)

Alfonso Mateo-Sagasta
Rivages/Thriller - Éditions Payot & Rivages - 2008

 

Ce roman historique se base sur des faits authentiques concernant le Don Quichotte de Cervantès, et ses avatars de publication au début du 17e siècle. Les aventures de Don Quichotte furent publiées en deux volumes, et ceci avec un intervalle de dix années entre les deux.
La première partie, publiée en 1605 eut un certain retentissement, roman satirique, cachant quelques clés s’adressant à des personnages connus en littérature ou ailleurs. Le succès de cet ouvrage novateur, ancêtre du roman moderne, sans faire la fortune de son auteur, Miguel de Cervantès Saavedra,  fit cependant des envieux. Parmi lesquels on trouve le célèbre Lope de Vega, auteur encensé de son vivant, épris de louanges et que Cervantès avait égratigné ici et là dans ses écrits, lui qui se frottait à un théâtre de facture plus classique que le populaire de Vega.
Malgré les rappels assidus et les avances consenties, l’éditeur-libraire Francisco de Robles ne parvient pas à obtenir la suite du Quichotte, le fameux Tome II que Cervantès n’a toujours pas terminé 9 années après le premier. En 1614, on ne sait même pas s’il en a déjà rédigé la moitié. On peut comprendre l’inquiétude de l’éditeur, sachant le succès rencontré à l’étranger, en version originale (comme celle de Bruxelles en 1607) ou dans les traductions les plus diverses en France, en Angleterre et ailleurs. C’est durant cette année 1614 qu’éclatera un véritable coup de tonnerre littéraire : un faux Tome II est publié par un certain Alfonso Fernandez de Avellaneda, à Tarragone.

C’est sur la nouvelle, en août 1614, de l’existence d’un  Tome II imprimé, envoyé à l’éditeur madrilène de Cervantès, que débute le roman de Mateo-Sagasta, roman qui est le long récit des aventures d’Isidoro Montemayor  chargé par l’éditeur de retrouver qui est l’auteur du faux Tome II dont le nom déclaré est de toute évidence un pseudonyme. Montemayor est l’employé de Roblès, car petit hidalgo, jeune et  sans titre, il lutte pour survivre dans ce siècle difficile qui est réputé d’Or pour l’Espagne, et de l’or il en fallait aussi beaucoup pour subsister… Il est un des gérants du tripot attenant à une taverne, propriété de l’éditeur. De plus, pour arrondir ses fin de semaines difficiles, étant instruit et  lettré il est aussi correcteur d’épreuves chez l’imprimeur Juan de la Cuesta, imprimeur, entre autres, des œuvres de Cervantès.
Il est évident que le faux crée préjudice à l’auteur et surtout à son éditeur, qui promet une forte somme si Montemayor résout l’énigme attachée au faux Quichotte. Comme l’œuvre est ouvertement insultante pour Cervantès dans certaines de ses pages, et que les allusions pullulent en référence à la biographie du grand homme et aux influences qu’il aurait subies, littérairement, voire dans la politique de ses choix de protecteurs, Montemayor se rend compte qu’il devra ratisser large pour savoir qui est derrière toutes ces allégations, et qu’il devra aller explorer des zones d’influences de grands noms, zones d’autant plus dangereuses qu'elles font partie d'un monde qui le dépasse. Mais il a fichtrement besoin de l’argent promis, au-delà de la plantureuse avance consentie par l’éditeur.
Nous suivrons donc ce qui est une véritable enquête méticuleuse, faite par Montemayor au cœur de l’été brûlant de Madrid, un Montemayor qui livré à lui-même cherchera l’aide de Cervantès. Celui-ci est malade, alité et peu enclin aux mondanités, mais il fera de son mieux pour aguiller le jeune hidalgo dans la forêt des relations et des allusions qu’était le monde littéraire de l’époque, tout en lui exposant sa jeunesse aventureuse de militaire et sa captivité chez les Turcs. Au-delà de Cervantès, Montemayor recherchera toutes les personnes qui auraient pu se sentir malmenées par les allusions du Quichotte Tome I, celles qui ont côtoyé Cervantès jeune; il ira jusqu’à interroger Lope de Vega pour estimer le niveau de rancœur de celui-ci, il devra côtoyer courtisans, hommes de pouvoir, hommes d’Eglise et d’autres pour essayer de trouver des traces de cet auteur qui reste un inconnu pour tout le monde : Alfonso Fernandez de Avellaneda. Il sait qu’il risque gros à faire des allusions sur certains, des hypothèses non fondées sur d’autres, car la vie de roturiers et de désargentés comme lui ne vaut pas grand-chose dans un système où tout fonctionne par le trafic d’influences, par la corruption ouverte, par les prébendes, où tout s’achète, les titres comme la mort de son ennemi. Dans une ville où tout peut arriver dans ses rues, où la nuit est plus dangereuse que le choléra, un monde où la fièvre peut achever en quelques jours ceux qui survivent au reste.

Voleurs d’encre est un copieux roman policier historique, qui, par sa truculente mise en scène dans le début du 17e s., son écriture très soignée et ses personnages attachants, parvient à capter toute notre attention dès le début des aventures qu’il faut bien qualifier de picaresques, siècle obligeant, de son héros Isidoro Montemayor, héros qui est un habile mélange de Rouletabille et de Philip Marlowe. La qualité romanesque est ici au rendez-vous, et emportera le lecteur. Nous y sommes d’autant plus sensible  que nous notre désintérêt pour cette branche nouvellement développée qu’est le roman policier historique est grand, car il est souvent fruit de faiseurs ou de doctes universitaires s’appliquant un peu trop à utiliser les recettes du « mais qui l’a fait ? » sans réel talent. Avec Mato-Sagasta on est loin du compte, c’est un historien qui a su se muer en romancier, et qui, pince sans rire, a su faire du Madrid d’alors un équivalent du Los-Angeles du 20e s. des romans de Chandler, plein de dangers, d’hommes de main, de luttes pour un pouvoir immédiat, de policiers non fiables, de rapacité et de tous les vices… Je vous laisse le soin de trouver les autres indices.
Le tout dans une ville vivante qui pue la réalité, le Madrid de 1614, où nous vivons le précaire quotidien d’un enquêteur malgré-lui, mercenaire souvent paumé, désargenté, mais plein de ressources et trimballant sa propre notion de dignité humaine et de justice. En plus de sa rapière et de sa dague.

Le cœur de l’intrigue se base sur des faits réels relatifs au faux Quichotte, nous l’avons déjà souligné, et la plupart des personnages que croise Montemayor, ou qu’il cite,  ont réellement existés. Quelque notions de ces faits historiques aideront le lecteur, mais ne sont pas indispensables. Il suffit de suivre Montemayor dans la reconstitution vériste et très documentée de la vie quotidienne d’alors, pour être emporté par le récit dans les méandres d’un mystère littéraire et dans ceux du 17e s. espagnol.

Don Miguel de Cervantès Saavedra publiera le Tome II de son Quichotte en 1615. Il y fera mourir son héros pour qu’on ne puisse plus le lui voler.
Cervantès décédera vieilli et usé, en 1616, à Madrid.

EB  (juillet 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Alfonso Mateo-Sagasta  -  Les voleurs d'encre
 
 



































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Mise à jour: 22 juillet 2008
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