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Une flic dans le pétrin 
 

(Officer Down - 2005)

Theresa Schwegel
Actes Noirs - Actes Sud - 2008
 

Une fois n’est pas coutume, parmi l’abondante production de « police procedurals » et assimilés, on assiste dans Une flic dans le pétrin aux boires et déboires d’une flic de base en uniforme, exerçant dans les rues à Chicago. Car Samantha Mack, dite Smack par ses collègues, a une tendance à enfuir sous l’alcool ses tracas et angoisses ; si on n’est pas dans le secteur de l’alcoolisme réel, on est déjà dans celui du buveur régulier qui dépasse parfois les bornes. Cette fois-ci c’est le destin qui s’est chargé de la propulser dans un cauchemar dont elle s’éveille commotionnée et en pleine panique : lors d’une action sur le terrain, le soir, avec son ancien équipier, ancien amant resté son ami, remarié et apparemment content de l’être, celui-ci va se faire abattre lors d’un échange de coups de feu dans une maison qui était déserte selon la police, où elle prétend avoir senti la présence de Trovic, criminel qu’ils recherchaient, pédophile et malfrat plongé dans les combines de la rue. Pour tout le monde Sam reste suspecte d’accident par imprudence, ce qui arrangerait bien le service. Mais pour certains elle reste la suspecte n°1 et l’Inspection des Services semble en être convaincue… Mal remise de sa commotion, se heurtant aux refus d’ouvrir une enquête sur le fameux Trovic, avec de moins en moins de vrais amis pour la soutenir, c’est avec un certain désespoir qu’elle se raccroche à son amant actuel, le séduisant Mason Imes, détective attaché au même commissariat qu’elle, Mason qui d’ailleurs lui promet d’enquêter en douce sur les éléments fournis par Sam. Sam qui se rend compte que de plus en plus elle tient à ce Mason, qui, marié, semble s’éloigner de sa femme. Du moins dans ce qu’il lui dit. Pas persuadée, elle sait cependant qu’elle veut s’accrocher à ce qui s’est transformé en amour chez elle, elle qui a eu tellement difficile de créer des attaches sentimentales tout au long de sa courte vie.
En pleine confusion, déprimée, seule, mais déterminée, elle ne veut rien laisser tomber et se lance à corps perdu dans une espèce d’enquête échevelée et maladroite, où sa difficulté de communiquer ne va que faire empirer les choses. Et puis, elle le sait, elle le sent, on ne lui veut pas que du bien. Et pour une fois elle a raison, Sam…

C’est dans un récit  racontés par elle-même, que nous assistons au déroulement des sérieux ennuis qui surviennent dans la vie et carrière de Samantha, flic de base. La trentaine, manquant de confiance en elle, tout en étant capable de suivre efficacement les règles et prescriptions de sa fonction, Sam est aussi handicapé par une dureté d’attitude qui se manifeste souvent au mauvais moment et même à l’encontre de personnes proches. C’est sans doute cette dureté qui lui permettra de survivre dans la confusion totale créée par une succession de meurtres apparemment liés à sa propre affaire.
Avec Sam, Theresa Schwagel a réussi à créer un personnage complexe dont la confusion est le reflet de la vraie vie où tout ne se déroule pas comme dans un ordre du jour et ne se contrôle pas plus. Mais on ne peut pas dire que le personnage soit attachant, car même se débattant avec sa destinée elle ne suscite qu’une très faible empathie chez le lecteur. Empathie qui n’était sans doute pas le but recherché par l’auteure qui s’attache à son personnage écartelé entre sentiments refoulés et besoin d’agir, l’irrationnel de son émotivité et la nécessité de rationalisme dans ses actions. Elle atteint ce but par un récit dont l’écriture très soignée à la construction efficace, véhiculant un climat d’incertitude tout au long de l’intrigue et ce sans artifices éculés. Une intrigue, somme toute banale, magistralement servie par l’écriture.
C’est ce dernier point qui me fait recommander ce roman aux accents sombres.
Qualités que le texte français nous transmet admirablement.

Scénariste de formation, Theresa Schwagel a recyclé son scénario de fin d’études en roman noir qui deviendra Une flic dans le pétrin ; « Officer Down » reçu en 2005 l’Edgar Award du meilleur premier roman, et connu un certain succès aux USA.
Depuis, l’auteure a écrit et publié deux autres romans qui se passent au sein de la police de Chicago, mais sans personnage récurrent. Un troisième devrait suivre la même voie.

 

EB (juillet  2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Theresa Schwegel - Une flic dans le pétrin
 
 











































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Le tueur fou    
 

Jean-Baptiste Baronian
Rivages/noir n° 202 - Éditions Payot & Rivages - 1995

   

Dans le centre de Bruxelles, ces quartiers que connaît très bien Jean-Baptiste Baronian, il s’est produit plusieurs meurtres étranges et bestiaux dont les victimes étaient toutes des femmes encore jeunes, éventrées et mutilées. Si David, le flic chargé de l’enquête, piétine, c’est que son intuition semble ne pas l’aider cette fois, pas plus que les résultats de l’enquête : pas de rapport entre les victimes, pas d’indices quant au meurtrier. Avec son adjoint Lassale, ils vont essayer de retrouver traces de certaines personnes qui furent en rapport avec l’une ou l’autre victime par le passé. Mais tout piétine de plus belle et l’assassin va encore frapper. Encore une femme. Encore sans lien apparent avec les autres et encore éventrée. Le tueur fou est toujours en liberté et semble agir sans rationalité. Un fou. Un tueur. Une tragédie qui s’ajoute à celle vécue par David, cet enquêteur trop instinctif, trop sensible. Et, comme nous le dit la quatrième de couverture : triste, si triste. Déprimé et détaché de tout, n’accordant plus dans sa vie quotidienne une grande place aux femmes et à leur prétendu amour. Et les meurtres se poursuivent. Horribles et irrationnels.

Ce court roman, formidablement soutenu par l’écriture ramassée et économe de Baronian, nous emmène dans des territoires qui sont fort éloignés de l’enquête de police traditionnelle un peu éculée qu’on rencontre trop souvent dans les thrillers modernes. Le tueur fou nous plonge dans un récit qui démarre comme une sonatine aux accents funèbres, et qui se prolonge dans une vraie pièce  onirique, musique de chambre froide aux accords distanciés et impressionnistes. Un récit qui se propage dans un Bruxelles au réalisme teinté de surréel et qui débouche sur le tragique d’une noirceur profonde, et le fantastique. Le tout baigné dans la grisaille triste qui entoure les deux personnages principaux et la froideur d’un texte qui captive le lecteur par l’ambiance qu’il crée. Un texte qui nous livre en filigrane une réflexion détachée sur l’inutilité de la vie, la pérennité de la mort et la recherche de rédemption.

Pour les amateurs de textes soignés et de romans noirs atypiques. Ce qui, pour nous, tient du compliment.

EB  (août 2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
  
 

Jean-Baptiste Baronian  -  Le tueur fou
 
 






















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Une fenêtre à Copacabana  

(Uma janela em Copacabana - 2001)

Luis Alfredo Garcia-Roza
Actes Noirs - Actes Sud - 2008

 
Quatrième volume de la série du commissaire Espinosa, qui se passe dans les quartiers de Rio de Janeiro. Dans  ce roman le commissaire (son titre exact : delegado en brésilien, chef de section, d’unité) se retrouve sur une affaire de tueurs de flics, car plusieurs policiers seront retrouvés assassinés de manière très professionnelle et dans des circonstances différentes mais qui toutes font penser à une exécution. Une enquête qui progresse lentement car les flics en question ne sont ni des flèches ni des incapables, avec des carrières tranquilles. Et leurs collègues très réticents à fournir des informations à Espinosa ou aux membres de la petite cellule d’investigation qu’il a dû créer pour isoler les informations collectées du reste de la division de police.
Jusqu’à ce que la défenestration d’une femme l’oblige à examiner de plus près les agissements des proches des défunts. Et que d’autres meurtres se produisent dans les milieux familiaux des victimes.   Et que Serena, jeune bourgeoise habitant l’immeuble qui faisait face, témoin de la défenestration, ne se sente impliquée et veuille à tout prix intervenir directement dans les évènements troubles qui se sont déroulés.

Certes, dans  Une fenêtre à Copacabana   tout se passe dans Copacabana et quelques quartiers avoisinant, mais il serait erroné de prétendre que Rio fait partie du roman, comme pour ces villes mythiques qu’on peut rencontrer comme véritable personnage de romans noirs chez d’autres auteurs. Espinosa et ses collègues se comportent évidemment en Brésiliens par moment, mais la ville ici n’est qu’un support comme un autre. Si la lecture du roman fait passer un moment plutôt agréable, il n’en reste qu’un « wodunnit » camouflé en partie derrière le personnage d’Espinosa, assez bien dessiné, et qui reste le centre du roman. Et plus qu’à Philip Marlowe, comme se plait à répéter une critique assez autiste en parlant de cette série à succès, c’est à Maigret que doit beaucoup Espinosa et son univers. Les belles dames en plus. Tempérament latin oblige, mais cela n’enlève rien à la comparaison évidente
Il y a également une petite introspection omniprésente faite par le personnage d’Espinosa… mais là tout s’explique. Luis Alfredo Garcia-Roza, a enseigné la psychanalyse à l’Université et est connu comme un des plus grands spécialistes de Freud de l’Amérique latine. Mais ce n’est pas tout. Il a aussi fait des études de philosophie… Espinosa, ça ne vous évoque rien ?
Mais si, bien sûr ! … c’est le portugais pour…Spinoza. Souvenez-vous : Bento de Espinosa en portugais, Baruch de Spinoza en français, ce philosophe un peu sulfureux du 17e s., issu d’une famille juive-portugaise  installée aux Pays Bas. Un philosophe qui toucha à toutes les grandes disciplines de la philosophie, à la critique des religions, et dont la réputation ne fit que grandir durant le 20e s. Pour certains psychanalystes c’est le philosophe ayant le plus ouvert la voie à Freud  et, pour Lacan, c’était le plus grand… La boucle est bouclée…

Reste un roman parfait pour terminer l’été, par son personnage central qui reste attachant et avec une histoire linéaire qui se suit sans déplaisir, malgré un texte français parfois timide et guindé. Et avec un peu plus d’âme que les habituels thrillers estivaux.

Garcia-Roza a publié le septième volume de la série des Espinosa au Brésil.


EB  (juillet  2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Luiz alfredo Garcia-Roza   -  Une fenêtre à Copacabana
 
 



































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Les paletots sans manches
 
 

Léo Malet
10/18 n° 2032 - Cristian Bourgois éditeur - 1989
 
 

Ecrit en 1948, publié en 1949, ce roman fait partie de la saga de Nestor Burma, le fameux détective parisien qui met le mystère k.o., et est un des premiers volumes de cette série amorcée en 1943 avec 120 rue de la Gare. Au fil du temps, il y eut quelques rééditions de Les paletots sans manches dont celle du Fleuve Noir en 1985, dans la mouvance du regain d’intérêt pour les romans de Léo Malet, à l’époque. Il y eut aussi les intégrales qui suivirent, chez « Bouquins » et la relance que donna à la série des Burma la fameuse série télévisée lancée au début des années 1990 (souvent fort éloignée de l’original).

Après la publication des Nouveaux Mystères de Paris, arrêtée dès 1958/59, série originale, devenue classique,  qui fut mal mise en valeur par Robert Laffont, l’oubli du public ne fit que croître pour un des auteurs le plus novateurs de France, un des fondateurs du roman noir à la française, et ce fut la traversée du désert pour Léo Malet et son personnage. A cela s’ajouta le manque de clairvoyance de Marcel Duhamel, qui lui refusa l’accès à la Série Noire !
Avec le recul, il faut bien reconnaître que cet auteur mis au rancard, quasi oublié de 1958 à 1972 (réédition des Mystères au Livre de poche)à court d’inspiration par la suite, est un des auteurs français de polar le plus…republié, les éditeurs et les collections se succédant depuis. Ainsi que les études et essais sur une œuvre, et leur auteur, qu’on reconnaît enfin à sa vraie valeur.

Revisiter un roman longtemps après sa première lecture est toujours un exercice périlleux, surtout lorsqu’il s’agit d’un auteur qu’on aime.
En ce qui concerne Les paletots sans manches, cela se compliquait car ce roman acquit au fil de la réhabilitation des œuvres de Malet et leur étude, une réputation un peu sulfureuse aux relents d’accusation de racisme.  Certes, Malet y met en scène des Arabes qui sont tous soit truands, irréguliers ou miséreux, et il utilise des mots de l’argot, parfois assez crus, pour les désigner. Et alors ?
C’est un peu vite oublier les romans de maffia italienne ou juive, les flics américains qui sont tous Irlandais… et j’en passe. Ici, c’est le même registre et non un jugement d’ensemble sur une race ou un groupe social. Mais avec les méfaits du politiquement correct actuel, la peur des mots qu’il entraîne, et l’épouvante d’être jugé par les nouveaux moralisateurs (qui ne sont que radoteurs et tonneaux creux), on peu comprendre que la description du milieu dans lequel évoluait les arabes du roman de Malet entraînât l’excommunication de l’œuvre par ces esprits faibles qui mélangent tout et veulent imposer leurs conneries. Nos Ayatollahs à nous…
Que le lecteur sérieux se rassure : pas de racisme, pas d’outrance dans ce roman, contrairement à ce que certains voudraient vous faire croire. Juste un lieu, une époque et son langage, et le réalisme romanesque qui va avec…

Dans ce roman, Burma est commissionné par un « capitaine d’industrie ». Ayant eu des petits soucis avec la justice à cause de ses agissements durant la guerre, mais heureusement sans suites, relations et argent obligent,  il veut de la discrétion dans l’enquête sur l’attitude de son fils, et sur ces relations avec l’Antinéa un endroit apparemment mal famé, pourvoyeur de drogue, que fréquente le fils. D’où l’appel à détective privé. Si Burma pense avoir dégotté la petite enquête qui ne le fatiguera pas trop et qui paye bien, il va vite déchanter. Cela paye, c’est certain, mais les macchabés s’accumulent partout où il passe, des malfrats membres de gangs arabes lui barrent la route avec hargne, de sombres histoires de famille ressurgissent compliquant tout et remettant la Grande Faucheuse au boulot. On lui cognera le ciboulot plus qu’il ne lui en faut, on lui tirera dessus, et même si Burma nage un peu au milieu de ces eaux plus que troubles, il se défendra et malheur à qui essaiera de l’arrêter.

On retrouve avec plaisir la patte de Malet dans ce roman. Il y use, avec adresse et à profusion, de la langue argotique, dresse des ambiances sombres contrastant avec la gouaillerie qu’y affiche son personnage, on y suit un Burma toujours aussi sensible aux attraits du beau sexe et qui, plus que jamais, met le mystère k.o. Il y a dans ce roman comme une parodie légère des romans hard-boiled américains qu’on commençait à publier en masse en France à l’époque, avec leurs privés buveurs, dragueurs, batailleurs et toujours dans les emmerdes jusqu’au cou ; cela va jusqu’au rythme du récit plus échevelé la plupart du temps que la moyenne des aventures de Burma.
Si certains chapitres ont un petit relent de bâclé, ils sont très minoritaires, et il faut se rappeler que la production de Malet à l’époque tournait à plein, et qu’en parallèle il produisait aussi des romans plus « populaires » sous divers pseudos. Effet de symbiose non voulue, certainement dû à la surproduction.
Mais la majorité du roman est d’une écriture prenante, dense et qui fait mouche, ce style propre à Malet avec ici, en prime,  de nombreuses pages de bravoure stylistique-  telle la séquence du rêve semi éveillé qui vaut le déplacement… et d’autres. S’y ajoutent son humour noir omniprésent, ses allusions à peine voilées, et la poésie sombre, voire onirique, qui pointe à tout bout de champ. Sans oublier le Paris populaire qui, dans un tableau pointilliste et vériste,  est repris en toile de fond. Et pour Les paletots sans manches un récit débouchant sur une fin d’une noirceur d’encre.
Un des bons romans de la série des Burma. Ne le ratez pas.

L’édition 10/18 retenue comporte une intéressante préface de Francis Lacassin et une bibliographie détaillée bien cernée (arrêtée à 1988, vu l’âge de l’édition).

EB  (juillet 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 


 
 

Léo Malet -  Les paletots sans manches
 
 





























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Mise à jour: 9 août 2008
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