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Noir béton  

(Two-Up - 2006)

Eric Miles Williamson
Fayard Noir - Librairie Arthème Fayard - 2008
 

Véritable ode à la gunite(*) et à ses travailleurs, ce roman nous porte au cœur d’un milieu peu connu actuellement en Europe : le milieu des ouvriers américains.
Si ici le champ d’exploration est étroit et se limite à ces travailleurs de force liés aux machines projetant du béton liquide dans les fondations et parois de constructions diverses, c’est que l’auteur, Eric Miles Williamson avant d’être critique et professeur dans une université du Texas actuellement, a été durant sept années un ouvrier parmi ces équipes au travail dangereux et harassant lorsque les entrepreneurs ne respectent pas les règlements en vigueur.

Dans Noir béton, c’est le journalier d’une de ces équipes de « guniteurs » opérant dans la région de San Francisco qui nous est raconté dans une langue minimaliste, à la simplicité très travaillée, les avatars d’une équipe dépendant d’un entrepreneur sous-contractant qui en a vu pas mal dans sa carrière et qui s’en est toujours sorti. Des syndicats aux ouvriers, il sait comment les traiter pour les exploiter au maximum. Parfois cela passe par l’argent, parfois par la force, souvent par l’illégalité,  toujours par les moyens qui lui permettent d’assurer immédiatement le rendement maximum pour protéger ses  profits. Tant pis pour les pots cassés. Surtout lorsqu’ils sont payés par les autres…
Accidents, mutilations et même décès sont monnaie courant dans ces équipes  de guniteurs faites la plupart du temps d’ouvriers qui ne sont pas fournis par le puissant syndicat du bâtiment, tellement ceux-ci fuient les conditions extrêmes et pénibles de ce travail. Equipes faites d’alcooliques, de rejetés de toute sorte, de libérés sur parole, qui souvent acceptent les heures trop longues, les contremaîtres abusifs et l’épuisement pour gagner un salaire qu’ils jugent élevé pour leur condition. Le salaire de la misère et de l’exploitation systématique.
Mais les ouvriers finissent par tirer une certaine fierté de leur acharnement face aux conditions exténuantes et au danger de leur tâche, ils vont jusqu’à se mesurer entre eux à l’aune de la vitesse d’exécution, donnant encore et toujours l’ordre « Two-up… » qui dans leur jargon  requière d’augmenter la cadence des compresseurs et le débit du béton projeté.
Une manière de trouver une finalité dans cette géhenne absurde et meurtrière qu’est le chantier des guniteurs. Une manière de donner de la valeur à leur survie…

Williamson nous décrit sèchement la dureté de ce monde du travail, sans discours inutiles, dans un écrit criant de réalisme qui nous dresse une galerie de personnages englués dans leur misère sociale, leurs horizons limités et confrontés à une tâche qui semble inhumaine mais qu’ils affronteront jour après jour.
Roman noir dans son essence, Noir Béton ne peut être qualifié de noir policier qu’en donnant un sens très élargi au genre, même si en dernier recours il y sera question de l’élimination d’une personne. Ce fait, s’il est dans la ligne du récit, reste assez secondaire face aux intentions de l’auteur qui nous entraîne avec ce roman dans une métaphore discrète et sombre  de la condition humaine et de son absurdité, de la volonté de survie et de la loterie injuste des destinées. Une lutte permanente avec la mort.

(*) gunite : nom dérivé du nom de la compagnie américaine qui développa le procédé, et qui désigne du béton humide mis sous pression et projeté à la lance sur des surfaces munies de treillis d’accrochage. Le procédé permet de finir rapidement de grandes surfaces bétonnées, des parois, des murs. Il permet aussi de faire rapidement des surfaces bétonnées  non planes.     retour^^


EB (octobre 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 


 
Eric Miles Williamson  -  Noir Béton  











































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 
Subúrbio  
 

Fernando Bonassi
Moisson Rouge/Alvik - 2008

 

Dans la banlieue populaire de Sao Paulo, un vieux couple vit chichement dans un petit appartement plus que modeste. Lui, retraité, ancien tourneur dans une usine de fabrication de moteurs,  meuble ses journées de chasses à la boisson que ce soit au bistrot du coin ou en essayant de grappiller quelques billets pour s’acheter de la gnôle de bas étage. Elle, usée, résignée, absorbée par des tâches ménagères rendues de plus en plus difficiles par le manque d’argent perpétuel a décidé qu’elle ne voulait plus de cette épave de mari dans sa chambre. Et elle ne lui parlera presque plus estimant qu’elle a tout dit et qu’il n’écoute rien…
Seul fait déviant du quotidien morne et misérable : le vieux espionne régulièrement sa voisine dans sa salle de bain. Un spectacle qui le réchauffe, qui l’occupe, qui l’obsède.
Si la tension monte régulièrement entre les deux vieux, ce sera toujours avec un minimum d’éclat et un ressentiment qui mine l’âme en permanence. Un purgatoire pour résignés, victimes de leur classe sociale, broyés moralement par un monde qui ne leur fait pas de cadeau.

Au milieu de cette grisaille quotidienne, le vieux rencontrera une petite fille à laquelle il s’attachera. Il ira jusqu’à essayer de changer ses habitudes, de réduire la boisson et de se comporter en grand-oncle gâteau pour cette petite mignonne. Pour le meilleur qu’il croit encore avoir en lui.
Une amitié qui se développera sous le regard soupçonneux et légèrement empreint de jalousie que la vieille porte sur cet étrange revirement de son poivrot de mari. Sans parler de l’étonnement du voisinage. Mais le vieux continuera sur le chemin qu’il s’est fixé, avec ce petit ange qui lui tient compagnie, et ce jusqu’au bout. Vers ce qu’il croit être pour le meilleur.

Subúrbio, roman attachant, a reçu l’imprimatur de Paco Ignatio Taibo II, ce géant des lettres hispaniques et formidable romancier du noir. On comprend facilement pourquoi, devant la qualité d’écriture de Bonassi et ce récit magistral d’un quotidien morne sous le soleil voilé du Brésil. L’auteur s’en tenant à un strict behaviourisme tout au long du roman, seul leur comportement est la fenêtre qui permet de comprendre ces personnages issus de la misère et englués dans leurs destins qui ne devrait intéresser personne. Mais le lecteur est pris dans les mailles de ce comportementalisme qui, chez Bonassi, débouche sur un véritable style d’écriture. Que la traduction, et c’est à son honneur, a très bien fait passer en français.
Certains chapitres peuvent sembler être de courtes nouvelles assemblées dans le volume, mais tous participent à la construction des personnages ou à la mise en place de leur quotidien, par petites touches successives. Pour déboucher sur le drame et l’explosion de destinées broyées.
Roman noir vériste, Subúrbio (mot portugais pout banlieue, faubourg) se rattache aussi à la tradition du roman noir policier, même si ce lien se trouve dans les marches de ce genre si riche en variantes. Et c’est souvent dans les marches qu’on trouve les innovants et les meilleurs…
Si vous aimez la vraie littérature et l’écriture qui sert son sujet, sans fausse virtuosité ou effets faciles, ce roman est pour vous.

 
EB  (octobre 2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Fernando Bonassi -  Subúrbio
 
 





































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Nez de chien  

(Naso di cane - 1982)

Attilio Veraldi
Éditions du Rouergue - 2008

 

Naples sous la coupe de la Camorra.
Un jeune tueur à gage, Ciro Mele, solitaire, indépendant et bien déterminé à survivre sans devoir faire partie de ces bandes plus ou moins organisées au service des Associations et de leurs patrons mafieux issus de la Camorra, cette organisation à la forme de pieuvre dont les tentacules fonctionnent en s’ignorant. Réputé pour son sérieux, les patrons font régulièrement appel à Ciro, jusqu’à cette fois où il a pour mission d’aller à Milan, tuer un des membres dirigeants, second et ami d’un patron très connu, Achille Ammirato. Don Achille. Celui qui lui en a donné l’ordre, Acuto, est connu pour sa fourberie, sa violence gratuite et ses magouilles. Et même s’il est payé d’avance, Ciro se méfie. Et il a bien raison, car avec l’aide du Professeur, cet amateur de pigeons voyageurs, toujours au dessus des mêlées, ami et conseiller du jeune tueur, il mettra à jour la combine foireuse du donneur d’ordre.
Dans le même temps, Ciro devient subitement la cible de motards assassins acharnés, et, un malheur ne venant jamais seul, il est de en plus  certain que l’Association ou cette merde d’Acuto ne lui fera pas de cadeaux et voudrait bien sa peau. Lui, ce jeune Napolitain de basse extraction, dur et fier, surnommé Nez de chien pour une légère exagération nasale.
Mais ce n’est pas pour rien que Ciro a fait ses classes dans la rue et a survécu jusqu’alors. Il mettra toute sa hargne et toute son expérience de tueur dans sa fureur de survivre, dans ce Naples qui n’est qu’un grand boulevard du crime contrôlé à tous les niveaux par la Camorra.
Seul ou presque, immergé dans ce Naples populaire et miséreux qu’il connaît trop bien, la rage de survivre au ventre, Ciro va faire face à son destin. Jusqu’à quand ?

Ecrit début des années 1980, Nez de chien décrit habilement les articulations actives de cette organisation fédérée qu’est la Camorra. Veraldi, lui-même originaire de Naples, nous brosse en toile de fond l’évolution « moderniste » de ces associations mafieuses et de leur mainmise de plus en plus grande sur de nouveaux secteurs d’activités à Naples et dans sa région : gros projets immobiliers et constructions civiles, vol de propriétés terriennes, détournement des aides de l’Europe vers cette région défavorisée, corruption et accaparement de tous les niveaux politiques, et source d’argent facile : intensification et rationalisation du trafic de drogues. Cette mutation a pris place après le tremblement de terre de Naples en 1980 et ses destructions massives, la reconstruction permettant aux réseaux illégaux de s’insinuer en force dans le contrôle de l’afflux de capitaux et le développement économique nécessaires. Le racket et l’extorsion, s’ils sont toujours un des fleurons de la truanderie organisée locale, ne sont désormais  plus les plus grands pourvoyeurs de fonds de la Camorra. Les autres secteurs cités, bien exploités, devenant des canaux bien plus profitables charriant des centaines de milliards de lires par an permettant d’étendre son pouvoir dans tous les domaines par le blanchiment et la corruption du pouvoir.
Le côté négatif sera la convoitise des diverses branches locales entre elles, cherchant à s’éliminer pour gérer les activités de ceux qui hier encore étaient leurs alliés naturels. Il s’en suivit une guerre des gangs, ouverte, sanglante et hargneuse, faisant des centaines de morts dans les rangs des « soldats » de la rue, des meneurs et des « patrons ».
C’est une partie de ces règlements de compte qu’évoque Attilio Veraldi dans son roman dur et sombre.
D’une écriture efficace et prenante, il nous fait suivre les déboires de quelques Napolitains face à la manipulation et aux agissements de la Camorra, certains d’entre eux faisant même partie de l’organisation à divers niveaux, d’autres étant des citoyens ordinaires, sans grandes ressources et soumis depuis toujours aux réseaux créés par les racketeurs. Une organisation qui les contrôle, qui les terrorise, qui peut les aider, mais qui présente toujours l’addition, même tachée de sang.
Cette omniprésence au niveau du quotidien est très bien rendue par l’auteur avec le climat  qui baigne l’ensemble de son roman. Climat qui parvient à nous faire sentir ce que subissent en permanence les Napolitains, cette infiltration du mal ordinaire qu’ils ne peuvent exclure de leurs vies précaires. Si tous n’en mourraient pas, tous étaient touchés.
Et dans cette banalisation de l’injustice sous l’œil indifférent des autorités de tout poil, quand elles ne sont pas complices, il est d’autant plus symptomatique que c’est un jeune tueur à l’esprit indépendant, Ciro dit « Nez de chien », qui devient l’image de la justice en action. Une image d’une ironie noire. Une justice aveugle et partisane qui semble cependant plus efficace que celle visée par  la police judiciaire qui nous est montrée dans le roman de Veraldi plus comme un observateur et un arbitre que comme un réel bras actif de cette Justice si malmenée dans Naples et sa province. A ce propos, le dernier chapitre et les commentaires entre le Professeur et les enquêteurs sont plus que parlants, avec le reproche ouvert fait à ces flics de ne pas faire partie de la rue, de ne pas l’habiter.

On nous parle d’un renouveau actuel pour les oeuvres de Attilio Veraldi, en Italie. A la lecture de Nez de chien, il est facile de comprendre le bien fondé de cette redécouverte.

 

Surréalisme armurier, ou les armes impossibles…
Même si en italien, le mot « pistola » pourrait, semble-t-il, désigner un revolver ou un pistolet, on eut aimé que dans un roman de littérature policière, le traducteur se préoccupe de précision par rapport aux armes décrites. Surtout que Veraldi donne dans son roman des indications très précises, du genre « Smith 59 » (Smith &Wesson 59 = pistolet semi automatique, double action des années 1970, pouvant être chargé de 17 balles !), ou encore Beretta 92 (pistolet italien semi automatique, 1975, devenu l’arme officielle de l’Armée américaine au milieu des années 80, adopté par de nombreux corps de police, ce qui donna à cette arme de poing une renommée et une diffusion sans précédant pour une arme italienne contemporaine).
Donc pas de confusion possible en français. Il s’agit bien de pistolets, non de revolvers. Malheureusement ce n’est pas ce qui est constaté tout au long du texte traduit. Et c’est à regretter.
Le sommet de la pagaille est atteint dans les pages 194 et 195, où, entre autres pataquès,  on va jusqu’à nous parler  de « deux pistolets à tambours très voyants, deux Magnums… ». Pauvres barillets… ‘zont pris un sacré coup dans l’aile les revolvers décrits en français…
Evidemment, « tamburo », c’est l’italien pour barillet. Ah, ces ‘faux amis’ qui ont encore frappé…Pauvres de nous…
Ce genre d’erreurs n’est pas un détail innocent comme on pourrait le croire !
Accepterait-on d’un ouvrage sur le tricot que le mot « aiguille » y soit incorrectement traduit par crochet ?

EB  (octobre 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Attilio Veraldi  -  Nez de chien
 
 



































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Mise à jour: 26 octobre 2008
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