livres
 
 
Un ange sans elle  

Sergueï Dounovetz
Moisson Rouge/Alvik - 2008
 

Dans ce roman noir, parfois très noir, Sergueï Dounovetz explore des territoires proches de ceux d’un Marc Behm et de certains romans de William Hjortsberg.
Pour mettre fin à un règlement de compte entre diverses factions de truands aguerris, Zel, le tueur, fera irruption  au cœur même des affrontements, mais sa mission sera détournée suite à sa rencontre avec la trop belle Nombril. Belle à damner un saint, fantasque et dangereuse au point de déclencher par sa seule présence des calamités pires que celles décrites par Jérôme Bosch, le peintre des damnations. Le tout sur fond de vendetta familiale puisant ses ressources dans les méfaits de l’Occupation  et de la Collaboration.
Si les alliances actuelles sont contre nature, une ancienne propriété somptueuse devenue dancing mal famé, mais réputé, semble exciter toutes les convoitises, fixer toutes les hantises, au milieu de carnages sans pitié et de monstruosités à répétition. Jusqu’à Zel qui ne sait plus trop bien quel camp il doit soutenir. Qui ne comprend plus bien les ordres venus d’en haut. Ou qui ne sait plus trop bien qui il est. Qui ne sait plus s’il doit vivre ou mourir…

On doit à l’écriture vive et maîtrisée de Sergueï Dounovetz, de pouvoir suivre ce récit macabre et noir avec plaisir, tout en voyant pointer ici et là une ironie voilée et malicieuse qui épice le roman. Entremêlé de fantastique léger et de démonologie détournée, Un ange sans elle nous emmène dans les annexes multivalentes du roman noir policier, en pratiquant un habile mélange des genres qui ne détourne pas le récit  dans ses péripéties « policières », mais bien dans ses conclusions et motivations. Le tout étant présenté avec art et assez de conviction que pour entraîner le lecteur exactement là où l’auteur voulait l’amener.
Cruauté, poésie noire, érotisme latent, violence, réalisme fiévreux et folie pure font partie de ce texte à l’écriture percutante.
Un ange sans elle : Un aller simple  pour l’enfer.

 

 EB (novembre 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Sergueï dopunovetz -  Un ange sans elle
 
 






















Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 



Les sirènes d'Alexandrie
   
 

François Weerts
Actes Noirs - Actes Sud - 2008
 
 

Cette histoire belge met en toile de fond une partie des problèmes linguistiques du pays durant la seconde moitié du 20e siècle, ces problèmes politisés à l’extrême par une droite flamande qui se dit nationaliste mais qui en fait n’est qu’un mélange d’héritage fasciste, de racisme et de mouvements d’extrême-droite en tout genre, dont le flamingantisme ; une droite qui s’est servi de ces « problèmes » en les créant de toutes pièces depuis le début des années 1950, alors qu’elle était déjà au pouvoir, et ce pour mettre définitivement  la main sur les leviers de commande du pays en flamandisant toute l’administration centrale, et les organismes parastataux. Une droite flamande soutenue dans sa mainmise par les alliés politiques traditionnels de tout pouvoir ouvertement anti-gauche: la finance, le clergé et une partie de l’armée.  Une droite flamande à vocation autoritariste ayant réussi à faire passer en force lois racistes et mise à l’écart de citoyens dans leur propre pays. Face à une « minorité » francophone. Minorité dépassant largement les 45 %. Cela ressemble à une mauvaise caricature, une approche simpliste ? Malheureusement ce n’en est pas une. Pas en Belgique…
Ce petit constat historique nous semble nécessaire afin d’éclairer un peu ceux qui ne sont pas trop familiers de l’imbroglio politico-raciste à la flamande en Belgique, imbroglio entretenu par une propagande bien orchestrée faisant fi des vérités passées, comme toute propagande volontairement  simpliste sait si bien le faire. Et encore mieux en Belgique.

Si le récit de François Weerts prend place dans le Bruxelles de 1984, il rappelle avec force, par  certaines de ses péripéties majeures, les  ramifications du flamingantisme durant l’Occupation et sa Collaboration très marquée avec les nazis dans la Belgique de 40-45.
C’est ce que va découvrir à ses dépens, Antoine Dailliez, ce jeune journaliste, relégué aux chiens écrasés dans un canard de second rang de la capitale.
La mort atroce d’une dame âgée, enchaînée à une voie de chemin de fer dans le réseau de de la gare du Nord, va le mettre sur la piste de ramifications vers des factions locales d’extrême-droite et des éléments de la faune interlope, proche de la pègre, qui peuple les rues délabrées proche de cette gare, des rues qui abritent les filles en vitrines se livrant à une prostitution tolérée dans des établissements qui sont à mi-chemin de la maison de passe et du bordel. L’ironie voudra que lui, Antoine, vient d’hériter d’un bâtiment abritant un de ces établissements : L’Alexandrie, d’un grand-père, Mauritz Daillez, dirigeant de société assez aisé,  qu’il a régulièrement côtoyé durant sa jeunesse étant devenu orphelin assez tôt.
Dans son enquête, aidé par un inspecteur relégué aux mœurs, Martial Chaidron, il mettra peu à peu à jour des éléments qui lient des fils d’anciens collaborateurs et d’anciens sympathisants nazis dans les milieux les plus divers, avec des indices plus que probants montrant que son grand-père en faisait partie, dans la catégorie flamingante de l’époque. Maurits, si cultivé, qui parlait un français impeccable, qui s’occupait de littérature et de poésie durant ses jours de retraité…
 L’Alexandrie semble être la clé du puzzle, car si ce bâtiment le ramène à son grand-père, il est également lié à certains événements  qui se sont déroulé durant la guerre. De plus, comme le lui rappellent les agressions dont il est victime, les pressions de plus en plus ouvertes faites par plusieurs intervenants lui réclament les « documents » de son grand-père, documents dont il ignore tout. Pressé de toutes part, malmené, il s’accroche tout en trouvant un allié naturel dans ce parrain du quartier des vitrines, Monaco, qui aidé de ses gorilles lui donnera un coup de main pour faire stopper la castagne et les dégâts, car les actions contre Antoine,  L’Alexandrie et ses occupants deviennent trop fréquentes, trop spectaculaires et risquent de mettre la mainmise de Monaco en question aux yeux .
Mais, rassemblant les données qui sont fournies par plusieurs sources très différentes,  tout semble orchestré par deux politiciens flamingants alliés, dont l’un cherche à faire passer son nouveau parti pour plus démocratique que ses racines… Et Antoine sait que l’autre ne lâchera pas, car selon toute vraisemblance si ce politicien développe tant de hargne et si le meurtre par délégation fait partie de l’arsenal de dissuasion, les documents de son grand-père devraient l’incriminer. Salement.
Par contre, si Antoine  lève un pan de la vie publique cachée de son grand-père, il ne fait que se butter à d’autres aspects plus personnels et enfouis de la vie de son aïeul Maurits Dailliez, collabo et flamingant.
Pressé, bousculé, mis à mal, Antoine voudra pourtant connaître les détails de ce passé enfoui, celui de sa famille, celui de cette extrême droite qui a su survivre et fleurir dans un pays qu’elle a gangréné depuis les années 30.
Au bout de son obstination, il découvrira plus qu’il ne cherchait pour, en finale, aboutir dans une impasse personnelle qui le remettra en question. Pour toujours.

Roman intéressant, touchant à des problèmes sanglants logés au cœur de la société belge, Les sirènes d’Alexandrie est aussi un roman noir de qualité se suffisant à lui-même, prenant et d’une écriture au dessus de la moyenne. Certains passages un peu trop touffus, et de  brèves digressions qui peuvent sembler peu utiles, ne ralentissent cependant ni l’action ni le déroulement général de ce récit haletant de la recherche d’une destinée oubliée. Et d’une identité.
Par ailleurs, les descriptions du centre de Bruxelles, de sa paupérisation et de sa destruction sauvage, ainsi que l’abondance de localisations précises rencontrées dans le texte, font naître chez le lecteur un sentiment de chaos omniprésent. Un chaos bruxellois bien réel,  un chaos à l’image du pays et de ses institutions. 
On saura gré à François Weerts de placer son roman en partie au cœur du « mal belge », mais il faut admettre qu’une fois de plus, car il n’est pas le seul,  c’est par le biais du passé qu’il fait ressortir la noirceur de l’histoire officieuse de la Belgique dans son roman,  ce pays qui est toujours aux prises avec les séquelles contemporaines de problèmes non résolus, voire occultés. Comme ceux soulevés par l’incivisme et la collaboration des mouvements flamingants et leurs connotations extrémistes et liberticides.
On attend qu’un romancier belge s’attaque aux problèmes de corruption et de collusion des divers pouvoirs belges dans la société d’aujourd’hui. On attend.
Peut-être est-ce la matière trop riche qui fait reculer les romanciers du noir, perdus devant ce terreau trop fertile fait de médiocrités, de polichinelles autoritaires et d’argent sans couleur qui façonnent la Belgique actuelle et officielle. Une Belgique en pleine régression sociale orchestrée, poussée sur le chemin du fascisme ordinaire par ceux censés la diriger…
Sans compter les innombrables problèmes, vrais cadavres politiques remisés au placard, dont la contamination touche encore tous les niveaux de la société belge. Et les rendent souvent irrespirables.
En attendant, lisez Les sirènes d’Alexandrie de François Weerts. Un premier roman réussi.

   

EB  (novembre 2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 



 
 
 
 
 

François Weerts - Les sirènes d'Alexandrie
 
 





















Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 


Mesrine, mon associé    

Michel Ardouin  
(avec la collaboration de Jérôme Pierrat )

Éditions du Toucan - TF1 Entreprises - 2008 

 

Publié dans la foulée de la sortie en 2008 de la biographie romancée de Jacques Mesrine au cinéma, le récit repris dans Mesrine, mon associé est fait par celui qui fut un des  collaborateurs marquants de Mesrine à sa grande époque, Michel Ardouin.
Truand, voyou comme il se qualifie lui-même dans ses mémoires publiées précédemment, Ardouin est loin d’être un enfant de chœur et tient surtout à ne pas passer pour tel. D’un autre côté, il se considère, avec certaines raisons, comme ayant appartenu à ce monde de truands français qui formaient le « Milieu », sorte de monde parallèle vivant du banditisme, du proxénétisme  et de l’illégalité sous toutes ses formes, avec ses règles propres, ses excès, son côté artisanal et nihiliste, peuplé d’inclassables souvent à court de moyens intellectuels, toujours agressifs, souvent dangereux. Il se considère comme le pur produit de cette pègre française à l’ancienne et parfaitement intégré dans ce monde, dont il dit avoir vu les dernières années d’existence avant d’être remplacée par des mafias de toutes origines et des bandes sans connexion avec le Milieu.

Ardouin rencontrera Jacques Mesrine pour la première fois au Québec en 1972 où ce dernier, par ses frasques et ses fanfaronnades, était devenu embarrassant pour la pègre locale qu’il ne connaissait pas, alors qu’il était recherché au Canada pour banditisme et qu’il s’était échappé à plusieurs reprises.
Ardouin fournira les contacts nécessaires, via la pègre locale qu’il fréquente, pour que Mesrine et ses complices puissent se réfugier au Venezuela. Il devra s’enfuir de ce pays vers l’Espagne et finalement reviendra en France où il reprend contact avec Ardouin à Paris.
C’est alors que débute leur alliance, principalement orientée vers le braquage de banques en série. Comme Mesrine n’a pas d’attaches avec le Milieu, c’est Ardouin, connu, assez estimé et dans le banditisme jusqu’au cou depuis plus de douze ans qui se servira de ses contacts pour trouver l’équipement, les armes, les coéquipiers éventuels. Mais dès le début, si Mesrine se révèle un instinctif doué, aux réactions fulgurantes et aux improvisations de génie, il peut aussi être ce producteur de plans foireux aux butins minables, ce mégalomane en recherche permanente d’un public et de reconnaissance admirative. Ce sont ces dernières caractéristiques qui le pousseront à toujours rechercher la publicité pour ses exploits et à manipuler les médias qui, par la suite,  lui accorderont la place de choix d’ennemi public aux aspects « sympathiques », voire nobles.
Il est impossible de retracer ici le parcours du tandem Ardouin-Mesrine, tant il est plein de rebondissements, d’effets, de braquages, de meurtres et de comportements d’arsouilles.
C’est, par exemple, Ardouin qui fera évader Mesrine d’un palais de Justice de province où ce dernier doit comparaître : en planquant deux pistolets dans les WC. Roi de l’évasion, Mesrine fera encore souvent la une pour des évasions rocambolesques et culottées…
Charismatique, intelligent, charmeur, adroit, Mesrine sait aussi inspirer la fidélité ou rallier facilement de nouveaux collaborateurs. Mais si Ardouin reconnaît ces qualités au personnage, il l’encaisse peut-être moins qu’il ne l’avoue, même si les talents de Mesrine leur ont souvent sauvé la mise dans des situations délicates, sans parler de ce besoin de publicité et les fanfaronnades sans fin d’un Mesrine toujours en représentation, qui irritaient Ardouin et le poussaient à s’éloigner d’un tel truand sans retenue, lui qui était habitué à rechercher la discrétion, l’efficacité, et la « sécurité » fournie par le Milieu… Il y avait sans doute une pointe de jalousie aussi de la part de celui qui se revendiquait de la voyoucratie classique et eficace.
Par ailleurs, Ardouin s’attache à rectifier certaines légendes qui courent encore sur le compte de cet ennemi public n°1 qui savait entretenir lui-même le mythe, ne fut-ce qu’en proposant dans des lettres ouvertes de réorganiser les prisons ou en publiant ses mémoires (qui inspirèrent le diptyque filmé de 2008). Notamment, Ardouin éclaire la réalité du passé de jeune voyou de Mesrine,  en le résumant en une suite de coups minables, sans envergure, suivi de son passage à l’armée en pleine guerre d’Algérie, qui, s’il fut honorable, n’aurait pas eu le lustre, la noirceur et le panache barbouzant qu’aimait décrire un Mesrine fabulateur.
Quant à Michel Ardouin, surnommé « Porte-Avions » dans le Milieu à cause de son imposante stature et de son habileté avec les armes à feu dont il trimballe toujours une incroyable panoplie sur les coups et durant les vendettas, il reconnaît platement ses méfaits, y compris meurtres et exactions, sans vraiment s’en vanter mais comme une « nécessité » du métier, insistant bien que les meurtres et violences physiques  avaient toujours d’autres truands comme victimes, ou des gens fricotant avec la pègre, prenant soin de ne jamais tirer pour tuer sur les policiers et les inspecteurs, ou sur les employés de banques et leurs clients- ce qui semble s’avérer exact. Michel Ardouin a survécu à sa vie de malfrat multicartes démarrée en 1960, a fait une quinzaine d’années de prison, et s’estime aujourd’hui en règle avec la société, calmé, et même désillusionné par rapport à cette carrière de voyou qui ne mène qu’à la désolation et la solitude ; ce qui lui permet de paraître actuellement, âgé d’une soixantaine d’année,  comme témoin privilégié à la télé française, dans émissions et reportages consacrés à Mesrine. Ou pour présenter ses livres.

Lorsque Mesrine meurt, en novembre 1979, lors de ce qui ressemblait à une embuscade de la police destinée à se débarrasser de lui à tout prix, la parenthèse durant laquelle il a côtoyé et épaulé l’ennemi public est définitivement fermée pour Ardouin, alors en prison depuis un certain temps. Mais pas sa carrière de malfrat… même si le récit de Mesrine, mon associé se termine sur cette ultime péripétie. Un récit parfois chaotique dans son style écrit, pouvant aller jusqu’au manque de précision dans les phrases. On comprend que le style n’était pas le premier souci, mais il nous semble que l’aide du journaliste ait ici trop privilégié le style « rapport verbal » (transcriptions de bandes enregistrées ?... pour faire authentique ?...). De plus, des pans entiers de ce récit sont des copiés-collés, au sens littéral,  venant d’un autre livre d’Ardouin :  Une vie de voyou. Cette autobiographie qu’il publia chez Fayard en 2005 retrace en détail tout le parcours de cet enfant de la bourgeoisie qui refusa de vivre selon les normes par fainéantise et l’appât de la vie facile. Mais là encore, si on y apprend le où et le comment, le pourquoi de cette vie de truand endurci est rarement abordé, et toute introspection totalement absente. Par contre, c’est un témoignage de première main sur la vie d’un malfrat à l’ancienne, parent des personnages de truands parisiens d’Albert Simonin, et autres auteurs se consacrant aux « mauvais garçons » dans leurs romans noirs d’après-guerre, que les lecteurs du 21e s. ont sans doute du mal à cerner. Une destinée assez terrifiante, même si il devait s’avérer que seule une moitié des crimes relatés par Ardouin sont réels…

Si Mesrine, mon associé reste avant toute chose un document  incontournable sur le truand Mesrine, il  fournit aussi  un l’éclairage fort intéressant sur le Milieu, une époque et sa justice.

 

EB  (novembre 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Michel Ardouin - Mesrine, mon associé
 
 



































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 

                                                                                                                                            Autres livres >> 


Mise à jour: 14 novembre 2008
1