livres
 
 
Harcelée  

(The Follower - 2007)

Jason  Starr
Thriller - Éditions du Rocher - 2008
 

Katie Porter n’a pas de chance avec ses amours. Ou c’est le calme complet, ou elle a l’art de tomber sur des types qui ne pensent qu’à la sauter. Pour une nuit, voire deux et… good bye !
Comme récemment avec cet Andy, jeune analyste financier vivant avec des colocataires tous célibataires dans un grand appartement. Mais c’est le sort de tous ceux qui veulent vivre à Manhattan ou tout près de ce quartier hors de prix. Même Katie a une colocataire, qui, elle, est plutôt active côté libido. Venue de sa province natale, du Massachussetts, assez jolie que pour déclencher des envies d’amour facile chez les blaireaux qu’elle croise, Katie jeune professionnelle active et fort préoccupée par sa ligne comme il se doit, commence pourtant à ressentir une certaine solitude dans cette grande ville agitée qu’est le cœur de New-York. C’est alors que resurgit Peter Wells, originaire de la même petite ville qu’elle, prêt à tout mettre en œuvre pour approcher Katie et conquérir son cœur. Ce n’est pas le meilleur moment, car elle se débat avec les assiduités d’un Andy en se demandant s’il est maladroit ou simplement un jeune beauf en recherche perpétuelle de chair fraîche.
Mais avec Katie, ce n’est jamais le moment, incapable de s’attacher ou de repérer les gens sincères. Ce qui ne rebutera pas Peter, amoureux transis, calculateur et obsédé, qui a décidé de ne plus quitter Katie de vue. A son insu. Pour son bien, en fonction du scénario idyllique qu’il s’est construit autour de la jeune femme, et qu’il fera passer à tout prix. En force.

Harcelée est un long suspense qui prend son temps, entièrement plongé dans ce New-York contemporain qui sert de cadre à Jason Starr dans la plupart de ses romans. Une tension réelle se crée au fil du récit à l’écriture classique et efficace, tension faite de petits détails, d’indécisions et de conflits tels qu’on peut en rencontrer dans la vie courante.
On assiste aussi  à la révélation par petites touches d’un portrait complet de Peter Wells par ses agissements et ses contradictions, mises en opposition à ce que vit Katie dans certains épisodes, faisant ainsi ressortir la dualité inquiétante  de ce personnage d’amoureux obsédé dégoulinant de romantisme niais et convenu.
Tout le roman est plongé dans le milieu de ces jeunes yuppies débutants qu’on y voit agir hors de leur activités professionnelles, aspect très bien rendu, sans avoir l’air d’y toucher. Ce qui nous fait découvrir ces yuppies avec leurs obsessions sexuelles, leur course au fric et à ses signes extérieurs, leur mentalité de prédateurs, leur sécheresse humaine et leurs comportements asociaux. Leur conformisme. 
Il s’y glisse d’ailleurs une ironie assez noire que distille avec discrétion Jason Starr lorsqu’il fait le recensement de ces obsessions chez ces personnages qui deviendront encore plus isolés et plus indifférents aux autres face à la mort qui s’est introduite dans le jeu de quille moderniste. Le tout pour déboucher sur l’horreur et l’hystérie dans la fin du récit.
On soulignera aussi le portrait ironique et réussi d’un personnage de flic, inspecteur à la Criminelle de New York, qui n’aboutit dans aucune de ses enquêtes depuis le début de sa carrière, objet de sarcasmes et de mépris de ses collègues, exprimés surtout par les « fameux », les flics performants, vrais chromos sortis des thrillers à la mode  (ou pire, de ces séries télé américaines formatées).

La froideur des personnages, voulue par l’auteur, et dont aucun ne suscite une empathie quelconque, ne fait que renforcer ce sentiment de solitude et de vies empruntées qui flotte sur les premiers deux-tiers du roman. A tous il ne leur manque que de l’agressivité physique pour s’intégrer parfaitement à la vie new-yorkaise, comme ce qui arrivera au personnage central dans les toutes dernières pages.
Harcelée, un suspense longuement distillé, empreint de noirceur froide et de folie, par un des plus prometteurs des jeunes auteurs américains du noir.


EB (novembre 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Jason STarr - Harcelée
 
 











































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 

Le guide des 100 polars incontournables
 
 

Hélène Amalric
Librio n°871 - E.J.L. - 2003
 
 

Une liste établie par celle qui fut la directrice littéraire de la collection « Le Masque » durant de nombreuses années, ce petit guide a d’emblée plusieurs mérites : le fait d’exister, son prix modique qui le met vraiment à la portée de tous, et un choix de titres fait par quelqu’un qui était tombé dans la marmite polar et qui a fait intimement partie de sa sphère française.
Un inédit publié en 2008 par Librio,  le guide donne une sélection de titres de romans qui s’étire jusqu’au contemporain le plus actuel avec la trilogie de Stieg Larsson qui clôture la liste, liste qui débute par quelques incontournable historiques dont l’écrit fondateur d’Edgar Allan Poe, une nouvelle, en première place.
La liste des 100 titres est donnée chronologiquement, du plus ancien à l’actuel, ce qui est un choix assez judicieux de classement permettant au lecteur de resituer la période de publication de chacun d’eux.
Chaque titre donne lieu à une petit page d’information et de commentaires, comprenant une brève présentation de l’auteur, un extrait de 4 à 5 lignes du texte de l’œuvre, un très bref résumé du roman et une appréciation générale. On sera reconnaissant à Héléne Almaric d’avoir donné les titres originaux des traductions et la date de parution de ces originaux.
Elle indique aussi une classification en sous-genres (thriller, noir, détection, etc.) ce qui permettra aux lecteurs peu familiers de certains auteurs d’avoir un repères- même si en finale ce n’est pas le sous-genre qui compte, mais la qualité du roman ou son importance historique dans l’évolution du genre policier.

On peut toujours critiquer ce type de sélection qui, heureusement, ici n’est pas arbitraire, et donne un très bon panorama de base de la littérature policière ; au lecteur de compléter et d’affiner en fonction de ses propres expériences et de son « passé » en policiers…
On peut d’autre part estimer que 10% des titres sont contestables : soit dans l’absolu, soit par le choix de l’œuvre chez l’auteur incontournable. Comme par exemple chez James Crumley, où il y a des romans bien plus importants que  La danse de l’ours, et  on aurait pu se passer, entre autres, de Meyer Levin, de Roy Vickers et de ses Affaires Classées sans rien perdre de la diversité- on aurait pu , par exemple, le remplacer par John D. MacDonald, qui a eu une bien plus grande influence avec ses romans à suspense durs et originaux, un des grands absents de la sélection.
Dans les absents, on regrette aussi les incontournables que sont Paco Taibo II, David Peace, par exemple, et du côté Français, des auteurs comme Jean Amila, J-B Pouy, ou même A.D.G. et Albert Simonin. Peut-être faudra-t-il qu’Hélène Almaric songe à un tome 2 pour compléter le panorama ?…

Ces quelques restrictions n’empêchent pas ce guide d’être un bon outil de prospection pour l’amateur débutant et même pour celui qui est un peu plus aguerri dans le domaine du roman policier. Un bon petit escabeau qui les aidera à mieux fouiller dans les très riches rayons du polar…

Ne manquez pas la très courte préface de l’auteure, intéressante à plus d’un titre, et dans laquelle nous soulignons les dernières lignes d'une clairvoyance bienvenue à laquelle nous adhérons totalement  :
« On peut constater… à quel point le roman historique a envahi le genre ces deux dernière décennies : n’est-il pas flagrant que celui-ci nous parle d’aujourd’hui à travers du prisme du passé ? Le roman policier est-il donc incapable d’aborder « frontalement » la réalité ? De même il est peut-être inquiétant de constater à quel point l’humour en a disparu… »
H. Almaric

PS : Pourquoi Polar Noir ne publierait-il pas sa liste des incontournables du roman noir policier ? A suivre.

 

EB  (novembre 2008)  

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Hélène Amalric - Le guide des 100 polars incontournables
 
 







































Listes livres
 
 
 

 


 
 
 
 


Tranchecaille  

Patrick Pécherot
Série Noire - Gallimard - 2008

 

Dieu que la guerre était jolie…
Surtout vu de l’arrière et du fond des refuges dorés du haut commandement.

Juin 1917. Pour ne pas perdre la main et pour faire comprendre que l’Armée française ne rigole pas avec les déserteurs ou les assassins, au nom du respect de la discipline aveugle, le soldat Jonas sera passé par les armes. A l’aube du 30.
Faut dire que l’enfer des tranchées en a déboussolé plus d’un et en a massacré plus encore. De la chair à canon dont le commandement dispose à sa guise, sans remords et sans justifications Comme au Chemin des Dames, en avril-mai 17 : plus de 110.000 morts français. Les premières lignes transformées en boucherie humaine à ciel ouvert, renouvelée jour après pour par un Commandement imbu de lui-même et d’une incapacité meurtrière.

Faut dire que le soldat Jonas, dit Tranchecaille à cause de son uniforme ridiculement trop grand qu’on refuse de lui changer, joue de malchance. Pas de bol : il subit un bombardement d’artillerie durant des heures, au fond d’un trou d’obus et ne s’en sort qu’après 26 heures. Hébété, perdu, ne sachant plus ou est sa compagnie du 334e RI, il finira par retrouver les troupes françaises, pour se voir en finale soupçonné de désertion et finir accusé de meurtre. Dans le trou d’obus où il s’était terré, parmi les morts on retrouve le lieutenant Landry, le lieutenant de la Compagnie de Jonas. Mort  de coups de baïonnette dans le dos. Des coups de Rosalie, la fameuse baïonnette française. Et ce jeune lieutenant assassiné, c’était lui qui avait refusé à Tranchecaille de se procurer des  pièces d’uniforme mieux ajustées à ses vraies mensurations…
Faut dire que rien ne prêchait en faveur du soldat Jonas aux yeux du commandement de ce bataillon qui veut l’envoyer au poteau. A peine sorti de son trou d’obus, c’est pour rejoindre une unité de ce 370e RI, bataillon pourri par des manœuvres de rébellion et l’insurrection… Sans parler du passage récent de Jonas à Paris, où, à l’occasion d’une permission de trois jours, on le retrouve mêlé à  des tas d’occupations louches, soupçonné de toutes les trahisons…  Et encore pire.
Faut dire que l’air d’ahuri que se donne parfois Tranchecaille peut paraître une tentative de mascarade pour se faire exempter de service. S’il fallait réformer tous les trouffions qui ont le regard vague et qu’il faut tenir par la main, où irait la discipline ? Le choc du bombardement ? Et quoi encore ! les majors médecins des divers Conseils les repèrent vite ces trouillards, ces traîtres.
Faut dire que le sort du soldat Jonas est réglé d’avance : pas de pitié pour ceux qui flanchent. Et que ça serve d’exemple aux autres.

Dans la merde noire où se trouve le soldat Jonas, emprisonné et attendant son procès en Cour Martiale, seul l’avocat commis à sa défense, le capitaine Duparc, n’admet pas le portrait de brute rusée, lâche et sanguinaire, dont l’Armée se contente pour le juger. Peu de preuves matérielles à charge, mais des témoins qui pourraient l’innocenter : dans les tranchées, au front, à Paris. Estimant de son devoir de rechercher la vérité, le capitaine va se lancer à la recherche des indices permettant de rectifier les charges multiples qui pèsent sur le soldat, dont le meurtre du lieutenant Landry. Il a la chance d’être assisté par le caporal Bohman comme greffier, homme intelligent, rationnel et prenant sa tache à cœur. D’ailleurs, Bohman (*) n’était-il pas dans le civil un agent de recherches pour un cabinet privé ? Duparc va se heurter aux difficultés de la guerre : manque de communications, soldats témoins qui meurent au combat, fausses rumeurs, délation, pressions du commandement, tous ces obstacles qui transformeront ses réflexions et ses recherches en vraie course contre la montre. Et la mort. Un combat amer et lucide pour que Duparc garde sa dignité, pour que Jonas puisse retrouver son statut d’être humain. Un combat qui a toutes les chances d’être perdu. Un de plus…

La force contenue de l’écriture et l’expressionisme violent de la guerre nous donnent dans Tranchecaille une qualité de texte rarement atteinte dans le noir à la française.
Roman prenant, construit sur de brefs chapitres donnant le point de vue ou le témoignage de ceux qui ont côtoyé Jonas, les divers récits de ce dernier à son avocat ou encore des scènes d’hôpitaux de campagne,  de tranchées, de vie à l’arrière ou a Paris. Tout le cadre du drame vécu par Tranchecaille et les obstacles rencontrés par ceux qui, au lieu de se contenter d’une exécution après un procès sommaire, veulent voir poindre la justice, et essayer de donner de la valeur à cette vie que la dictature aveugle de l’Armée  veut broyer au milieu de cette guerre transformée en boucherie gratuite pour laquelle la vie des soldats n’a plus d’importance.
Dans la foulée, le roman réussit à nous faire vivre une très bonne reconstitution de cette période faite  d’horreurs sanglantes, d’inhumanité, d’excès de massacres inutiles qui engendreront lassitude, hébétement, jusqu’aux  mouvements de révolte dans l’Armée de 1917. Des ressentiments  vécus par tous les soldats du front, et plus encore ceux du Chemin des Dames : Ils savent qu’on leur a volé leur vie, ils sentent qu’on leur vole  leur âme. Sous le regard dédaigneux d’une classe qui les méprise…
Pleine d’un réalisme contrôlé dans les dialogues et les descriptions, l’écriture de Patrick Pécherot fait merveille par cet immédiat dans lequel est plongé tout le roman, immédiat encore renforcé par l’utilisation constante du présent dans les divers chapitres.
Le résultat est une vraie réussite, dans un récit en forme de mosaïque qui charrie en permanence un mélange d’horreur, de regrets et d’inutilité, et qui partout se butte au désespoir. Et à la mort.
Recommandé.

(*) Bohman : ce personnage fictif est un lien direct (une sorte de prequel) vers la trilogie formant le « cycle de Nestor » dont il est un des acteurs, dans une œuvre très remarquée de Patrick Pécherot.
Tranchecaille abrite aussi quelques références réelles à des personnages connus et à la presse des tranchées de l’époque ; le lecteur n’aura pas de peine à les repérer.

 

EB  (novembre 2008)

(c) Copyright 2008 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Patrick Pécherot - Tranchecaille
 
 



































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Mise à jour: 6 décembre 2008
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