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La troisième vague   

Paul Colize
Krakoen -  2009
 

Raconté sous forme de  thriller ramassé et concis, les recherches du photographe de guerre Vassili Socolovski nous entraînent dans le Bruxelles de fin 2006, où Pierre, un de ses amis, vient de se faire abattre dans un couloir proche d’une église dans la rue des Minimes, cœur historique de la capitale belge. Elles le mèneront très vite sur les traces d’implacables tueurs s’activant à la recherche de quelque chose que détenait Pierre.
S’acharnant à retrouver les personnes impliquées dans un étrange rendez-vous qu’a photographié Pierre à Bruxelles, Vassili va se retrouver agressé et menacé par ceux qui ont tué son ami. Sans choix possible, il devra mener son enquête pour leur compte.
Sur le fil du rasoir, le photographe va affronter les dangers immédiats qui parsèment son parcours dans plusieurs pays européens, devant se méfier de tout le monde, même des services de police belges, car  plus il avance  plus il devient évident que le lièvre est de taille. Malsain, dangereux et prêt à tout, le rongeur. Intouchable. Mortel. Avec des indices de la Belgique des années 1980 qui finissent par refaire surface, en ligne droite des années de plomb version belge : plus lourdes et plus dissimulées que nulle part ailleurs… Impénétrables.

On est d’emblée pris par un récit qui captive le lecteur et ne le lâche plus. Si on est bien dans un thriller, et si Paul Colize, auteur belge,  applique bien quelques recettes du genre, le roman n’a rien du thriller « fabriqué ». L’écriture concise et directe, qui ici n’est pas du tout synonyme d’indigence, participe à l’impact du texte de manière efficace et tient le lecteur dans les rails voulus par l’auteur. Ajoutons à cela qu’il s’agit d’un récit croisé, fait de trois fils bien distincts qui finiront par se rejoindre, tous habilement insérés et qui s’imbriquent sans lourdeur.
On sera un peu plus réservé quant à la solution choisie par l’auteur comme épilogue général du roman. Si le dénouement peut s’inscrire sans trop de difficultés dans le cours du récit romanesque, on aurait pu s’attendre à une conclusion débouchant sur quelque chose de plus ample, de plus « résonnant ». Mais le choix de l’auteur ne dépareille pas le récit, répétons-le.

Une des composantes de La troisième vague fait  appel à un épisode honteux et sanglant : les Tueurs du Brabant qui dans les années 80 firent 24 morts en Belgique, sous l’œil impavide et inefficace d’une maréchaussée dévorée par ses propres démons et sa criminelle complaisance envers le politique. A tel point qu’une des pistes très sérieuses passait par les effectifs de la gendarmerie comme pourvoyeurs de tueurs et l’extrême droite ! Cette affaire ne fut jamais élucidée, maintes fois enterrée, et récemment rouverte devant la persistance de mémoire du public belge. Il semblerait officiellement qu’on penche maintenant de plus en plus vers le grand banditisme ! On vous l’avait dit que la Belgique, et ses affaires criminelles enterrées, puait.
Les aberrations et scandales criminels belges semblent enfin gagner l’attention d’un nombre grandissant d’auteurs de romans noirs de ce pays, comme François Weerts et Alain Berenboom il y a peu. Mais le pire reste encore à étaler et à traiter, des épisodes d’une noirceur et d’une brutalité peu commune, ayant presque toujours des résonances politiques.
Paul Colize participe à cette mise au jour avec ce roman qui fait mouche, un thriller nettement au dessus de la moyenne du genre.

 
Les tueurs du Brabant
En fin de volume, il y a un dossier bien documenté, signé Michel Leurquin, qui retrace en une centaine de pages les invraisemblables péripéties sanglantes de ces tueurs du Brabant opérant aveuglément aux caisses des super marchés, ainsi que les diverse hypothèses et pistes suivies par le judiciaire ou les enquêteurs de la presse belge. Une ajoute bienvenue pour le lecteur de 2009 qui n’a sans doute plus en mémoire certains détails ahurissants de cette affaire toujours non résolue.

 

 
EB (février 2009)

(c) Copyright 2009 E.Borgers



 
 
 
 
 
 
 
 

Paul Colize - La troisième vague
 
 











































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Une brève histoire du roman noir  

 

Jean_Bernard Pouy
L'oeil Neuf éditions - 2009
 
 

Suivez les pas d’un lecteur éclairé, d’un lecteur attentif et érudit, Jean-Bernard Pouy, qui à ses moments perdus est également auteur de romans noirs, de romans appartenant à  la famille qu’il va décortiquer dans ce petit ouvrage . Pouy: Un excellent auteur. Qui plus est, un auteur qui a constamment proclamé son admiration pour cette littérature noire dont il s’est fait le propagandiste depuis toujours, tout au long des festivals, réunions et lectures qu’il soutient par sa présence et ses interventions. Et ses convictions. Et son humour. 
Ce sont toutes ces qualités que nous retrouvons dans cet opuscule appartenant à la série « Une brève Histoire » des éditions  L’oeil Neuf.

Une centaine de pages et huit chapitres suffisent à Pouy pour nous emmener au cœur du roman noir en récapitulant quels sont les étapes importantes de ce roman noir moderne, les auteurs marquants, les sous-genres contaminés par la littérature noire, son internationalité.
Loin de la sécheresse d’un ouvrage didactique, ou de faux érudit, Pouy nous fait partager ses coups de cœur et ses découvertes de lecteur. En montrant bien que les limites du territoire sont floues, que d’autres littératures furent « contaminées » ou, que dans les plus anciennes -et réputées « sérieuses »- certaines  possédaient déjà en elles les symptômes et les marques du roman noir. On lui saura gré aussi de s’en prendre à ce terme de « polar » qui au fil des ans fini par couvrir tout et n’importe quoi, comme d’ailleurs ce vocable « noir » qui aujourd’hui est faussement prêté à des œuvres qui ne sont que prétexte à formatage et thrillers ringards, par des gens qui ne connaissent pas ou très mal le roman noir. Qu’ils soient auteurs, éditeurs ou lecteurs…
Avec Une brève histoire du roman noir, vous êtes en de bonnes mains. L’auteur vous y rappelle l’essentiel et l’important, la moelle de cette littérature qu’il affectionne et qu’il connaît bien. Il insiste aussi sur ces diamants noirs, souvent ignorés du public de masse, que sont des romans hors normes tels le formidable  Londres Express , ou déjantés tel cet inclassable et hénaurme pastiche surréaliste de manuel de physique quantique qu’est Cosmix banditos. Et on ne peut que partager son enthousiasme pour certains auteurs qui n’ont pas toujours reçu un accueil à la hauteur de leur talent d’exception tel un James Sallis ou un Harry Crews.
Parcours littéraire sans faute, Une brève histoire du roman aurait cependant pu inclure quelques noms absents qui sont incontournables et de première valeur (tels David Peace, Kent Anderson, Paco Ignacio Taibo II ou ADG), mais ce n’est pas un reproche, juste une constatation ;  Pouy a d’ailleurs l’honnêteté de reconnaître qu’il s’est limité à son expérience individuelle de lecteur, qui, si elle est vaste, limite cependant le champ exploré. Par ailleurs, il nous livre un texte intelligent qui est un réel plaisir de lecture, convainquant, souple, ironique et judicieux, sans jamais enfourcher les bourricots du pédantisme.
Le tout se conclu sur une très brève nouvelle (…Sauvons un arbre, tuons un romancier !), exemple de ce que peut comporter le domaine du noir ici manipulé par Jean-Bernard Pouy, son humour en trompe l’oeil et sa qualité d’écriture.
Denier conseil : si vous ne connaissez pas certains auteurs ou certains titres examinés par Pouy, laissez-vous tenter, ce n’est que du bon…

Vivement recommandé (que vous soyez expert  ou lecteur débutant dans le domaine du noir).

 
 
EB  (février 2009)  

(c) Copyright 2009 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 

Jean-Bernard Pouy -  Une brève histoire du roman noir
 
 







































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Peindre au noir    

(Painting in the Dark - 2000)

Russell James 
Fayard Noir - Librairie Arthème Fayard - 2009 

 
Cette très vieille dame bien tranquille dans son cottage anglais a une vie très rangée que seuls quelques rares amis côtoient. Une distinction naturelle, une aisance d’élocution trahissent d’emblée son appartenance à la haute société aisée de cette Angleterre championne du cloisonnement social. Si Sidonie mène un train de vie assez aisé, ce n’est plus l’opulence de sa famille telle qu’elle l’avait connue avant guerre, elle et sa sœur Naomi, deux jeunes beautés qui fréquentaient les salons de l’aristocratie, de l’argent et de la politique des années 30. Des deux, Naomi était sans doute la plus belle, certainement la plus douée et indubitablement la préférée de leur mère qui laissa Sidonie déshéritée à sa mort au profit de Naomi.
En cette année 1997, Sidonie perd un ami très proche, réduisant encore le cercle restreint des personnes qu’elle apprécie. Ce sera lors des funérailles qu’un marchand d’art peu scrupuleux chargera Ticky, un nabot à sa solde,  de repérer les toiles de valeur que celle-ci possède toujours, et surtout trouver des indices concernant la production artistique de Naomi Keene qui aurait échappé à la tourmente de la dernière guerre, des secrets intimes qui lui permettraient de faire pression sur la vieille dame, ou, mieux, carrément  des aquarelles de celle-ci qui pourraient être en possession de sa sœur qui a toujours prétendu le contraire.
Le résultat pourrait être une petite fortune pour le marchand, car la cote des aquarelles de Naomi a atteint des sommets durant les vingt dernières années. Pas tant ses paysages, pourtant empli d’une mélancolie douce, mais surtout les portraits et scènes montrent les hauts dignitaires du régime nazi en Allemagne : Goering, Hitler, et d’autres.
Mais c’est sans compter sur l’esprit tordu et une raison proche de celle d’un psychopathe qui feront déraper le nabot vers ses obsessions et compromettront gravement les plans de son patron. Patron qui décide de s’immiscer dans le quotidien de Sidonie pour la faire chanter, la contraindre et essayer de savoir où pourraient se trouver les aquarelles…
Là aussi, tout ne se déroule pas comme prévu car la dame se révélera bien plus pugnace qu’il ne pouvait s’y attendre.
Pendant ce temps, Ticky et un tout nouvel ami vont semer mort et désolation partout où ils passent.
Pendant ce temps, le New Labor Party et Tony Blair sont portés par la vague de réaction anti Thatcher-Major qui soulève tout le Royaume Uni  face aux élections proches.
Pendant ce temps, la vielle dame va égrainer ses souvenirs de la gloire de sa jeunesse, de son insouciance aisée, de ses fréquentations bourgeoises, de sa vie en spectatrice très proche des dirigeants du Reich pour mille ans. En Allemagne. En 1936. Elle va se rappeler les détails de la vie de sa sœur Noami, encore plus proche qu’elle du mouvement nazi, qui épousa un Allemand impliqué et qui passa toute la période de la guerre dans ce pays d’adoption qu’elle aimait tant. Jusqu’à la mort accidentelle en 1947de Naomi peu désireuse de rentrer en Grande-Bretagne, héritière de la fortune des Keene et toujours réfugiée en Suisse.

Russell James est un romancier anglais de qualité, malheureusement peu traduit en français- il collabora à Polar Noir il y a peu en nous permettant de publier la traduction de sa série d’articles consacrés à l’art d’écrire- voir les « Dossiers Noirs »
Peindre au noir, un de ses meilleurs romans enfin publié en France, révèle une finesse d’écriture et un style d’une souplesse exemplaire qui lui sont propres (et qui sont maintenus par une traduction intelligente). C’est avec sureté et subtilité que Russell James vous poussera dans les méandres de la responsabilité collective, de l’individualisme forcené proche de l’antisocial. Et de ces personnages citoyens de pays européens voisins de l’Allemagne,  souvent haut placés, influents, manipulant les richesses, qui ne voyaient pas d’un mauvais œil le fascisme allemand, son désir d’ordre et de salubrité. Même après la guerre. De la collaboration économique, politique et de soutien opérant de l’étranger. Comme les sœurs Keene (**), ces jeunes anglaises riches et conscientes de leur appartenance de classe, une classe privilégiée et qui se réclame de ces privilèges.
On trouvera aussi dans Peindre au noir  des pages assez justes de ton qui, dans le témoignage des sœurs Keene, rappellent que ces dirigeants nazis n’étaient pas que les brutes sanglantes de la propagande, ou de leurs méfaits historiques, mais des gens qui pouvaient être cultivés, aristocrates, amicaux, presque tous ayant un comportement familial exemplaire, défendant les vertus bourgeoises de base. De même que la description d’une vraie adhésion populaire, inconditionnelle, celle d’une écrasante majorité d’Allemands de tous les niveaux sociaux, traitée avec la même justesse. Le fascisme ordinaire dans toute sa perversion feutrée et sa manipulation sociale nous est racontée par Russell James dans un texte d’une rare fluidité, sans verbiage, et ce avec un regard que peu de romanciers osent jeter sur cette période trouble, fleuron de la barbarie européenne.

 
(**) On peut d’ailleurs supposer que Russell James, pour ses personnages, se soit inspiré très librement des sœurs Mitford, issues d’une famille de la haute société anglaise, fortunée et influente, dont l’une, Unity, sera une admiratrice éperdue et amie proche de Hitler, membre du parti nazi et qui tentera de se suicider à l’annonce de la déclaration de guerre avec l’Allemagne ; une autre, Diana, épousera (avant 1940) le chef du parti fasciste anglais Oswald Mosley. Dans les six filles Mitford qu’on peut toutes qualifier d’excentriques -pour le moins, hors normes et souvent asociales, il y en a une, Jessica,  qui se distinguera du lot : membre du parti communiste, elle se rendra en Espagne combattre le franquisme.
Le fait que Unity apparaît assez fugacement (sans détails historiques) dans le roman ne change rien à cette constatation.


EB  (février 2009)

(c) Copyright 2009 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Russel James - Peindre au noir
 
 



































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Tequila frappée
   
 

Nadine Monfils
Belfond - 2009
 
 

Le retour de l’inspecteur Lynch et de Nicky, la profileuse, (héros de Babylone dream) aux prises avec une série de meurtres les plus violents les uns que les autres. On vous épargne les détails, mais on peut vous dire que cela va de la pulvérisation à la dynamite à l’éviscération totale, avec au passage d’intéressantes variantes plus inspirées les unes que les autres. Tout, ou presque, se passe à Pandore, ville hors du temps et de la rationalité, où Lynch vit avec une chienne alcoolique, où Nicky mystérieuse et distante comme seule elle sait l’être, va se lancer dans un impossible amour saphique. Il y a  Alice, la belle veuve de l’explosé qui ne semble pas très réceptive et qui se réfugie dans ses étranges secrets de famille.
Il y a aussi le frérot de Lynch, colloqué depuis belle lurette pour troubles à tendances mortifères et qu’on ne retrouve plus. Sans oublier un tueur en série que la police ne parvient pas à pister…
Et toujours les relations familiales qui tissent des toiles plus dangereuses que celles des mygales, avec  folie et meurtre comme  venin.

Encore une fois, Nadine Monfils nous entraîne sur les traces d’une réalité à quatre dimensions pimentées de fantastique et de surréalisme, avec un brin d’onirisme, dans laquelle  la logique de l’enquête passe par un marabout africain, un clochard autiste et de vieilles dames indignes.
Humour noir, gothique débridé, obsession du détail kitsch, transgression des tabous sociaux les mieux ancrés, viennent compléter la palette sur laquelle l’auteure construit l’intrigue zigzagante de Tequila frappée, intrigue qui débouche sur une solution en apparence plus structurée que dans ses autres romans de la même veine.

On ne vous en raconte rien de plus, à vous de découvrir.
D’autant plus que ce roman nous est conté dans un style plaisant et faussement patelin, plein de trouvailles verbales et de tournures détournées. Soyez donc attentifs et restez prudents : un accident de lecture est si vite arrivé… Ce serait dommage.

 

EB  (février 2009)

(c) Copyright 2009 E.Borgers


 


 
 
 
 
 
 
 
 

Nadine Monfils  -  Tequila frappée
 
 


















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Mise à jour: 23 février 2009

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