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Trafic sordide   

(Bad Traffic - 2008)

Simon Lewis
Actes Noirs - Actes Sud - 2009
 

Roman en forme de thriller très sec, Trafic sordide nous emmène dans le sillage d’un inspecteur de police à la recherche de sa fille disparue, et peut-être  gravement agressée s’il s’en tient à son dernier message téléphonique.
Jusque là rien de bien neuf, sauf que l’inspecteur s’appelle Ma Jian et est Chinois bon teint flic dans une ville d’une des provinces de la République Populaire, et qu’il est à la recherche de Wei Wei sa fille… en Angleterre où celle-ci résidait depuis plusieurs mois afin d’y poursuivre des études universitaires à Leeds. Où ça se corse vraiment, c’est lorsqu’on sait que l’inspecteur chinois ne parle pas un mot d’anglais et ne connaît pas grand-chose à la vie en Europe. Mais comme il n’est pas trop mauvais flic il peut se contenter de traces infimes pour essayer de retrouver sa fille qui semble avoir disparu sans laisser d’adresse. Fou d’inquiétude et de remords de ne pas s’être plus préoccupé de sa fille depuis son installation en Grande Bretagne, Jian va foncer et se démener sur la maigre piste qui devrait le mener vers une explication du destin de sa fille. Mais il craint le pire car très vite il va se retrouver face à des malfrats aussi chinois que lui qui semblent coopérer avec une bande locale dans plusieurs trafics extrêmement illégaux. Extrêmement lucratifs.
Ecrit par un romancier anglais qui a sans aucun doute une connaissance réelle des habitudes et surtout du comportement social et familial des Chinois de Chine, qui malgré les différences parfois énormes (langues, nord/sud, ville/campagne, officiel/nouveau riche, art culinaires très différents, etc.) ont un fond commun qui leur vient d’une culture sociale millénaire qui se transmet en dehors de tout pouvoir politique. Simon Lewis est  bien au fait de la plupart de ces différences, croyances erronées, préjugés, superstitions et tabous sociaux qui émaillent la société chinoise, de même que de l’état actuel de cette Chine multiforme pleine de corrompus riches et puissants, de pauvres à la misère indicible, d’exploitation éhontée, d’indifférence sociale, de triades et bandes maffieuses qui se reforment et retrouvent la puissance d’antan. Et c’est en cela que le roman trouve son plus grand intérêt, allié à une connaissance certaine de la psychologie et des réflexes sociaux de ces chinois modernes qui rêvent d’argent, de pouvoir et de félicité ostentatoire… tout en plaçant la famille dans un enclos sacré et prioritaire, comme leurs ancêtres le faisaient déjà.
Et c’est avec intérêt qu’on suit, dans les pas de l’inspecteur Jian, les conflits de perception et le heurts entre deux cultures fortes, la chinoise et l’occidentale, en évitant clichés, fausse interprétations et erreurs grossières.
L’auteur ayant malicieusement interdit l’accès à l’anglais pour son personnage prindipal, les difficultés qui en découlent font plus facilement apparaître les différences dont nous parlons, sans alourdir le déroulement de l’intrigue mais en en faisant croître la tension.
Par ailleurs, Jian finira par faire une équipe bancale avec un jeune paysan fraîchement marié, introduit clandestinement en Grande-Bretagne par des circuits maffieux, véritables esclavagistes des temps modernes, ce qui lui permet de consacrer une partie du récit aux exactions que subissent ces clandestins.  Le sort de ces malheureux nous y est décrit de l’intérieur du trafic, au niveau de l’immigré clandestin chinois, avec réalisme et des détails criants de vérité.

L’écriture serrée de l’auteur, précise et concise, est un excellent support pour Trafic sordide qui a tout du thriller sans en avoir les défauts criants ; il faut cependant souligner que dans le dernier quart, l’auteur se laisse trop emporter sur la pente de l’action et on voit Jian finir en vedette de film d’action à l’américaine, voire de Hong Kong. On en demandait pas tant et cela fait malheureusement dévier l’ensemble de la construction vers du superflu et l’exagération. Et vers une fin convenue, sans portée. C’est dommage, car le reste du roman  est d’une tenue nettement au-dessus de la moyenne actuelle du genre. Alors ? Tentation cinématographique ? Rameutement tardif d’un public trop élargi ? Le lecteur se fera son opinion.
D’autant plus dommage que le récit fourmille de réelles trouvailles, tel le personnage de Ding Ming, borné et apeuré, une espèce de ET chinois qui sans cesse réclame un téléphone, ou la progression du personnage de Jian dont on découvre lentement la personnalité réelle et inattendue (avant de sombrer dans l’excès des dernières pages). Ou encore, ces incantations maoïstes dont se sert Jian pour se donner du courage.
C’est lorsqu’il va à contre courant qu’il est un vrai héros, sombre et décalé. Et non pas lorsqu’on le place dans le fleuve tranquille de la facilité.


EB (septembre 2009)

(c) Copyright 2009 E.Borgers 

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Simon Lewis -  Trafic sordide
 
 











































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L. A. Noir   


(The Kind One - 2008)

Tom Epperson    
Le Cherche Midi  - 2009
 
 

Dans ce roman attachant qui débute courant 1934 à Los Angeles, nous assistons à une reconstitution partielle du monde de la pègre organisée locale qui tente de diversifier ses activités et éliminer les petits groupes concurrents. C’est que fin 1933 un cataclysme d’envergure atteint ce petit monde pourri : l’abrogation officielle des lois ayant instauré la Prohibition aux Etats-Unis en 1919.
Finie la manne assurée par la soif des Américains et leur puritanisme délirant. Deux fléaux feront désormais partie à jamais du paysage américain, héritage de cette période plus que trouble : l’alcoolisme social et la Maffia… La corruption politique, elle,  y étant déjà fermement installée avant la Prohibition qui ne fit que la renforcer, et la propager à tous les échelons des fonctions publiques, police et magistrats inclus.
Refermons cette petite parenthèse historique qui rappelle le contexte général entourant la période agitée du crime organisé aus USA dans la seconde moitié des années 30, et revenons au Los Angeles du roman d’Epperson.

Danny Landon se retrouve dans l’entourage immédiat de Bud Seitz, gangster notoire de L.A., l’ennui, c’est que Landon n’a pas récupéré toute sa mémoire après une castagne mémorable qui lui avait endommagé le crâne, s’il en croit ses collègues. L’ennui c’est aussi le fait que Danny ne se souvient de rien à propos de son « bienfaiteur » qui l’a réintégré dans son équipe de malfrats, ni de ses exploits passés qui sont sans cesse rappelés : il serait une très fine gâchette, il serait agressif comme une meute de jeunes loups, il aurait été l’homme à tout faire de Seitz. Traînant ses absences de mémoire dans l’entourage du maffieux, Danny se rend compte que les armes sont loin d’être des outils familiers, mais aussi que la plupart des noms qui feraient partie de son passé lui restent inconnus, et même que Los Angeles qui devrait être sa ville n’évoque rien dans ses souvenirs… Vivotant, empêtré dans les contradictions qu’il vit au jour le jour, Danny semble inefficace, et de plus, handicapé par une claudication qui ne s’est pas résorbée, il ne comprend pas bien l’indulgence de Seitz à son égard, cette brute finie qui nage dans l’opulence et qui dirige une bande d’assassins et d’hommes de main encore plus primaires que lui. Doutant de tout, à commencer par son identité, perdu dans le monde de violence de son protecteur, il s’accroche essayant d’arracher des bribes de son passé à ceux qui l’auraient connus avant « l’accident ». Le fait qu’il doive servir de garde du cops à la somptueuse maîtresse de Seitz lui donnera un peu plus d’autonomie dans ses recherches, tout en l’exposant directement aux charmes vénéneux de trop belle jeune femme. Mais ce sera aussi la porte ouverte à des manipulations affectives qui plongeront Danny un peu plus dans la confusion et l’englueront dans un monde qu’il ne peut pas faire sien. A la recherche de lui-même, d’un passé  acceptable et d’un futur vivable…

Ce premier toman de Tom Epperson captive le lecteur d’emblée, par son talent évident de romancier soutenu par un style qui semble couler de source et qui est entièrement au service du récit raconté par la voix du personnage principal, récit véhiculant force, réalisme et ambiances diffuses. La galerie de personnages étant d’une véracité criante, le récit fera apparaître des personnages riches en potentiels parfaitement explorés par l’auteur, comme ce vieil Anglais retraité au dandysme de façade, cette gamine perdue et maltraitée par une famille qui n’en a que faire, ces malfrats primaires et violents. Une galerie captivante et saisissante de réalisme.  Il y a aussi tous les personnages d’arrière-plan qui participent par petites touches discrètes à la reconstitution de cette période trouble aux USA où, à côté de richesses scandaleuses, souvent fruit de la corruption et du banditisme, évoluent toujours les victimes de la crise de 1929, gens du peuple et de la petite classe moyenne, sans moyens et abandonnés, faisant face à une misère encore noire durant ce début des années 30.
Si on ajoute à tout cela des scènes d’action à la construction et au récit parfaitement maîtrisés, on comprendra pourquoi ce roman reste captivant de bout en bout. Et la traduction française de qualité de Patrick Raynal, n’y est certainement pas étrangère.
Mais, car il y a un mais, on regrettera qu’une partie du récit, dans la seconde moitié du roman, sans être redondante, semble ne mener nulle part, un peu comme si l’intrigue tournait en rond.
Heureusement, elle se reprend et mène dans un dernier tiers de l’histoire aux rebondissements bienvenus. Par ailleurs cette intrigue, si elle est attachante de bout en bout, utilise de manière directe un peu trop d’ingrédients « classiques » du roman hard-boiled et noir, et par cela perd en originalité. Cependant la magie de l’écriture opère et L.A. Noir s’empare du lecteur et ne le lâchera pas…
A lire pour ses qualités romanesques et un style très nettement au dessus de la moyenne.
On attend avec intérêt un deuxième roman de Tom Epperson, auteur de talent.

 
 

EB  (septembre 2009)  

(c) Copyright 2009 E.Borgers 

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Tom Epperson - L. A. Noir
 
 







































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J'irai cracher sur vos tombes    


Boris Vian
10/18 n°1000 - Christian Bourgois Éditeur - 1983
(fut réédité sous d'autres formes)
 

Revisite d’un roman qui a fait couler beaucoup d’encre en son temps, et subit l’interdiction de vente et de publication dès 1949. Ecrit sous le pseudo de Vernon Sullivan et présenté comme une traduction de l’américain par Boris Vian, le roman fut annoncé comme affilié au courant du roman noir à la James Cain, tout en traitant du racisme,  sujet tabou aux USA.
Rapidement, vu les poursuites judiciaires, Vian du reconnaître la paternité du roman écrit directement en français.
Des procès qui visèrent l’auteur, Boris Vian, l’éditeur « Les Éditions du Scorpion » et même l’imprimeur, s’étirèrent jusqu’en 1953 en ce qui concerne Vian, mais on ne leva pas l’interdiction. Et ce ne fut qu’en…1973 que le roman scandaleux put à nouveau être publié en France.
Publié pour la première fois  fin 1946, il fut vite entouré du parfum du scandale et de pornographie à cause des poursuites pour atteinte aux bonnes mœurs dont il fut l’objet, et cela le propulsa rapidement dans les succès de librairie et les gros tirages (voir « Les métamorphoses du Scorpion », article des nos Dossiers Noirs pour plus d’infos à propos du roman et des publications de Vian  chez le même éditeur).

A la demande de l’éditeur, Vian avait fourni un roman écrit en 15 jours, singeant le roman noir policier naissant venu d’Amérique que la France apprenait à aimer. D’où la nécessité d’utiliser un nom d’auteur, Vernon Sullivan, qui sonne anglo-saxon.
Pour Boris Vian, comme il l’a écrit et déclaré plusieurs fois, cela reste un roman « de divertissement ». L’éditeur, lui, rêvait d’un succès à la Henry Miller, fait de scandale et de pornographie, tout ce qu’il fallait pour attirer le lecteur ordinaire de l’époque dont les lectures étaient censurées par des lois bigotes et des arrêtés qui fleuraient bon l’hypocrisie jésuitique. Ce qui explique certainement la dose d’érotisme assez pimenté dont Vian assaisonna le roman. Plus son goût du canular qui s’étala dans un pastiche tournant souvent à la caricature voulue et allant vite à l’exagération (comme dans certaines scènes de violences physiques). Tout en se servant d’un sujet grave : le racisme anti-noir, bien réel et qui fut traité d’ailleurs dans la littérature naturaliste américaine de l’époque et dans le roman noir (se référer à La bête qui sommeille, roman de Don Tracy-publié en 1937, par exemple). Et très présent dans le blues rural des Noirs de cette même époque.

L’intrigue de J’irai cracher sur vos tombes est assez connue et met en scène un métis Noir américain qui a franchi la ligne : Lee Anderson a l’apparence d’un Blanc (chose bien réelle qui peut arriver de temps en temps grâce au jeu de dés de la génétique). Il se servira de son apparence pour se fondre dans une petite ville typiquement américaine, éloignée de sa contée d’origine : Bukton où il a trouvé un job de libraire. Travaillé par une sexualité débordante, il cherche et obtient les faveurs ardentes de tout ce qui est féminin à portée, surtout dans les plus jeunes et les groupes d’adolescentes. Blanches.
Petit à petit on se rend compte que Lee est travaillé par ses souvenirs qui le rattachent à sa famille de Noirs dans le Sud des USA, et aux sévices que subit son jeune frère sous le joug des Blancs et leur vindicte qui le tua. Pour se venger il deviendra familier de deux sœurs issues d’une famille très aisée, subjuguant la plus âgée tout en essayant de conquérir et de dévergonder la plus jeune qui n’a que 15 ans. Il promettra le mariage à l’une pour mieux capturer l’autre, et mettra son plan meurtrier à exécution : il tuera sauvagement les deux jeunes filles. Traqué, il tombera sous les balles de la police, et sera lynché par la population.

On sent que J’irai cracher sur vos tombes  a été conçu dans la rapidité, les deux premiers tiers étant assez décousus et souvent prétexte à petits scènes explicites sexuellement, sans créer de réel climat.
On reste dans le sensationnel rapide et plutôt creux, avec cependant ici et là des détails ou des remarques qui dénotent l’écrivain derrière le faiseur. Il y a évidemment des réussites dans le roman : toute la dernière partie qui se transforme en court thriller assez bien construit et avant cela il y avait la mise en place du personnage central s’expatriant vers une petite ville typique, dans les chapitres d’ouverture. Enfin, le récit à la première personne, s’il est un procédé souvent utilisé dans le roman noir anglo-saxon, est habilement utilisé par Vian dans le compte-rendu que nous fait Lee Anderson. S’y ajoutent les deux derniers chapitres qui nous content la fin de Lee à la troisième personne et leur conclusion percutante.
Mais le moteur du roman reste le pastiche poussé à la parodie, allié à la volonté de choquer.
L’alcoolisme présent tout au long du roman est vraiment une caricature ironique des excès de boisson présents dans la littérature hard-boiled, tout comme le sont les amours rapides et la violence physique exacerbée que Vian pousse souvent ici à l’extrême. Mais dans l’esprit du public de ces années, c’était surtout ce qui caractérisait le plus ce genre de littérature, ce qu’il en avait retenu. Dès lors, les exagérations de Vian nous apparaissent clairement comme de l’humour ironique qu’il pousse au second degré par rapport aux références caricaturales du grand public.
Le roman de la vie et de la mort de Lee Anderson, nègre Blanc. Le destin d’un homme transformé en animal sanguinaire par des pressions et des injustices sociales mortifères, au cœur d’une parodie de littérature populaire de genre.

 

EB  (septembre 2009)

(c) Copyright 2009 E.Borgers 

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Boris Vian (Vernon Sullivan) - J'irai cracher sur vos tombres
 
 



































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Mise à jour: 10 octobre 2009